Les nouvelles pensées critiques

Publié le 15 Juillet 2017

Les nouvelles pensées critiques
Pour penser la société moderne, de nouvelles réflexions proposent des analyses. Mais les intellectuels critiques refusent de penser une perspective émancipatrice.

 

Les nouvelles théories critiques peuvent alimenter les luttes sociales actuelles. Une jeunesse révoltée découvre des réflexions nouvelles pour penser l’émancipation. La pensée critique resurgit à la fin des années 1990 avec la mode de l’altermondialisme et le cycle de lutte ouvert par le mouvement de 1995. Les théories critiques réfléchissent sur ce qui est, mais aussi sur ce qui est souhaitable.

Elles comportent une véritable dimension politique. Ces théories sont critiques car elles remettent en cause l’ordre social existant de manière globale. Le marxisme s’est appuyé sur des puissantes organisations ouvrières. Au contraire, les nouvelles pensées critiques émergent dans une période de reflux des luttes sociales. Le sociologue Razmig Keucheyan propose une présentation subjective de ces nouvelles pensées critiques dans le livre Hémisphère gauche.

  

 

         

 

 

La pensée de la défaite

 

« Tout commence par une défaite. Quiconque souhaite comprendre la nature des pensées critiques contemporaines doit prendre en compte ce constat », observe Razmig Keucheyan. Les nouvelles théories critiques émergent après le reflux des luttes des années 1968. Une gauche postmoderne renonce à toute perspective de rupture politique et de révolution sociale.

L’historien Perry Anderson observe une rupture au sein du marxisme. Au début du XXe siècle, les intellectuels marxistes participent aux débats qui agitent les organisations du mouvement ouvrier. La réflexion s’inscrit dans une perspective d’action. Les savoirs empiriques permettent de prendre des décisions. Lénine valorise une « analyse concrète de situations concrètes ». La réflexion critique s’appuie souvent sur l’expérience vécue des luttes sociales. Après l’échec de la révolution allemande de 1923, les marxistes ne participent plus à des organisations ouvrières. Ensuite, l’URSS et les partis communistes s’appuient sur un marxisme orthodoxe qui laisse peu de place à l’innovation théorique. Les marxistes deviennent des intellectuels professionnels qui se réfugient dans l’abstraction et l’entre soi universitaire.

Les écrits des intellectuels semblent éloignés des débats qui traversent les luttes sociales. L’implication dans l’action politique diffère. « Etre membre du parti ouvrier social-démocrate de Russie au début du XXe siècle ne comporte pas les mêmes servitudes que la participation au conseil scientifique d’Attac », ironise Razmig Keucheyan. Les intellectuels contemporains sont formatés par les universités américaines. Ils s’intéressent peu à la transformation sociale mais davantage aux « politiques de l’identité ». Ces universitaires étudient des groupes minoritaires, comme les homosexuels, qui souhaitent affirmer leur identité plutôt que de remettre en cause l’ordre social. Cette mode se nourrit de la bouillie post-structuraliste à la française, avec Derrida, Deleuze et Foucault.

 

Les nouvelles théories critiques s’inscrivent dans la filiation des années 1968. Le courant de la « Nouvelle gauche » se développe entre 1956 et 1977. La critique de l’aliénation est valorisée dans les années 1968. Elle s’appuie sur les écrits du jeune Karl Marx, notamment les Manuscrits de 1844. Henri Lefebvre, Georg Lukacs, Herbert Marcuse ou encore Jean-Paul Sartre se réfèrent au jeune Marx. La critique de l’aliénation permet d’exprimer la frustration entre les désirs et la réalité liée au développement de la société de consommation. La critique de l’aliénation dans la vie quotidienne permet de relier les luttes des homosexuels, des femmes, des fous. Ces courants s’implantent dans des secteurs en marge de l’emprise des syndicats et des partis communistes.

D’autres aspects moins réjouissants alimentent les nouvelles pensées critiques. La prise du pouvoir d’Etat ou la destruction de l’Etat ne sont plus envisagées par les intellectuels. Antonio Gramsci estime que le pouvoir n’est pas uniquement dans l’Etat mais traverse l’ensemble du corps social. Le pitre Foucault estime même que le pouvoir n’est pas concentré dans l’Etat mais devient diffus. Les institutions et la classe bourgeoise ne sont plus des ennemis à abattre. L’affrontement et le conflit social disparaissent au profit d’expériences alternatives.

 

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Les nouveaux intellectuels critiques

 

Une typologie d’intellectuels peut s’observer selon leur approche de la politique. Les pessimistes renoncent à une perspective de transformation sociale. Néanmoins, ils restent attachés à une critique radicale de la société marchande. Theodor Adorno s’inscrit dans cette démarche. Guy Debord, surtout après la dissolution de l’Internationale situationniste en 1972, dresse une critique implacable du monde marchand mais choisit l’isolement dans une posture aristocratique. Perry Anderson décrit le triomphe du néolibéralisme sur les ruines de l’échec historique de la gauche.

Les résistants sont issus de courants révolutionnaires mais revoient à la baisse leurs ambitions en raison de la période. Noam Chomsky se réfère à l’anarcho-syndicalisme et à la tradition des Lumières. Mais il se cantonne à un tiède antilibéralisme. Les trotskistes comme Daniel Bensaïd se veulent révolutionnaires mais préfèrent afficher des idées réformistes en attendant des jours meilleurs. Selon eux, cette démarche permet de « tenir » dans des périodes qui se caractérisent par un rapport de force politique en défaveur. Ils ressassent l’échec historique de la gauche pour justifier leur alignement réformiste.

Les novateurs valorisent l’hybridation théorique. Le marxisme s’articule avec le féminisme, l’écologie ou le postcolonialisme. L’hybridation est également un produit de la défaite. Le courant de la critique de la valeur permet de renouveler le marxisme. Ce courant ne valorise pas une simple appropriation des moyens de production. Il critique les catégories du capital comme le travail, l’argent, la marchandise ou la valeur. Le renversement du capitalisme ne peut pas se faire au nom de la défense de la condition ouvrière.

 

Les experts deviennent les plus importants. Ce sont souvent des économistes ou des spécialistes d’un sujet précis. Ils ont des compétences reconnues par la communauté universitaire. Attac et la Fondation Copernic regroupent des experts antilibéraux. Michel Foucault théorise l’intellectuel spécifique qui doit se contenter d’intervenir sur son champ de compétence précis, sans développer une analyse globale. Pierre Bourdieu valorise également une expertise scientifique du monde social et adopte une posture de surplomb.

Les dirigeants sont des intellectuels qui participent à des organisations politiques. Daniel Bensaïd est une figure de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Mais ce parti reste un groupuscule qui n’a pas la même influence que les puissantes organisations ouvrières. En Amérique latine, des intellectuels accompagnent l’arrivée des gauches au pouvoir. L’universitaire Alvaro Garcia Linera participe au gouvernement en Bolivie. Les intellectuels restent marqués par le pessimisme et la défaite. Ensuite, ils semblent déconnectés des processus politiques réels. La théorie s’éloigne encore davantage de la pratique.

 

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Les réflexions nouvelles

 

Razmig Keucheyan dresse un catalogue des intellectuels à la mode. La plupart sont évidemment des crétins sans grand intérêt. Leur bavardage creux refuse tout forme de perspective politique. Le seul objectif de leur réflexion vise à plastronner dans les colloques universitaires ou para-militants. Negri, Badiou, Zizek, Butler, Mbembe ou Laclau sont présentés comme des références. Mais rien de bien intéressant n’en ressort. C’est le vieil avant-gardisme post-stalinien qui resurgit. Les intellectuels doivent éduquer le bon peuple pour le guider vers la révolution, ou plutôt vers le réformisme. Heureusement, aucun exploité n’accorde le moindre crédit à ses clowns. Seuls des politiciens gauchistes peuvent s’y intéresser.

Quelques penseurs plus originaux sont évoqués. L’économiste Robert Brenner attaque le dogme du tiers-mondisme qui transpire dans toutes les coquilles vides de l’anti-impérialisme qui pullulent sur Internet. Les tiers-mondistes valorisent les « peuples » des pays pauvres qui subissent l’oppression des pays riches. Cette opposition renvoie au libéralisme d’Adam Smith qui se réfère à la position dans le commerce mondial.

Robert Brenner s’attache au contraire à la position de classe de chaque individu dans sa société respective. Un prolétaire allemand reste plus opprimé qu’un bourgeois indonésien. « Pour R. Brenner, le capitalisme n’est pas principalement affaire de commerce international et d’expansion du marché mondial. Il est affaire de lutte des classes », résume Razmig Keucheyan.

 

Jacques Rancière tranche avec l’avant-gardisme de ses congénères. Son principe d’une « égalité des intelligences » casse l’idée selon laquelle une élite éclairée serait indispensable pour guider les masses vers leur libération. Chaque individu, n’importe qui, peut s’inscrire dans une réflexion politique. Jacques Rancière semble donc attaché au principe d’auto-émancipation, ce qui devient rare dans la galaxie intellectuelle gauchiste.

Il insiste également sur le conflit politique contre la police du consensus libéral. Un individu en lutte s’arrache à sa propre identité pour se rattacher à une forme d’universalisme. Il peut alors se solidariser et se reconnaître dans l’identité de l’autre. Même si la réflexion de Rancière reste engluée dans un démocratisme, avec un bavardage philosophique qui se garde bien de remettre en cause l’Etat.

 

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Les analyses de la société

 

Le mouvement ouvrier s’appuie sur le découpage de la réalité en terme de classes sociales. Les catégories nationales et religieuses brouillent ce découpage. Mais, jusqu’au XXIe siècle, la gauche oppose aux catégories ethno-nationales des catégories sociales. Désormais, cette dimension de classe semble disparaître des pensées de gauche. Le « classisme » est considéré comme une oppression parmi d’autres.

L’historien E.P. Thompson analyse la construction des classes sociales. Il influence des historiens comme Marcus Rediker. Il valorise une « histoire par le bas », à travers une histoire sociale du capitalisme qui adopte le point de vue des classes subalternes. E.P. Thompson devient une figure de la gauche antistalinienne. Il lance une polémique contre le philosophe Louis Althusser. Il reproche à ce structuraliste de valoriser une théorie fumeuse sans accorder d’attention aux faits empiriques.

 

E.P. Thompson propose un grand livre d’histoire sociale sur La formation de la classe ouvrière en Angleterre. Il critique « l’économisme », selon lequel les classes sociales se réduisent à un phénomène socio-économique qui existe indépendamment de la conscience de leurs membres. La classe ouvrière est aussi partie prenante de sa propre formation. C’est l’expérience qui permet l’émergence des classes sociales. Un ensemble formé de valeurs, de représentations, d’affects possédés par une classe sociale compose cette expérience. La position des individus dans la structure sociale, mais surtout leur vécu, alimente cette expérience.

Le sociologue Erik Olin Wright s’inscrit également dans la tradition marxiste. Il reste attaché à une analyse de classe. Il observe notamment les contradictions des classes moyennes, avec les cadres et les managers. Ce sont des salariés mais qui exercent une fonction de direction pour encadrer les employés. Plus la position sociale s’élève dans la hiérarchie de l’entreprise, plus le salarié s’identifie à la bourgeoisie. Erik Olin utilise également le terme d’exploitation plutôt que le concept fumeux de domination. L’exploitation désigne un rapport social selon lequel les exploiteurs ont besoin des exploités. Contrairement aux nouveaux penseurs, Erik Olin Wright s’attache donc à centrer son analyse sur les lieux de production.

 

Les nouvelles pensées critiques

Relier théorie et pratique

 

Le livre de Razmig Keucheyan permet de présenter de manière accessible les pensées des intellectuels à la mode. Il dépasse leur jargon complexe pour tenter de clarifier leur propos. Surtout, Razmig Keucheyan s’attache à resituer ces nouvelles pensées dans leur contexte historique et politique. Certes, il reste complaisant à l’égard de ces intellectuels de pacotille. Mais sa recherche de contextualisation permet de souligner les limites de ces nouvelles pensées critiques.

Razmig Keucheyan insiste sur la séparation entre la théorie et la pratique. Les intellectuels sont souvent des universitaires. Leurs analyses visent à la reconnaissance auprès de leurs pairs et des institutions. Elles n’ont pas vocation à renverser l’ordre social. Les intellectuels ne participent pas aux luttes sociales. La dimension stratégique disparaît. Les plus brillants intellectuels peuvent dresser des constats pertinents, mais ne s'interrogent pas sur les possibilités de renverser l’ordre existant. Ensuite, les nouvelles pensées critiques s’éloignent des préoccupations et de la vie quotidienne des classes populaires. C'est bien au contraire, dans les mouvements de révolte que s'élaborent des réflexions critiques qui permettent de changer le monde.

 

Il en ressort une bouillie postmoderne qui valorise les identités particulières. L’exploitation, l’aliénation et les rapports sociaux de classe sont considérés comme secondaires. Les intellectuels ne s’identifient plus au prolétariat. Ils composent une nouvelle classe sociale, la petite bourgeoisie intellectuelle, qui défend ses intérêts propres. Ce groupe social bénéficie d’un relatif confort matériel. Ainsi, la reconnaissance devient plus importante que la lutte pour l’amélioration de ses conditions d’existence.

La limite du livre de Razmig Keucheyan repose sur sa démarche. Il se centre sur la présentation de figures intellectuelles. Il se rattache aux résidus du marxisme-léninisme. Il serait plus intéressant de dresser une cartographie, non d’individus, mais de courants intellectuels et politiques. Il serait plus pertinent de se pencher sur les tentatives de réactualisation des pensées libertaires, du syndicalisme révolutionnaire, du communisme de conseils, de la critique situationniste et des marxismes anti-bureaucratiques. Mais Razmig Keucheyan, en bon gauchiste, amalgame cette tradition intellectuelle à l’antitotalitarisme de Bernard-Henri Lévy. Pourtant seuls les courants communistes libertaires permettent de sortir des impasses autoritaires et réformistes des nouvelles pensées critiques.

 

 

Source : Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, La Découverte, 2013-2017

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : entretien avec Razmig Keucheyan dans l'émission Hors-Série du 2 juin 2017

Vidéo : Rencontre avec Razmig Keucheyan dans le cadre des soirées d'Espaces Marx autour de "Le retour de Marx et théories critiques"

Vidéo : Intervention de Razmig Keucheyan sur le thème "L'Etat, le pouvoir, le socialisme", Cycle de conférences Espaces Marx : Retour de Marx et pensées critiques

Vidéo : De la sociologie critique faire profession ?, 6ème congrès de l'AFS, 2015

Vidéo : Razmig Keucheyan, Marx et Stuart Hall dans l'anthropocène, conférence Marx à Birmingham mise en ligne le 12 septembre 2016   

Vidéo : Razmig Keucheyan et Arnault Skornicki, Michel Foucault: quels rapports avec Marx, conférence de la Société Louise Michel mise en ligne le 15 janvier 2016          

Radio : émissions avec Razmig Keucheyan et sur le livre Hémisphère gauche diffusées sur France Culture                   

 

JBB, Razmig Keucheyan : idéologie, année 00, publié sur le site Article 11 le 3 janvier 2011

Thierry Labica, Nouvelles pensées critiques ? Entretien avec Razmig Keucheyan et François Cusset, publié sur le site de la revue Contretemps le 17 avril 2011

Razmig Keucheyan, Non, les intellos de gauche ne sont pas morts !, publié sur le webzine Street Press le 5 mai 2017

Jean-Marie Durand, Peut-on être un critique de gauche sans être radical ?, publié sur le site du magazine Les Inrockuptibles le 29 décembre 2013

Jean Cornil, Les armes de la critique plutôt que la critique des armes..., publié sur le site du magazine Agir pour la culture le 13 mai 2011

Articles de Razmig Keucheyan publiés sur le portail Cairn

Articles de Razmig Keucheyan publiés sur le site La Brèche numérique

 

Laurent Jeanpierre, "Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques", de Razmig Keucheyan : quand les idées n'ont plus de frontières, publié dans le journal Le Monde le 1er juillet 2010

Florian Gulli, Un panorama mondial de la pensée critique, publié dans le journal L'Humanité le 19 novembre 2013

Catherine Halpern, Le retour de la pensée radicale, publié dans le magazine Sciences Humaines le 10 mai 2010

Valéry Rasplus, Le néo-marxisme des gauches radicales, publié sur le site du magazine L'Obs le 2 août 2010

Olivier Gras, Compte-rendu publié sur le site Liens Socio le 23 janvier 2014

Tam-Kien Duong, Compte-rendu publié sur le site Liens Socio le 6 juillet 2010

Patrick Coulon, Compte-rendu publié sur le site Espaces Marx le 31 janvier 2012   

Christophe Bouillaud, Compte-rendu publié sur le site Bouillaud's Weblog le 2 juin 2010 

Georges Ubbiali, Compte-rendu publié sur le site de la revue Dissidences

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