Daniel Denevert contre la modernité marchande

Publié le 2 Janvier 2020

Daniel Denevert contre la modernité marchande
Face à la domination implacable de la logique marchande, d'autres formes de vie peuvent s'inventer. Contre le modèle carriériste, la solidarité et les luttes sociales dessinent de nouvelles formes d'organisation. 

 

Après l’écrasement de la contestation des années 1968, le conformisme social et politique prédomine. Les anciens gauchistes s’alignent sur le dogme libéral pour faire carrière. Mais, depuis une dizaine d’années, un renouveau de la contestation émerge. Daniel Denevert, proche des idées situationnistes, incarne cet esprit de révolte. En 1973, il écrit Théorie de la misère, misère de la théorie. Il revient avec un livre qui compile diverses chroniques publiées entre 1980 et 2015, sous le titre Dérider le désert.

Daniel Denevert affiche un style littéraire et souligne l’importance du langage et des mots. Journalistes et universitaires paralysent la pensée critique. « Abrutie de verbes et de discours creux, portée à intérioriser mécaniquement la gangue omniprésente des signaux, des images et des sons, une trop grande partie de la population a pour longtemps désappris à lire et plus encore à comprendre ce qu’elle lit », affirme Daniel Denevert. La pensée critique ne cesse de s’émousser. Ce qui produit un abrutissement de la population. Daniel Denevert refuse la posture de l’intellectuel ou de l’expert.

 

                              Dérider le désert, Chroniques éparses d'un baby-boomer

 

Effondrement de la contestation des années 1968

 

En octobre 1980, dans sa « Lettre sur l’amitié », Daniel Denevert décrit le délitement des relations humaines et la décomposition de la contestation sociale. Les anciens gauchistes rentrent dans le rang et ne cessent de prêcher la résignation. « Ces esprits précocement fatigués qui, des souricières où ils se sont laissés prendre, n’ont plus d’autre chose à offrir d’eux-mêmes que le triste constat qu’ils sont sans imagination et sans force », observe Daniel Denevert. Après l’intensité de la contestation sociale, c’est le retour au petit confort de la routine du quotidien.

La dimension affective et sentimentale de l’amitié est remplacée par l’hypocrisie. « L’amour, l’amitié et le reste ne vivent qu’au milieu de grands desseins », souligne Daniel Denevert. L’amour ne peut pas se développer dans la routine du quotidien, avec les horaires de travail, le temps limité, le carcan de la famille et son équilibre conjugal. La question du sens de la vie n’est plus posée. Refuser l’ennui du travail et la domestication suppose de remettre en cause l’ordre social.

Il reste possible d’enrichir le temps vécu, de se laisser bercer par le hasard des rencontres et de pratiquer le refus du travail. Même si la société impose l’impératif du salariat, il est possible d’assurer sa survie alimentaire de manière minimale. « Tandis que la masse des gens s’employait fébrilement à ses carrières et à ses rôles, où seulement à assurer les points requis pour une hypothétique retraite, nous sommes restés très souvent au lit, nous sommes allés dans les forêts », témoigne Daniel Denevert.

Mais le choix de vie individuel de refus du travail ne doivent pas déboucher sur une autre forme de passivité. Il semble important de rester lié aux luttes sociales. « Nos soupçons précoces furent éclairés par les feux des émeutes et pour avoir pu connaître ce à quoi ressemble une ville quand elle est réellement tenue par le peuple », souligne Daniel Denevert.

 

En automne 2010, Daniel Denevert rend hommage à son ami Ludo. Il préfère les rencontres et l’amitié plutôt que l’ennui du travail. Il refuse les rôles, les places et le prestige des anciens militants gauchistes. « Contrairement à beaucoup d’autres dans sa génération, en commençant par ceux qui s’étaient puissamment émus des méfaits du système capitaliste dans les années 1968, pour finalement surmonter leur indignation en acceptant un rôle dans le moins mauvais des systèmes, Ludo n’a jamais cherché à quitter l’ombre et l’anonymat des pauvres, parmi lesquels il évoluait comme chez lui », décrit Daniel Denevert.

Cette génération politique grandit dans les quartiers ouvriers. Plutôt que la mode yéyé, elle préfère le mode de vie des bandes et l’excitation de l’illégalisme. Dans les années 1960, la contestation se développe à travers le monde. L’insurrection algérienne s’oppose à la colonisation. Aux Etats-Unis émergent la contre-culture hippie mais aussi la révolte des ghettos noirs. Des groupes d’activistes veulent porter la guerre au cœur du système. En Allemagne fédérale, la jeunesse embrasse le mouvement anti-autoritaire. Elle est portée par les réflexions de Wilhelm Reich et d’Herbert Marcuse. Elle rejette l’impérialisme capitaliste et la bureaucratie de l’URSS.

En France, les groupuscules maoïstes ou trotskistes se présentent comme une avant-garde qui doit guider les masses. Les gauchistes veulent s’emparer du pouvoir d’Etat et prétendent vouloir en faire un meilleur usage. Les situationnistes attaquent l’ordre existant et le conformisme du mode de vie bourgeois. La brochure De la misère en milieu étudiant ironise sur le monde universitaire, avec ses mystifications culturelles et politiques. Les situationnistes font revivre la critique de l’aliénation, un des fondements oubliés de la pensée de Karl Marx. Ils attaquent « la colonisation de la vie quotidienne » et veulent réimaginer le monde. Le cocktail du dogmatisme jacobin et du romantisme révolutionnaire débouche vers la révolte de Mai 68.

 

Sur la Zad, récit d'une journée de victoire historique

 

Nouvelles luttes

 

En décembre 2009, le texte « Délits d’amitiés » revient sur l’affaire de Tarnac. Une dizaine de jeunes libertaires sont accusés de terrorisme. Le groupe d’amis a interdiction de se voir et de se fréquenter. Le contrôle de l’Etat étend son emprise sur les rencontres et la vie des individus. Il est reproché à ce groupe d’amis surtout ses idées qui remettent en cause la modernisation marchande.

Au printemps 2010, le texte « Croissance toujours » évoque l’autonomisation du secteur financier et de la spéculation. Mais l’économie dite réelle doit être également être critiquée. Elle produit des biens et des services qui sont inutiles voire nuisible. La croissance devient le seul objectif, mais reste vide de sens.

L’organisation de la société apparaît comme un Empire. « Elle est une coalition organisée d’appareils, une nébuleuse faite de citadelles financières, de forteresses multinationales, de réseaux lobbyistes, de superstructures transnationales, de tentacules bureaucratiques, de forces et d’arsenaux militaires », décrit Daniel Denevert. La classe dirigeante mêle capitalistes et bureaucrates. Les rapports de production et les liens de subordination dans les entreprises ressemblent à une forme de clientélisme.

Dans un texte de l’hiver 2011-2012, Daniel Denevert raille le citoyennisme dans sa version indignée. Un livre de Stéphane Hessel et Edgar Morin reprend tous les poncifs de cette idéologie qui ne cesse de valoriser l’Etat, la République et le supposé intérêt général. « Alors que partout la carcasse de l’Etat-nation vacille sous les coups de la finance mondiale, on ressort des cartons les vieilles lunes du compromis historique de 1945, qui, déjà à l’époque, avaient surtout pour fonction de désarmer les résistants et de remettre les gens au travail », ironise Daniel Denevert. La France reste le pays des syndicats, des fonctionnaires et des trotskistes, qui vouent un culte à l’Etat. Hessel et Morin servent un cocktail de morale, de bons sentiments et d’humanisme sirupeux. Mais ils refusent de désigner les problèmes et les ennemis.

 

Daniel Denevert insiste sur l’importance des assemblées pour s’organiser sans hiérarchie, en dehors des partis et des syndicats. De la Commune jusqu’aux soviets de la révolution russe, en passant par la révolution espagnole de 1936, les assemblées ressurgissent dans les conflits sociaux. « Le fonctionnement de l’assemblée répond au besoin évident de pouvoir partager les termes du débat stratégique, la prise de décision l’organisation de l’action », souligne Daniel Denevert. Il observe également les limites des assemblées qui peuvent être manipulées par des bureaucrates. Ensuite, ces formes d’organisation surgissent dans les luttes mais restent éphémères. Les assemblées peuvent aussi valoriser le débat et la palabre creuse plutôt que l’organisation et l’action directe. Elles peuvent alors reproduire les tares du parlementarisme démocratique.

La lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-landes s’inscrit dans le vaste mouvement contre les Grands Projets. C’est une logique de bétonisation et d’urbanisme qui vise la rentabilité économique. Les opposants à l’aéroport dénoncent un « grand projet inutile ». Mais ils ne remettent pas en cause les autres aéroports qui ne permettent qu’à des cadres et des bourgeois de se déplacer pour rendre l’économie plus rentable. « Qui, en effet, serait capable de dire l’utilité réelle de cette agitation aérienne qui essaime aux quatre coins du globe une population faite d’hommes d’affaires et d’apparatchiks en missions, de l’infanterie de leurs factorums, du gratin universitaire des colloques internationaux ou, par charters entiers, de la foule des touristes en mal d’exotisme », moque Daniel Denevert.

L’argumentation autour de la défense des services publics et de la bonne gestion économique au nom de l’intérêt général relève également de l’impasse. L’Etat et le capitalisme n’ont pas vocation à satisfaire les attentes de la population. « C’est prendre au pied de la lettre le discours que le système tient sur lui-même. Sciemment ou non, ce procès en inutilité revient à se placer du point de vue des gouvernants », tranche Daniel Denevert.

 

Manifestation et heurts avec les forces de l’ordre, à Paris, le 28 avril.

 

Critique de la modernité marchande

 

Daniel Denevert propose un livre original. Ses chroniques proposent des analyses qui tranchent avec le conformisme idéologique de la vieille gauche. Il renouvelle la critique de la vie quotidienne, développée par Henri Lefebvre et les situationnistes. Il observe les nouvelles formes d’aliénation et l’absurdité de la modernité marchande. Il ne s’appuie pas sur l’abstraction théorique mais sur des exemples précis puisés dans son quotidien de la région du Limousin.

Daniel Denevert déplore la destruction des relations humaines, à travers les réseaux sociaux, et le délitement des amitiés. Il observe également une destruction de la planète. Il critique également la colonisation des territoires ruraux par des grands projets et des centrales nucléaires. Il décrit également les phénomènes nouveaux qui approfondissent la virtualisation de l’existence, mais aussi le contrôle. Il moque l’industrie du tourisme, mais aussi le marketing aussi tapageur que ridicule des pouvoirs publics.

Daniel Denevert attaque également le mode de vie conformiste et exprime une critique du travail. Il préfère une vie de luttes et d’amitiés sincères plutôt que d’embrasser une carrière de gauchiste renégat. Son refus du travail ne débouche pas vers un simple repli individuel loin de tout engagement collectif. Au contraire, Daniel Denevert participe aux luttes sociales, toujours avec un regard critique.

Si Daniel Denevert analyse les nouvelles formes d’aliénation, il propose également une critique implacable de l’économie capitaliste. Ses chroniques ironisent sur les illusions de la gauche réformiste. Ce courant propose un capitalisme mieux géré pour améliorer les conditions d’exploitation. Cette perspective semble loin d’un projet d’émancipation et d’une utopie joyeuse. Surtout, les vieilles recettes réformistes ne fonctionnent plus. La crise économique provoque la banqueroute des Etats. Les politiques publiques deviennent impuissantes et le citoyennisme n’est qu’une illusion naïve pour bercer la petite bourgeoisie intellectuelle.

 

Néanmoins, l’analyse économique de Daniel Denevert reste limitée. Il ne développe aucune analyse de classe du capitalisme. Il se rapproche des analyses du Comité invisible et des idées de Lundi matin. L’économie est en crise permanente et doit bientôt s’effondrer. « Pourtant, ce système surarmé, protégé par le déploiement sans fin de ses technologies sécuritaires, ne périra pas par la violence de ceux qui le contestent. Il va s’écrouler sur lui-même à l’instar de la défunte Union soviétique », ose Daniel Denevert. Ses analyses mêlent la description d’un « Empire » qui semble à la fois tout puissant, mais aussi au bord de l’effondrement. Ce qui semble contradictoire. Le capitalisme repose sur la logique marchande mais aussi sur le pouvoir d’une classe dirigeante. Ce sont les luttes sociales qui doivent permettre de changer la société, et non l’attente d’une apocalypse.

L’absence d’une fine analyse de classe conduit à opposer un Empire qui regroupe les élites, politiques et capitalistes, au reste de la population. La société est évidemment beaucoup plus stratifiée et hiérarchisée. Une simple entreprise se compose de divers échelons. Les employés n’ont pas les mêmes intérêts immédiats que les cadres qui les dirigent. L’analyse de classe de la société capitaliste ne semble pas le point fort de Daniel Denevert et de ses amis.

Il faut évidemment se garder d’idéaliser le prolétariat et les classes populaires. L’égoïsme peut primer sur la solidarité collective même chez les plus pauvres. Néanmoins, les écrits de Daniel Denevert respirent un mépris élitiste à l’égard de la populace. La critique du conformisme bourgeois peut déboucher vers le mépris de ceux et celles qui travaillent et consomment. Même si c’est rarement un choix joyeux et volontaire, mais plutôt une nécessité pour survivre. Daniel Denevert semble parfois adopter la posture élitiste et antimoderne d’un Debord qui se vit comme le seul homme libre au milieu d’une masse aliénée.

Néanmoins, Daniel Denevert propose un regard critique précieux sur le monde marchand et les nouvelles formes d’aliénation dans la vie quotidienne. Il reste attaché aux luttes sociales et critique de manière pertinente leurs impasses citoyennistes et gestionnaires. Il rappelle l’importance des amitiés et les relations humaines qui se tissent dans les luttes sociales pour nourrir le désir de révolution.

 

Source : Daniel Denevert, Dérider le désert. Chroniques éparses d’un baby-boomer, La Grange Batelière, 2018

Extrait publié sur le site La Voie du Jaguar 

 

Articles liés :

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Les luttes contre les Grands Projets

Lundi matin contre la start-up nation

L'insurrection du printemps 2016

 

Pour aller plus loin :

Radio : La vie est un roman # Daniel Denevert, émission diffusée sur Radio Aligre le 26 février 2019 

Dérider le désert - Chroniques éparses d'un baby-boomer. Entretien avec Daniel Denevert, paru dans lundimatin#170, le 19 décembre 2018

Jean-Claude Leroy, «Dérider le désert», implacables chroniques des temps présents, par Daniel Denevert, publié sur Mediapart le 23 décembre 2019

Textes de Daniel Denevert publiés sur le site Tendance Claire le 10 mars 2019 

Daniel Denevert, Le cadenas et la gendarmerie, publié sur le site du journal IPNS le 1er septembre 2015 

Julien Rapegno, 170 habitants ont adhéré à l’association qui espère faire revivre l’auberge du bourg, publié sur le site du journal La Montagne le 16 décembre 2014 

Critique des conceptions organisationnelles situationnistes (1977), publié sur le site Dialectical Delinquents le 12 mars 2018 

Situ t’imagines, paru dans Mordicus, n°11, hiver 1993-1994 et mis en ligne sur le site Contrepoints le 7 août 2011 

Anna Trespeuch, L' Internationale situationniste : d'autres horizons de révolte, publié dans la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps N° 94 en 2009

Publié dans #Actualité et luttes

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Joëlle Berthon 03/01/2020 10:35

Article très intéressant qui met en évidence le gouffre vertigineux qui existe entre les visions réalistes, les analyses objectives de la société en devenir face à l'incapacité générique de trouver des formes de sociétés à dimensions humaines.. Un constat effrayant ..