L’éclatement des gauches

Publié le 10 Novembre 2017

L’éclatement des gauches
Le mouvement social de 2016 et les élections de 2017 ont achevé une gauche en lambeaux. Mais cette liquidation peut permettre de clarifier des clivages historiques.

 

La gauche traditionnelle est en ruines. Les vieux appareils semblent dépassés. De nouvelles formes d’organisations émergent comme le Printemps républicain (PR), En Marche (EM) ou Nuit debout (ND). Ces structures nouvelles portent des idées fortes : le républicanisme, le libéralisme et l’anticapitalisme.

Le Printemps républicain est lancé par des journalistes comme Elisabeth Lévy, après les attentats et la crise Charlie, pour dénoncer l’islamisme. Nuit debout est également lancée par des journalistes et des intellectuels comme François Ruffin ou Frédéric Lordon. Mais le phénomène prend de l’ampleur dans le contexte du mouvement contre la Loi travail. Les places sont occupées, à l’image des mouvements Occupy qui ont émergé dans différents pays. Ensuite, c’est l’ancien ministre Emmanuel Macron qui lance En Marche qui se veut "un mouvement ouvert" qui dépasse le clivage droite-gauche. Mais ses membres restent proches de la gauche libérale.

Ces trois mouvements incarnent des courants de gauche antagonistes. Ils participent à une recomposition politique qui marginalise les partis de gauche traditionnels. Le mythe de l’union de la gauche vole en éclats en raison de clivages idéologiques. Dans ce contexte de crise économique et politique, la gauche peut même disparaître. Le journaliste Kévin Boucaud-Victoire analyse cette recomposition politique dans le livre La guerre des gauches.

 

                                     La guerre des gauches

 

Les gauches historiques

 

La définition historique de la gauche semble complexe. Jacques Julliard estime que ce courant concilie les idées de progrès et de justice. Même si des personnalités de gauche peuvent critiquer le progrès et d’autres ne se préoccupent pas de justice. L’émergence d’une nouvelle classe sociale, le prolétariat, pose la question sociale. Les conditions de vie misérables sont dénoncées. « Ce n’est plus seulement la redistribution des richesses qui est contestée, mais aussi le mode de production et l’organisation sociale », souligne Kévin Boucaud-Victoire. Le journaliste distingue ainsi trois courants : la gauche libérale, la gauche jacobine et le socialisme.

La gauche libérale regroupe la bourgeoisie progressiste qui soutient la Révolution française. Le libéralisme reste politique et culturel, mais pas forcément économique. La gauche libérale défend la liberté d’expression et un équilibre des pouvoirs inspiré par Montesquieu.

 

La gauche jacobine, qui incarne le mieux la République, émerge durant la Révolution française. Les jacobins défendent la « souveraineté populaire » et l’intérêt général contre les intérêts particuliers. Ils restent attachés à l’Etat et à la liberté des citoyens. Les jacobins prennent en compte la question sociale. Mais ils veulent atténuer les effets les plus néfastes du capitalisme sans le remettre en cause. Opposés à la lutte des classes, ils veulent réconcilier bourgeois et prolétaires.

Le socialisme est issu des révoltes ouvrières du XIXe siècle. Ce courant dénonce la concurrence. Le socialisme s’oppose à l’atomisation de la société. Karl Marx  influence le collectivisme. Les socialistes libertaires, comme Joseph Déjacques, s’opposent à l’Etat et à la propriété privée. En 1871, la Commune de Paris remet en cause l’Etat comme appareil de domination de classe et comme hiérarchie. Les syndicalistes révolutionnaires délaissent le Grand Soir pour l’action directe et la grève générale. L’arrêt du travail par la grève générale doit permettre de réorganiser la société.

 

Face à face à l'Assemblée entre François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon, un dernier conseil pour la route ?

 

Les nouveaux clivages

 

La question sociale sépare la droite et la gauche. Mais, des événements vont permettre des reconfigurations de ce clivage. Le mouvement de Mai 68 s’inscrit dans la lutte des classes avec une importante grève ouvrière. Pour le stalinien Michel Clouscard, Mai 68 est aussi une révolte d’étudiants et de classe moyenne pour accéder à la société de consommation. C’est pourtant le Parti communiste, et son relais syndical de la CGT, qui empêchent la jonction entre étudiants et travailleurs.

La jeunesse étudiante se nourrit d’un marxisme hétérodoxe, hostile au stalinisme. Elle est influencée par les situationnistes mais aussi par l’Ecole de Francfort ou le groupe Socialisme ou Barbarie incarné par Cornélius Castoriadis. Les philosophes Henri Lefebvre mais aussi Herbert Marcuse insistent sur la critique de la vie quotidienne. Mais le capitalisme parvient à digérer et à récupérer cette critique libertaire. Le modèle fordiste autoritaire s’accompagne du nouveau management. Après Mai 68, la pensée critique n’est plus incarnée par le communisme libertaire mais par une nébuleuse postmoderne inspirée par Althusser, Foucault ou Derrida. La critique globale de la civilisation marchande laisse place à des luttes partielles et spécialisées.

En 1981, le Parti socialiste accède au pouvoir. Il met rapidement en place une politique de rigueur et de libéralisme économique. Avec l’abandon de la question sociale, la gauche se tourne vers l’antiracisme. SOS Racisme récupère les luttes de l’immigration et refuse d’évoquer les conditions de vie dans les quartiers populaires. L’apparition du Front national permet à la gauche de perdurer à travers un antifascisme à grand spectacle.

 

En Marche, le Printemps républicain et Nuit debout incarnent les trois courants de la gauche recomposée. La nouvelle gauche libérale attire la bourgeoisie traditionnelle mais aussi une partie de la petite bourgeoisie intellectuelle, qui travaille notamment dans les métiers de l’information et de la communication. Cette gauche s’aligne sur le patronat mais refuse le conservatisme politique de la droite. Macron avec le mouvement En Marche, fondé sur le modèle de la start-up, incarne cette gauche libérale.

Au contraire, la nouvelle gauche jacobine élude les questions économiques et sociale. Elle se rassemble autour de la défense de la laïcité et d’une République musclée contre le multiculturalisme. Jean-Pierre Chevènement incarne cette mouvance qui peut évoluer vers un discours raciste et sécuritaire, à l’image de Manuel Valls. Mais d’autres valorisent une République sociale, à l’image de Jean-Luc Mélenchon. La souveraineté populaire est mise en avant par un nationalisme de gauche

La gauche critique est incarnée par Nuit debout. Ce mouvement social ne s’inscrit pas dans la lutte des classes mais dans la mobilisation citoyenne. Nuit debout attire une petite bourgeoisie intellectuelle, mais pas forcément les classes populaires. Dans la filiation de l’altermondialisme, cette gauche se rassemble autour de l’opposition au libéralisme économique. Elle reste souvent modérée et réformiste. Elle ne remet pas forcément en cause le capitalisme.

 

        Clémentine Autain, Jean-Luc Mélenchon et PIerre Laurent, en février 2015. Photo LoIc Venance/AFP

 

La gauche moribonde

 

Le livre de Kévin Boucaud-Victoire permet un éclairage synthétique sur l’histoire des gauches, avec ses clivages sociaux et politiques. En revanche, le journaliste reste trop englué dans le flux médiatique pour prendre du recul sur les débats intellectuels à la mode. Les enjeux sur l’école et la laïcité peuvent remplir les gazettes. Mais ils restent insignifiant par rapport à la période actuelle. Les problèmes sociétaux peuvent amuser les dîners parisiens mais restent à la marge des problèmes décisifs dans un contexte de crise sociale et écologique.

Kévin Boucaud-Victoire défend une gauche traditionnelle et protectionniste. Ce courant est effectivement assimilé au fascisme par Philippe Corcuff ou Jean-Loup Amselle. Pourtant, ce souverainisme de gauche semble cohérent avec toute une tradition politique, du Parti communiste à la social-démocratie, qui s’appuie sur l’Etat-nation pour réguler le capitalisme. Le protectionnisme tente de rendre à nouveau crédible les vieilles recettes keynésiennes dans une économie ouverte. La gauche parlementaire n’a jamais prétendu abolir l’Etat et les frontières. Bien au contraire. Il n’y a donc aucune dérive nationaliste de la gauche. Même la référence à Jean-Claude Michéa s’inscrit dans l’idéologie traditionnelle d’un stalinisme recroquevillé sur les valeurs traditionnelles contre le bouillonnement des luttes des années 1968. Tout cela reste donc fidèle à une vieille gauche dépassée par les révoltes spontanées.

 

En revanche, Kévin Boucaud-Victoire n’évoque pas les enjeux qui traversent les mouvements sociaux. Le journaliste évoque surtout Nuit debout avec son forum de débat et ses commissions hors-sol. En revanche, les clivages qui traversent le mouvement contre la Loi travail sont éludés. L’autonomie des mouvements sociaux, l’impasse des débouchés politiques, la faillite des stratégies syndicales, les perspectives de généralisation de la grève restent des débats plus déterminants que celui sur la laïcité.

Au final, toutes les figues évoquées par Kévin Boucaud-Victoire restent engluées dans la gauche du capital. De Clémentine Autain à Denis Collin, de Frédéric Lordon à Jaques Julliard : toute cette gauche reste réformiste et déconnectée des luttes sociales. Ces différents courants de la gauche s’inscrivent dans le cadre de la démocratie parlementaire. Ils ambitionnent uniquement une perspective gestionnaire. Ils n’imaginent pas d’autre horizon que la prise du pouvoir d’Etat. Ils veulent éventuellement sortir de l’Europe, mais jamais du capitalisme et du monde marchand. Mais seuls les mouvements sociaux ont permis des améliorations des conditions de vie. Contre cette gauche moribonde, l’autonomie des luttes sociales doit déboucher vers une rupture avec l’Etat et le capitalisme.

 

Source : Kévin Boucaud-Victoire, La guerre des gauches, Le Cerf, 2017

Extrait publié dans la revue en ligne Le Comptoir

 

Articles liés :

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Les militants anticapitalistes

Nuit debout et le mouvement de 2016

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Débat : Comment (re)faire révolution ?, publié sur le site de la revue Regards le 21 septembre 2017
Radio : Qu'est-ce que la gauche du Capital ?, émission de Radio Vosstanie du 29 juin 2013
Kévin Boucaud-Victoire, La Guerre des gauches, premier bilan, publié sur le site L'entreprise de l'impertinence le 6 juillet 2017
Articles de Kévin Boucaud-Victoire publiés sur le site Vice
Articles de Kévin Boucaud-Victoire publiés dans la revue en ligne Le Comptoir
Articles de Kévin Boucaud-Victoire publiés sur le site Slate
Articles de Kévin Boucaud-Victoire publiés sur le site de la revue Limite
Articles de Kévin Boucaud-Victoire publiés sur le site du Comité Orwell
Kévin Boucaud-Victoire, L’Europe doit-elle devenir sankariste ?, publié sur le site Thomas Sankara le 1er février 2013
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