Le syndicalisme communiste
Publié le 15 Octobre 2026
La CGTU devient une force syndicale majeure entre 1920 et 1936. Cette organisation favorise l'implantation des idées communistes au sein du monde du travail. La CGTU tente d'impulser des grèves et des luttes offensives. Mais le syndicat se bureaucratise progressivement pour appliquer la ligne stalinienne imposée par les intérêts du Parti communiste et du Une scission éclate en 1922 dans le syndicalisme français. La Confédération générale du travail unitaire (CGTU) se rattache à la minorité qui fonde le jeune Parti communiste. Cette centrale disparaît en 1936 avec la réunification syndicale. Mais la CGTU a développé un véritable modèle d'organisation et d'action. La centrale syndicale doit se soumettre aux injonctions du Parti communiste français (PCF). Mais elle ne peut pas uniquement se conformer aux mots d'ordre politique pour se développer sur le terrain social. Ce modèle façonne le syndicalisme de la CGT jusque dans les années 1990.
La CGTU apparaît comme une anomalie dans l'Internationale communiste. Lénine préconise de militer dans le syndicat majoritaire pour conquérir la majorité de la représentation de la classe ouvrière. Mais les militants communistes apparaissent comme des marginaux dans des centrales syndicales réformistes des pays industrialisés. Au contraire, le développement de la CGTU favorise l'hégémonie communiste dans la CGT réunifiée. L'histoire de la CGTU est donc celle d'un échec qui s'achève sur un succès.
La CGTU favorise le développement et l'implantation du communisme dans la société française. Sa naissance découle de la Première guerre mondiale, de la révolution russe de 1917, de la prise du pouvoir par les bolcheviks et de l'Internationale communiste. L'échec des grèves de 1919 et le congrès de Tours de 1920 favorisent le développement du bolchevisme français. Le communisme et le syndicalisme se nourrissent mutuellement. La CGTU parvient à s'implanter durablement dans le mouvement syndical français.
Le syndicalisme se structure à travers des branches professionnelles. Ensuite, des organisations locales se regroupent autour des Bourses du travail ou des union locales. La CGTU subit la pression puis le contrôle du Parti communiste. La majorité des dirigeants de la CGTU sont membres du PCF. Une culture commune se développe entre le parti et le syndicat. La CGTU rallie l'Internationale syndicale rouge (ISR) contrôlée par Moscou et reçoit ses financements.
La CGTU regroupe surtout des cheminots, des enseignants et des professions à statut. Les fédérations du privé restent faibles et ne cessent de décliner. La centrale souhaite donner l'image d'une base prolétarienne issue d'usines privées alors que les professions à statut sont majoritaires. L'historien Sylvain Boulouque revient sur la CGTU dans le livre Communisme et syndicalisme dans la France d'entre-deux-guerres.
Avant 1914, la CGT porte le syndicalisme révolutionnaire. Une société sans classe doit permettre aux producteurs de gérer eux-mêmes leurs outils de production. L'imaginaire de la grève générale doit permettre une transformation radicale de la société. Même si la CGT parvient surtout à impulser des grèves locales et sectorielles. Le syndicat s'appuie sur l'action directe à travers la grève ou le sabotage. Même si la CGT peut également développer des pratiques plus réformistes qui valorisent la négociation. L'amélioration des conditions de vie des travailleurs s'articule avec une perspective de renversement du capitalisme. La CGT affirme l'autonomie ouvrière et l'indépendance avec les partis et les sectes. Mais le syndicat regroupe différents courants comme des socialistes, des libertaires et des militants sans affiliation.
Malgré les votes de motions anti-militaristes en congrès, les grèves contre la guerre demeurent marginales. En 1914, la CGT se rallie même à l'Union sacrée. Le nombre de morts pendant la guerre débouche vers un renouvellement militant. Surtout, la révolution russe balaye les autres clivages. Des libertaires se rallient à l'Internationale communiste au nom de cette espérance révolutionnaire. Même si d'autres se méfient de cette organisation centralisée. La grève des cheminots de 1920 débouche vers une vague de répression. L'échec semble lié à une grève trop minoritaire et isolée qui parvient à mobiliser moins de 30% des salariés. Mais certains syndicalistes se rallient au modèle bolchévique qui incarne la révolution victorieuse.
La CGT semble morcelée. Une fraction souhaite rallier l'Internationale syndicale rouge (ISR) qui impose la subordination du syndicat au parti politique. Les Comités syndicalistes révolutionnaires (CSR), incarnés par Pierre Monatte, restent attachés à l'unité syndicale mais développent des perspectives révolutionnaires. Le congrès de Tours de 1920 débouche vers la scission entre socialistes et communistes. La CGTU est créée mais comprend différents courants avec les CSR, les syndicalistes "purs" et les syndicalistes communistes. Après l'échec de la stratégie de la grève générale portée par le syndicalisme révolutionnaire, les militants se tournent vers le modèle bolchevique. En 1922, la CGTU décide de rejoindre l'ISR.

Centralisation de la CGTU
La CGTU tente de développer son implantation syndicale. De nombreuses réunions publiques sont organisées à travers le pays. Une campagne nationale se centre sur les salaires et la durée de travail. Ensuite, la CGTU multiplie les appels à l'unité syndicale. L'appareil reste centralisé. Les Unions départementales (UD) doivent se contenter d'appliquer les directives de l'organisme confédéral. Des structures spécifiques sont créées pour les femmes, les immigrés et les jeunes. Les années 1922-1923 sont marquées par une conflictualité sociale de basse intensité. Ensuite, les grèves sont généralement spontanées. Cependant, la CGTU tente d'impulser et de développer des luttes sociales.
Une grève locale et spontanée éclate au Havre. La CGTU soutient les grévistes et coordonne l'action dans différents lieux. La grève s'étend alors à l'ensemble des usines métallurgiques de la ville. Des affrontements avec les forces de l'ordre débouchent vers la mort de quatre grévistes. La CGTU appelle sans succès à une grève nationale de solidarité. Malgré cet échec, l'Union syndicale du Havre se renforce à la faveur de la grève. La CGTU se contente de suivre et d'accompagner des luttes locales. Cependant, le débat sur les grèves et leurs stratégies restent marginaux en raison de la place occupée par les questions organisationnelles.
La CGTU passe progressivement sous contrôle des communistes qui n'hésitent pas à utiliser des méthodes violentes pour écraser les minoritaires. Deux libertaires sont tués en 1924. Les effectifs de la CGTU s'effondrent avec les nombreux départs de minoritaires. La majorité communiste peut alors prendre le contrôle total de la CGTU. L'organisation du syndicat est désormais centralisée. Le Parti communiste français (PCF) amorce également un processus de bolchevisation. La centralisation s'accompagne de la promotion de cadres issus du monde ouvrier. Les militants de la CGTU accèdent alors à des postes de direction du PCF. Ce qui renforce l'homogénéité entre le parti et le syndicat. En 1925, le groupe autour de Pierre Monatte lance la revue La Révolution prolétarienne. La direction de la CGTU redoute l'influence des syndicalistes révolutionnaires mais parvient à marginaliser ces militants.
L'ISR contribue à financer la CGTU mais impose également ses directives. La CGTU s'appuie sur les conflits sociaux pour se développer. Les syndicalistes peuvent ainsi démontrer leurs capacités d'organisateurs et d'agitateurs. Les communistes lancent des manifestations contre la guerre du Rif et la répression coloniale au Maroc en 1924. La CGTU impulse la grève des sardinières de Douarnenez dont la victoire devient emblématique. Mais le syndicat ne parvient pas à coordonner les grèves locales et sectorielles. La CGTU se contente de suivre les campagnes impulsées par le Parti communiste.

Faillite du syndicalisme communiste
Les campagnes et manifestations lancées par la CGTU ne cessent d'échouer. En revanche, les communistes tentent de récupérer les grèves spontanées de 1926 pour recruter des militants. La CGTU lance des unions locales et rédige des revendications. Lorsqu'une grève éclate et s'inscrit dans la durée, des dirigeants communistes se déplacent sur les lieux et des aides financières aux grévistes sont annoncées. Après la signature d'un accord, les effectifs des syndicats locaux gonflent avant de chuter l'année suivante. Ces victoires locales donnent à la CGTU un illusoire sentiment de puissance. Cependant, les effectifs du syndicat déclinent en 1927. Le modèle bolchevique et la rationalisation de la CGTU se renforcent. La Révolution prolétarienne critique ce modèle de la subordination du syndicat au parti politique.
Les voyages à Moscou permettent aux dirigeants communistes d'intérioriser la culture soviétique. L'URSS impose la ligne "classe contre classe". La CGTU tente de diriger l'ensemble des grèves et ne cesse de dénoncer le réformisme sous toutes ses formes. L'Internationale communiste renforce la centralisation. La CGTU doit diriger les grèves et prendre réellement le contrôle du mouvement syndical. Cependant, l'intervention des militants communistes qui imposent un modèle de direction débouche vers un déclin des effectifs. De nombreuses grèves éclatent en 1929. Cependant, la CGTU ne parvient pas à étendre les luttes locales à l'ensemble d'un secteur industriel. L'échec des grèves est attribué aux cadres locaux, au défaitisme des ouvriers, à l'anarcho-syndicalisme ou au réformisme. Les minoritaires et dissidents sont considérés comme des alliés de la bourgeoisie.
La CGTU tente d'impulser des grèves pour se développer. Certaines luttes locales demeurent minoritaires mais parviennent à arracher des augmentations de salaires. Ces conflits sociaux débouchent vers une montée des effectifs mais qui ne perdurent pas. La CGTU lance également des grèves politiques pour dénoncer le réformisme de la CGT. Cependant, les ouvriers ne comprennent pas ces divisions syndicales. En 1931, la CGTU lance même une grève insurrectionnelle à Roubaix. Des barricades se dressent dans les rues. Cependant, l'ISR rejette cette stratégie gauchiste. La CGTU tente alors de s'implanter davantage dans les usines et dans les ateliers.
L'opposition de gauche tente de se structurer au sein de la CGTU. Cependant, les gauchistes des années 1930 semblent divisés. Les trotskistes dénoncent l'emprise des communistes mais restent attachés au modèle bolchevique qui repose sur la subordination du syndicalisme au parti politique. Au contraire, le groupe autour de La Révolution prolétarienne insiste sur l'importance de l'indépendance syndicale. Ensuite, ce courant s'oppose aux clivages idéologiques imposés par les partis et tente de favoriser l'unité syndicale dans les luttes. Ces divergences ne permettent pas aux minoritaires de construire une opposition interne dans la CGTU.

Syndicalisme et Front populaire
L'ISR contribue à imposer une nouvelle structuration de la CGTU. Les grèves politiques et minoritaires doivent être abandonnées. Le syndicat doit devenir une véritable organisation de masse qui s'adresse à tous les ouvriers. La CGTU doit privilégier l'implantation avec le développement des sections d'entreprise avec des délégués syndicaux. La CGTU doit s'appuyer sur les problèmes concrets que subissent les ouvriers au quotidien plutôt que de lancer des grèves sur des mots d'ordre idéologiques. Les communistes doivent convaincre de la ligne du Parti dans le mouvement syndical et non l'appliquer mécaniquement. La CGTU développe également la formation de ses cadres. Le syndicat se tourne également vers la défense juridique des salariés avec des interventions dans les conseils des prud'hommes.
Le 6 février 1934, une manifestation fasciste se déploie dans les rues de la capitale. Le CGTU multiplie les grèves, les manifestations et les meetings qui connaissent un relatif succès. Le syndicat adopte également une nouvelle stratégie et participe à des grèves déclenchées par la centrale rivale. La CGTU participe à des conflits dont elle n'est pas à l'initiative, pour accroître son influence. Le syndicat communiste estime même que l'unité favorise le succès et doit l'emporter sur les divisions. La CGTU renouvelle également ses pratiques des luttes à travers des grèves avec occupation d'entreprises. Ensuite, des délégués syndicaux obtiennent des victoires par la négociation. La CGTU opte pour une forme de respectabilité et abandonne la perspective insurrectionnelle.
En mars 1936 se déroule la réunification syndicale. Les unitaires insistent sur les revendications, les luttes et les méthodes d'action. Le Front populaire débouche vers le mouvement de 1936. Des grèves spontanées éclatent dans des secteurs à faible implantation syndicale et sans militants communistes. Mais le PCF ne s'inscrit pas dans une stratégie de prise de pouvoir immédiate et tente plutôt de s'enraciner dans la société française. La stratégie nouvelle passe par une respectabilité pour une conquête méthodique de la classe ouvrière et de sa représentation dans le mouvement syndical. Maurice Thorez, dirigeant du PCF, estime que les grèves de 1936 doivent s'arrêter car les revendications ont été satisfaites.
L'historiographie insiste sur la spontanéité des grèves. Néanmoins, des conflits qui éclatent en mai 1936 sont également impulsés par des syndicalistes. Les grèves victorieuses débouchent vers une puissante vague en juin 1936 par mimétisme. Les communistes accompagnent les mouvements sociaux pour les encadrer et pour recruter. Mais les militants semblent débordés pendant les grèves de 1936 et doivent se contenter de suivre et de soutenir le mouvement. Les cellules d'entreprise du PCF jouent un rôle central pour rapprocher les militants et les sympathisants. Les militants communistes peuvent également aider à formuler des revendications même sans avoir recours à la grève. Ce mouvement de grèves favorise la prise de contrôle de la CGT par les communistes.

Syndicalime et stalinisme
Sylvain Boulouque propose un regard original sur la CGTU. Ce syndicat peu étudié par les universitaires conserve une influence majeure sur la vie politique et sociale en France. Sa courte histoire permet de comprendre l'implantation du Parti communiste et de la CGT dans la société française. Cette expérience permet également d'analyser les limites d'un syndicalisme bureaucratique, idéologique et centralisé. La CGTU semble donner un nouveau souffle au syndicalisme de lutte dans le sillage de la révolution russe. Mais, plutôt que de défendre les intérêts immédiats des salariés par la lutte collective, ce syndicat privilégie les postures idéologiques et se soumet aux ordres de Moscou.
L'expérience de la CGTU permet d'examiner les liens entre syndicalisme et politique. Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise prétendent enterrer la Charte d'Amiens. Cette secte électoraliste veut soumettre les syndicats à son agenda institutionnel et parlementaire. Les bureaucrates de LFI ne comprennent pas la singularité et le rythme des dynamiques sociales. Les partis préfèrent les postures idéologiques déconnectées de la vie quotidienne de la majorité des exploités. Au contraire, le syndicalisme de lutte doit s'appuyer sur les problèmes concrets pour impulser des actions collectives. Les bureaucraties syndicales, comme les partis politiques, adoptent également des agendas idéologiques et ne côtoient plus les salariés.
Le livre de Sylvain Boulouque permet également de se pencher sur l'importance des grèves. La CGTU se lance dans des conflits sociaux dans le souffle de la révolution russe qui secoue également l'Italie et l'Allemagne. Mais ces grèves restent minoritaires et se heurtent à la répression. L'échec de ses luttes sociales déboucherait vers le ralliement au modèle marxiste-léniniste associé à la révolution russe victorieuse. Sylvain Boulouque reprend la thèse de la stalinienne devenue réactionnaire Annie Kriegel. Ce qui vise à atténuer la force idéologique propre de l'URSS et de l'ISR. Cette théorie minimise également le processus de bureaucratisation et de centralisation de l'appareil.
La CGTU impulse ensuite des grèves pour recruter de nouveaux militants. Les luttes sociales doivent alors déboucher vers des négociations pour arracher des victoires. Cependant, le syndicat n'est plus un outil contrôlé par les salariés mais un appareil qui vise uniquement à grossir et à se renforcer dans un contexte de concurrence avec la CGT socialiste. Cette conception instrumentale des luttes sociales apparaît comme un autre héritage mortifère du marxisme-léninisme avec son avant-garde dirigeante. Au contraire, les luttes sociales doivent renforcer l'autonomie ouvrière avec ses pratiques d'action directe et d'auto-organisation. Cette démarche instrumentale peut contribuer à expliquer la marginalisation des syndicats dans les nouveaux soulèvements.
Source : Sylvain Boulouque, Communisme et syndicalisme dans la France d'entre-deux-guerres. Histoire de la Confédération générale du travail unitaire, éditions du Cerf, 2026
Articles liés :
Les débuts du Parti communiste
Une histoire des communistes français
Syndicalisme et révolution prolétarienne
Pour aller plus loin :
Vidéo : Communisme et syndicalisme dans la France de l'entre-deux-guerres, de Sylvain Boulouque, diffusée par Les Editions du Cerf le 8 février 2026
Vidéo : Communisme, socialisme et gauchisme dans la France actuelle, diffusée par le Fondapol le 8 avril 2009
Radio : émissions avec Sylvain Boulouque diffusées sur Radio France
Olivier Dard, La CGTU passée au crible de l’histoire, publiée dans la Nouvelle Revue Politique le 2 mars 2026
Michel Dreyfus, La CGTU, l’histoire et l’empreinte, publié dans la revue L’Ours n°547 en mai-juin 2026
Anthony Guyon, Le Komintern et le monde ouvrier français, publié sur le site Non fiction le 22 avril 2026
Sylvain Boulouque, Communisme syndical, publié dans la revue L'Ours le 21 décembre 2023
Articles de Sylvain Boulouque publiés sur le site Non fiction
Articles de Sylvain Boulouque publiés dans le portail Cairn
/image%2F0556198%2F20160103%2Fob_2682c5_rhum-express-pics.jpg)
