Une critique radicale du travail

Publié le 5 Mai 2017

Une critique radicale du travail
Le travail structure la vie quotidienne. Il impose des contraintes sociales et permet le bon fonctionnement du capitalisme.

 

Le mouvement du printemps 2016 attaque la Loi Travail et son monde. Les réformes du code du travail, des retraites, de la Sécu et les divers plans d’austérité doivent être combattus. Mais les mouvements sociaux restent souvent dans le cadre de la défense du travail, de l’exploitation et de l’aliénation. Le Comité érotique révolutionnaire propose de nouvelles perspectives dans le livre Libérons-nous du travail.

Les luttes sociales doivent sortir du cadre de l’argent et du travail. « L’histoire sociale du XXème siècle est en grande partie, hors des luttes autonomes, celle des négociations syndicales pour des salaires plus élevés, mais en échange de l’acceptation ouvrière de cadences plus infernales, et pour des journées de travail raccourcies toujours plus intensifiées ; une meilleure exploitation en somme », observe le Comité érotique révolutionnaire. Les syndicats ne remettent pas en cause l'exploitation, le travail et la marchandise.

Mais d’autres slogans fleurissent dans le cortège de tête et sur les murs au printemps 2016. « Ni loi ni travail » s’impose rapidement. « Nous sommes de ceux qui font l’amour l’après-midi », évoque le droit à la paresse et à la sensualité de Paul Lafargue. Ce cortège de tête devient une puissance collective autonome. Surtout, sa composition semble à la marge du monde du travail. Ce sont des jeunes scolarisés, des chômeurs, des précaires. Ils ne connaissent pas le CDI et l’emploi à vie, mais plutôt les petits boulots pour survivre. Au contraire, les syndicats se composent majoritairement de fonctionnaires. Ils se contentent de réclamer des aménagements des conditions de travail, un partage des richesses produites ou une autogestion des moyens de production. Mais ils ne remettent pas en cause le travail et la marchandise.

 

 

Aliénation et exploitation

 

Métro, boulot, dodo scande la routine du quotidien. Depuis 40 ans, la crise structurelle du capitalisme provoque une intensification et une précarisation du travail. Ensuite, l’organisation managériale, avec l’exigence de compétivité et de performance, engendre de la souffrance. « Travailler, c’est souffrir de devoir obéir à des chefs et/ou à des clients, de subir du harcèlement, des humiliations et autres souffrances », rappelle le Comité érotique révolutionnaire. Les accidents du travail, les suicides et les burn-out se multiplient. Le travail provoque du stress, de la fatigue et des conditions de vie éprouvantes. « Nous sommes faits pour vivre, pour aimer, pour désirer, pour créer et non pour produire des marchandises et nous vendre comme travailleur », souligne le Comité érotique révolutionnaire.

Le travail reste une aliénation. L’individu est dépossédé de lui-même et de ses désirs pour se soumettre à la logique marchande. Il se vend comme force de travail pour exercer une activité qu’il ne contrôle pas. Le travail et l’exploitation restent le fondement du capitalisme. La production de marchandises et la plus-value proviennent du travail. Les patrons tirent du profit à partir de l’exploitation. « Sans travail, donc, pas de production de marchandises, pas de vente de marchandises, pas d’argent, pas de plus-value, pas de capital, pas de capitalisme », analyse le Comité érotique révolutionnaire.

 

Le travail incarne la société marchande. Il produit des hiérarchies de classe entre capitalistes qui détiennent les moyens de production et les prolétaires qui ne possèdent rien. Dans l’entreprise, des hiérarchies existent entre salariés, avec les cadres et les employés. La classe d’encadrement subit la domination des capitalistes mais dirige les autres salariés.

Le travail crée également des divisions entre hommes et femmes. Les femmes travaillent souvent dans la précarité et restent omniprésentes dans le secteur de la reproduction de la force de travail, comme la santé ou le social. Des divisions opposent également les travailleurs français et les immigrés qui subissent une exploitation plus dure dans des secteurs comme le bâtiment ou le nettoyage.

Même les loisirs reflètent le monde du travail. Les individus consomment des marchandises produites par l’industrie culturelle. Les spectacles permettent de voir ce qu’il n’est pas possible de vivre à cause du travail et de son monde : l’amour, l’amitié, l’aventure. L’emploi du temps des loisirs est organisé comme celui du travail. Les activités sont chronométrées et parfois même encadrées par un animateur. Les réseaux sociaux et les lieux publics imposent de se conformer bon comportement : être cool, fun, branché, mais surtout pas critique. La standardisation des relations sociales prime sur les rencontres.

 

Une critique radicale du travail

Lutter contre le travail

 

Les résistances au travail perdurent. Les luttes ouvrières ont développé une opposition au travail. Les révoltes de 1936 à Paris ou à Barcelone expriment un refus du travail. La contestation des années 1968 s’inscrit également dans une critique du monde marchand et du travail. Les situationnistes valorisent la créativité ludique contre les contraintes sociales. L’autonomie italienne multiplie les grèves, les sabotages, les auto-réductions et les réflexions critiques sur le travail. Dans le contexte actuel du chômage structurel de masse, les luttes sociales semblent davantage désespérées. Les grèves éclatent surtout au moment des licenciements. Mais des perspectives nouvelles peuvent émerger, contre le travail, le capitalisme et l’Etat.

De nouvelles perspectives politiques doivent s’inventer. La solution réformiste n’est pas désirable puisqu’elle se contente d’aménager l’exploitation et le travail plutôt que de tenter d’en sortir. Mais le réformisme n’est même plus possible et réaliste. Les vieilles recettes de la social-démocratie ne fonctionnent plus dans un contexte de crise économique. « Le réformisme "progressiste" est mort, il n’y a plus qu’un sous-réformisme de cogestion de crise, seule une optique résolument révolutionnaire est désormais réaliste », observe le Comité érotique révolutionnaire.

 

En revanche, les perspectives politiques proposées relèvent de l’alternative plutôt que de la rupture avec le capitalisme. Le Comité érotique révolutionnaire se contente d’élargir les marges et les îlots de résistance, sans pour autant remettre en cause la totalité du monde marchand. Il propose de créer des petits nids douillets à l’abri du fracas de la barbarie capitaliste. « Etablissons-nous sur les territoires, défendons-les, habitons-les, vivons-y le monde que l’on veut vivre », propose le Comité érotique révolutionnaire. Cette stratégie illusoire fait songer à l’autogestion électoraliste de Tarnac et de Marinaleda, ou encore à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Cette démarche ne prend pas en compte l’échec du mouvement hippie qui n’est pas parvenu à fuir le monde de l’argent, du travail, de la famille, de la drogue. Il ne suffit pas de s’isoler à la campagne pour échapper à la logique marchande et bureaucratique.

Les « communes », avec les squats et les ZAD, sont également présentées comme des bases arrière pour préparer l’insurrection et le blocage des flux. Mais cette démarche conduit surtout à s’isoler du reste de la population, à s’enfermer dans le confort de l’entre-soi et à se vivre comme une avant-garde. La mouvance appelliste refuse d’intervenir sur le terrain de la lutte des classes. Ces militants adoptent une posture esthétique et folklorique mais n’agissent pas en tant qu’exploités. Ils restent déconnectés des problèmes concrets vécus par les classes populaires dans leur vie quotidienne. Ce ne sont pas les « communes » et autres groupuscules d’avant-garde qui pourront provoquer l’insurrection. C’est lorsque les exploités et la grande majorité de la population se révoltent qu’émergent de nouvelles possibilités d’existence.

 

Le Comité érotique révolutionnaire alimente le flou stratégique à travers sa notion confusionniste de commune, « comme celles de Paris de 1871, d’Aragon de 1936-38 et de Notre-Dame-des-Landes aujourd’hui ». L’amalgame entre des révoltes du prolétariat dans une perspective de révolution sociale et des cabanes au milieu de la boue peut sembler douteux. L’ampleur, les perspectives et la démarche politique des grandes révoltes sociales diffèrent de celles de la ZAD.

Heureusement, malgré ce folklore appelliste, le Comité érotique révolutionnaire s’attache à une analyse économique puisée chez Karl Marx plutôt que chez Foucault. Il remet en cause toutes les catégories du capital. Il propose de sortir de la logique du travail pour inventer de nouvelles relations humaines. « Il n’y aura plus de comptabilité, de mesure, de pointage, de productivité, de rendement, d’évaluation individuelle des performances », propose le Comité érotique révolutionnaire. L’Etat et l’administration sont également remis en cause, tout comme les hiérarchies imposées par le racisme et le patriarcat. C’est bien la destruction des structures du capital qui peut permettre de se libérer du travail. Ce sont les luttes sociales et l’auto-organisation des exploités qui peuvent permettre d’inventer de nouvelles manières de vivre.

 

Source : Comité érotique révolutionnaire, Libérons-nous du travail. En partant du printemps 2016, éditions divergences, 2017

 

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Pour aller plus loin :

Radio : Bruno Astarian, Une histoire des résistances au travail et de l'anti-travail, émission mise en ligne sur le site Sortir du capitalisme

Comité érotique révolutionnaire, Vivre ou rien, publié sur le site lundimatin#55, le 4 avril 2016

Comité érotique révolutionnaire, L'autonomie ou rien, publié sur le site lundimatin#57, le 18 avril 2016
 
Comité érotique révolutionnaire, Vivre la commune, publié sur le site Palim-Psao le 2 juin 2016
 
Comité érotique révolutionnaire, Politique de crise, publié sur le site lundimatin#98, le 28 mars 2017
 
Note de lecture publiée sur le site Sortir du capitalisme
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Kinaï 01/07/2017 13:08

Par contre, je suis totalement d'accord avec les 4 derniers paragraphes.

Kinaï 01/07/2017 13:05

Encore les mêmes confusions entre travail en général et pratique capitaliste du travail, entre travail abstrait et travail concret. Supprimer le travail n'a aucun sens. Les humains ont besoin de produire pour survivre et vivre. Je vous invite à creuser les bouquins et les conférences de Bernard Friot. Ça serait salutaire pour tout le mouvement ouvrier. Merci pour votre article.