Les collectivisations dans l'Espagne de 1936
Publié le 8 Octobre 2026
L'anarchisme est devenu le foyer de toutes les agitations sociales dans l'histoire espagnole. La CNT (Confederation National del Trabajo) s'impose comme un mouvement syndical de masse, puissant dans de nombreuses provinces. Dès les années 1870, l'Espagne devient la section la plus puissante de l'Association internationale des travailleurs (AIT). Les ouvriers et paysans espagnols s'organisent sous la direction des anarchistes. Les marxistes ne parviennent pas à s'implanter fortement en Espagne. Les socialistes et les communistes demeurent minoritaires. Engels fustige une économie rurale qui ne permet pas le développement industriel et la domination du marxisme.
Néanmoins, l'anarchisme s'impose avant tout comme une tactique de lutte qui répond aux besoins des travailleurs et peut se développer en Espagne. Ce sont ses pratiques de lutte, décentralisées et illégalistes, qui alimentent le succès de l'anarchisme. Les pratiques d'action directe et d'auto-organisation débouchent vers un puissant mouvement révolutionnaire en 1936. Frank Mintz, Luis Buendía et José Luis Carretero Miramar analysent les expériences de collectivisation dans le livre Ils étaient en train de la faire.

Syndicalisme et anarchisme
La révolution russe révèle les clivages entre les anarchistes et les marxistes. Ce sont les prolétaires eux-mêmes qui construisent la révolution, à travers les structures auto-organisées comme les soviets, les comités d'usine ou les syndicats. Au contraire, les bolcheviks se considèrent comme une élite qui doit encadrer et guider les masses. Une organisation centralisée et hiérarchisée impose la discipline et l'obéissance aveugle aux prolétaires. Au contraire, la spontanéité révolutionnaire permet l'expropriation des terres et des fabriques.
En 1931, des clivages émergent au sein de la CNT. Le manifeste des Trente regroupe les dirigeants syndicaux qui veulent s'appuyer sur le régime démocratique pour se tourner vers des pratiques plus légalistes et institutionnelles. Au contraire, les anarchistes de la FAI (Fédération anarchiste ibérique) lancent des grèves insurrectionnelles en 1932 et 1933. Dans certains villages, les cadastres sont brûlés, l'argent est aboli et le communisme libertaire est proclamé. Cependant, l'armée réprime violemment ces soulèvements. En 1934, la révolte des Asturies débouche vers un processus de réorganisation de l'économie. Mais la grève reste locale et isolée avant de subir la répression.
La force de la CNT repose sur ses pratiques de lutte. L'action directe refuse les négociations avec le patronat. Ce qui permet de propager la grève dans différentes entreprises et au sein de plusieurs métiers. Les luttes victorieuses amènent un afflux d'adhérents qui rend les grèves suivantes encore plus puissantes. Le syndicat unique refuse la séparation entre les différentes catégories de salariés. Les ouvriers, les employés, les techniciens et les cadres s'organisent dans la même structure. Le fédéralisme favorise les initiatives locales sans attendre l'autorisation d'un comité central. La CNT s'appuie également sur des revues, des lieux et des sociabilités qui dépassent le cadre de l'entreprise.

Révolution de 1936
En 1936, un coup d'État militaire menace la République. Les dirigeants de la CNT défendent le gouvernement et négocient avec la gauche bourgeoise. En revanche, les syndicats de base s'emparent des terres et des usines pour contrôler les communications et organiser le ravitaillement. Les anarchistes lancent des milices pour affronter les militaires et les forces réactionnaires. Cependant, dans les usines contrôlées par la CNT, la victoire militaire demeure l'enjeu prioritaire. Les anarcho-syndicalistes augmentent les cadences et le temps de travail au nom d'un productivisme de guerre.
Les collectivisations industrielles semblent impulsées par la CNT, notamment à Barcelone. En revanche, les collectivisations agraires émergent de manière plus spontanée. Les collectivités prennent des décisions dans des assemblées. Un comité est désigné pour organiser les tâches d'administration et de coordination, mais pas de gouvernement. Dans certains cas, les comités peuvent exercer un abus de pouvoir. Mais, dans d'autres cas, la révocabilité et le contrôle de la base prédominent. Des coopératives d'achats et de ventes sont créées pour organiser les échanges.
Le gouvernement, qui intègre la CNT, décide de légaliser les collectivisations. Ces expériences passent sous le contrôle économique de l'État et perdent leurs capacités d'initiative. Les échanges, les salaires et les assemblées générales sont désormais réglementés. Le Parti communiste, aux ordres de Moscou, se contente de défendre la démocratie bourgeoise et les libertés publiques. Les communistes ne cessent de défendre la petite propriété et s'opposent aux collectivisations. Staline préfère une victoire du fascisme plutôt qu'une propagation des expériences libertaires.
La CNT-FAI se rallie au gouvernement et préfère également la consolidation de la démocratie plutôt que la multiplication de collectivisations qui risquent de rallier la bourgeoisie au fascisme. Le gouvernement et les staliniens parviennent à écraser les collectivités par la répression. Ces expériences libertaires reposent sur l'enthousiasme de la base et non de consignes démagogiques des bureaucrates anarchistes.

Expériences de collectivisations
Luis Buendia et José Luis Carretero Miramar insistent sur la spontanéité des collectivisations avant même le coup d'État militaire. Les terres et les moyens de production sont mis en commun et contrôlés directement par les travailleurs. Mais ces expériences collectives se heurtent à de nombreuses difficultés. Les problèmes d'approvisionnement et le contexte de guerre ne permettent pas un bon fonctionnement des collectivisations. Ensuite, les travailleurs ne sont pas préparés à ces pratiques autogestionnaires. Des concurrences émergent entre les villes et les campagnes. Un manque de coordination et de solidarité dans le partage des excédents peut s'observer.
Ensuite, des oppositions émergent entre le syndicat et les collectivités. Selon le modèle anarcho-syndicaliste, c'est la CNT qui doit contrôler les moyens de production. Cependant, avec les occupations spontanées des terres et des usines, les travailleurs souhaitent contrôler directement les moyens de production. La CNT, débordée par l'initiative populaire, peut accepter les nouvelles circonstances et se contenter de conseiller et d'accompagner les ouvriers. Mais la direction de la CNT et de la FAI prennent des décisions sans consulter les militants de la base. Les travailleurs, même les militants de la CNT, s'opposent à ces décisions imposées par le haut. Les dirigeants de la CNT et de la FAI s'alignent progressivement sur la politique du gouvernement.
Le Parti communiste espagnol (PCE) joue un rôle majeur dans l'échec des collectivisations. Les staliniens s'imposent aux postes de pouvoir et au gouvernement. La gauche donne la priorité aux besoins de la guerre au détriment des conquêtes révolutionnaires. Le PCE vise au renforcement d'un État fort et non à la propagation de structures auto-organisées. Le PCE ne cesse de défendre l'ordre bourgeois et républicain. Les staliniens tentent de regrouper les petits propriétaires. Ensuite, le PCE semble également défendre les intérêts de Staline et de l'URSS qui ne souhaite pas l'émergence d'une expérience libertaire. En 1937, les staliniens attaquent les anarchistes à Barcelone.

Révolution sociale et libertaire
Frank Mintz, Luis Buendia et José Luis Carretero Miramar se penchent sur un processus historique majeur. Les collectivisations dans l'Espagne de 1936 apparaissent comme l'exemple le plus abouti de révolution sociale. La production et même les échanges parviennent à s'extraire de la logique marchande. Le prolétariat espagnol invente une nouvelle manière de produire et de vivre. Les décisions ne sont plus prises de manière hiérarchique et centralisées. Les collectivités permettent de s'organiser à la base de manière égalitaire et libertaire.
Néanmoins, Frank Mintz, Luis Buendia et José Luis Carretero Miramar pointent également les limites de cette expérience communiste libertaire. Le contexte de la guerre et du coup d'État fasciste, l'hostilité des staliniens et du gouvernement de gauche expliquent en grande partie les limites de cette expérience. Néanmoins, l'importance de la logique marchande demeure un obstacle majeur. Certes, le prolétariat espagnol parvient à développer des pratiques d'auto-organisation et d'action directe à travers les luttes de la CNT. Néanmoins, la direction anarcho-syndicaliste contribue également à brider les collectivisations.
L'anarchisme espagnol demeure englué dans une culture religieuse et, malgré son athéisme idéologique, reste englué dans le catholicisme. Les anarchistes espagnols cultivent le puritanisme et baignent dans une culture du travail et de l'ascétisme. Ensuite, malgré le contrôle de la production s'observe une autogestion du capital. De nombreuses entreprises sous contrôle anarcho-syndicaliste conservent une comptabilité et tentent de vendre des marchandises. Ensuite, des hiérarchies de salaires perdurent entre ouvriers et ingénieurs, mais aussi entre femmes et hommes.
L'historien Michael Seidman insiste sur les tensions qui traversent ces collectivités dans le secteur industriel. Une dimension spontanée repose sur les prolétaires qui veulent reprendre le contrôle de la production et s'organiser par eux-mêmes. En revanche, les bureaucrates anarchistes veulent imposer l'encadrement de la CNT-FAI. Ils insistent sur la logique productiviste pour instaurer une économie de guerre. Néanmoins, les collectivisations esquissent également une nouvelle manière de vivre et de produire sans État ni patron.
Source : Frank Mintz, Luis Buendia et José Luis Carretero Miramar, Ils étaient en train de la faire. L'autogestion en Espagne (1936-1939), Syllepse, 2026
Extrait publié sur le site Lignes de forces
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Pour aller plus loin :
Vidéo : AL Gard, 1936-2016 : Actualité de la révolution espagnole, publié sur le site de l'Union communiste libertaire le 25 octobre 2016
Vidéo : Frank Mintz, Causes historiques et sociales de la révolution espagnole de 1936, diffusée par Café.Histoire.Chronos le 24 mai 2016
Radio : Une histoire de la révolution espagnole (1936-1939) avec Les Giménologues, émission Sortir du capitalisme du 18 mai 2016
Richard Neuville, L’expérience autogestionnaire durant la guerre civile espagnole, publié sur le site Association Autogestion le 20 juillet 2025
Francis Pian, Des idées et des luttes : Ils étaient en train de la faire, publié dans Le Monde libertaire le 15 août 2026
Frédéric Goldbronn & Frank Mintz, Quand l’Espagne révolutionnaire vivait en anarchie, publié dans Le Monde diplomatique de décembre 2000
La CNT dans la révolution espagnole » de José Peirats Tome 2 présentation par Frank Mintz, publié dans Liberté ouvrière le 5 juillet 2019
Daniel Guérin, Frank Mintz, L’autogestion dans l’Espagne révolutionnaire, publiée dans la revue Autogestions en 1971
Frank Mintz, Réponse à Daniel Guérin à propos de l’autogestion dans l’Espagne révolutionnaire, publié dans la revue Autogestions en 1971
Frank Mintz, Enseignements de l'autogestion espagnole, publié dans la revue Autogestions en 1972
Frank Mintz, Autogestion et anarcho-syndicalisme analyses et critiques sur l’Espagne 1931-1990, publié dans AnarcosyndicalismeBOOK
Richard Neuville, La Révolution espagnole, les collectivisations en Catalogne (1936-1939), publié dans Association Autogestion le 12 septembre 2016
Rubrique Discussion sur les causes et la nature de la révolution espagnole sur le site Les Giménologues
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