L’anarchisme de Murray Bookchin

Publié le 9 Janvier 2020

L’anarchisme de Murray Bookchin

L'anarchisme devient un simple mode de vie à la mode. Cette idéologie sombre dans l'individualisme et se retrouve déconnecté des luttes sociales. Même la gauche radicale se noie dans les travers de la posture individualiste. 

 

Malgré une montée de la colère sociale, l’anarchisme ne propose aucune perspective. Ce courant reste cantonné à la marginalité idéologique et ne touche pas la majorité de la population. Les anarchistes ont abandonné la lutte sociale et la confrontation avec l’ordre existant. Souvent issus de la petite bourgeoisie intellectuelle, ils se tournent vers des démarches individualistes voire mystiques.

Ils ne critiquent plus le capitalisme et les rapports sociaux entre exploiteurs et exploités. Les anarchistes ont déserté le terrain social. Ils ont abandonné les traditions de l’anarcho-syndicalisme et même du communisme libertaire. Ils se fondent dans l’évolution des sociétés marchandes. L’anarchisme ne s’inscrit plus dans la perspective d’une révolution sociale mais devient un simple mode de vie pour la petite bourgeoisie branchée.

C’est dès 1995 que l’anarchiste américain Murray Bookchin dresse ce constat percutant. Il cible surtout les dérives du courant anarchiste aux Etats-Unis. Mais les théories colportées à l’époque dans les campus américains sont aujourd’hui largement diffusées en France. Ce n’est pas uniquement le courant anarchiste, mais désormais l’ensemble de la gauche radicale qui se moule dans l’idéologie postmoderne. Cette réflexion de Murray Bookchin est publiée sous le titre Changer sa vie sans changer le monde.

 

                         couverture

 

Critique de l’individualisme anarchiste

 

Deux grands courants traversent le mouvement anarchiste. Une tendance valorise la liberté et l’autonomie individuelle. L’autre courant s’appuie sur l’action collective pour la liberté sociale. Ces deux tendances se retrouvent uniquement dans leur opposition à l’Etat. Proudhon incarne l’individualisme. Il propose des coopératives d’artisans et insiste sur la liberté individuelle contre la dimension collective. En revanche, Bakounine et Kropotkine insistent sur la prévalence du social sur l’individu. Pour les communistes libertaires, l’individu reste considéré comme un produit de la société. Les révolutions historiques, notamment l’Espagne de 1936, ont renvoyé l’anarchisme individualiste au rayon des curiosités exotiques.

Les anarchistes individualistes ont peu influencé la classe ouvrière et les luttes sociales. Ils naviguent souvent dans les marges de la bohème artistique. Ils valorisent un mode de vie anticonformiste et la libération sexuelle. Avec l’effondrement des luttes dans années 1968, l’anarchisme insiste sur le plaisir égocentrique de ré-enchanter sa vie plutôt que de s’organiser pour lutter. En 1969, le festival de Woodstock illustre cette dérive de la contre-culture. Le développement personnel émerge également dans les années 1970. L’individu doit se tourner vers lui-même et vers sa réussite personnelle. Le « groupe affinitaire » refuse toute forme d’organisation collective et d’implication sociale. Cet anarchisme existentiel se rapproche du libéralisme avec le mythe de l’individu autonome qui doit se gouverner lui-même.

Les individus ne sont pas des atomes isolés. Ce sont des êtres sociaux qui établissent des relations, plus ou moins contraintes, les uns avec les autres. Au contraire, l’anarchisme individualiste et le libéralisme considèrent la société comme une simple collection d’individus. Le consensus est alors favorisé, plutôt que la délibération collective et le débat. La contestation et le désaccord restent stimulants et créatifs. Au contraire, le consensus impose une décision à partir du plus petit dénominateur commun. Le consensus permet la tyrannie de l’absence de structure et la prise de pouvoir informelle par une minorité.

L’anarchisme existentiel valorise l’accomplissement personnel plutôt que de construire des perspectives de transformation sociale. « Ces poses à la mode, presque toutes inscrites dans le sillage des tendances yuppie, sont individualistes au sens surtout où elles sont incompatibles avec le développement d’organisations sérieuses, une politique radicale, un mouvement social convaincu, une cohérence théorique et un programme pertinent », déplore Murray Bookchin. Le théoricien Hakim Bey insiste sur l’importance de créer des « zones autonomes temporaires » (TAZ) plutôt que d’affronter le pouvoir d’Etat. Hakim Bey valorise les happenings et les « existences nomades » plutôt que les luttes qui tentent d’influencer les événements et la réalité.

 

Un courant anti-technologique estime que les machines sont les seules causes de la dégradation des relations humaines. Les hiérarchies, les rapports d’exploitation et de domination sont jugés secondaires par rapport à l’emprise technologique. L’anarchisme primitiviste idéalise les peuples primitifs avec leur mode de vie simple qui échappe à la civilisation industrielle. La culture hippie influence cette anthropologie naïve qui estime que les peuples de chasseurs-cueilleurs ont été épargnés par les évolutions économiques et sociales à l’œuvre dans le reste du monde. Ils vivraient encore à l’état sauvage, avec un mode de vie simple et pacifique bercé par la nature. Néanmoins, ces peuples primitifs sont idéalisés. Des hiérarchies et des formes de domination traversent également ces sociétés. Les chamans manipulent un discours spirituel pour mieux servir leurs propres intérêts sociaux.

John Zerzan rejette même la parole, le langage, la temporalité. Il va jusqu'à dénoncer l’agriculture qui impose une division du travail. Les chasseurs-cueilleurs mènent une vie rude et courte, avec une forte mortalité infantile. Les sociétés primitives laissent peu de place à l’individu, écrasé par des règles communautaires, et semblent éloignées de l’anarchisme individualiste. Le patriarcat s’impose avec l’absence de machine à laver et de technologies pour les tâches ménagères du quotidien.

Les anarchistes existentiels privilégient l’immédiateté plutôt que l’organisation pour construire des perspectives révolutionnaires. L’anarchisme existentiel se réduit à une « constellation constituée par l’autocomplaisance, l’inachèvement, l’indiscipline et l’incohérence », tranche Murray Bookchin. Les situationnistes insistent sur la critique de la vie quotidienne. Mais cette esthétique reste adossée au projet du communisme de conseils. Au contraire, l’anarchisme existentiel abandonne toute analyse sociale et refuse toute forme d’organisation. Il ne retient de l’esthétique situationniste que ses pires aspects et rejette la volonté de construire un mouvement. Les anarchistes existentiels prétendent échapper au capitalisme dans sa dimension matérielle et culturelle. Pourtant, même John Zerzan confesse regarder la télévision.

 

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Critique de la nouvelle gauche

 

En 1991, dans le texte « La gauche qui fut », Murray Bookchin présente les grandes lignes politiques qui traversent l’histoire du mouvement ouvrier. L’internationalisme reste fondamental. L’Association internationale des travailleurs (AIT) tente de construire un mouvement au-delà des replis nationalistes et identitaires. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », devient son mot d’ordre.

La gauche reste également attachée à la liberté et à la démocratie. Karl Marx propose une société sans classes qui doit permettre l’émergence d’une « association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Seul Lénine défend un modèle autoritaire avec le parti qui doit diriger les masses. Rosa Luxemburg critique le modèle hiérarchisé du parti d’avant-garde.

Elle insiste sur la spontanéité des révoltes ouvrières. « De là sa ferme conviction que la révolution ne serait pas l’œuvre d’un parti mais du prolétariat lui-même », souligne Murray Bookchin. Rosa Luxemburg reste également attachée à la délibération collective et à la liberté d’expression. Elle insiste sur l’importance du débat et de la contradiction au sein du mouvement ouvrier. « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement », insiste Rosa Luxemburg. Bakounine valorise également la liberté qui doit permettre de développer les potentialités humaines à travers une société anarchiste.

La question de l’armement reste un clivage majeur. Les socialistes proposent une milice armée contrôlée par l’Etat. Au contraire, les anarchistes préconisent l’armement direct de la population. On est loin du pacifisme qui prédomine dans l’actuel milieu anarchiste. Dans l’Espagne de 1936, des armes sont distribués par les anarchistes. « Les ouvriers et les paysans insurgés ne comptaient que sur eux-mêmes, et non sur la générosité de l’Etat, pour garantir leur armement », rappelle Murray Bookchin. Les anarchistes veulent rompre le monopole de la violence par l’Etat.

 

La gauche actuelle patauge dans le réformisme et revendique un « capitalisme à visage humain ». Au contraire, le mouvement révolutionnaire exige des améliorations des conditions de vie pour impulser des luttes sociales. Mais le capitalisme ne peut pas améliorer durablement les conditions de vie des exploités. C’est le système du salariat, avec la domination du capital, qui doit être remis en cause.

La gauche actuelle reste engluée dans l’anti-impérialisme et le campisme hérité de la guerre froide. La gauche soutient les luttes de libération nationale du moment qu’elles s’opposent à l’empire américain. Ces gauchistes demandent donc la création de nouveaux Etats-nations. Ils défendent les peuples opprimés mais soutiennent les régimes autoritaires issus des luttes de libération nationale.

La gauche actuelle se focalise sur des luttes spécifiques. Elle sépare chaque problème et pense leur apporter une solution isolément. Mais la seule véritable solution réside dans un changement global de société. « Au milieu des luttes quotidiennes, la gauche authentique n’oublie jamais que la société actuelle doit être détruite et remplacée par une société rationnelle », souligne Murray Bookchin.

 

                 

 

Trajectoire d’une pensée

 

Xavier Crépin resitue le pamphlet de Murray Bookchin dans son contexte historique. En 1995, ce livre critique le mouvement libertaire et l’extrême-gauche. Il semble rejeter la Nouvelle gauche qui émerge dans les années 1960 pour cultiver la nostalgie d’une gauche ancrée dans le mouvement ouvrier et son histoire. Mais Changer sa vie sans changer le monde propose surtout un bilan critique du cycle de lutte ouvert dans les années 1960.

Cependant, les écrits que Murray Bookchin publie durant cette période, compilés dans Au-delà de la rareté, partagent certaines illusions de la Nouvelle Gauche. La révolution semble imminente. La contre-culture et la libération sexuelle attaquent les valeurs bourgeoises. Murray Bookchin insiste sur l’importance d’inventer un nouveau mode de vie pour se défaire du conformisme. Néanmoins, dans les années 1990, Murray Bookchin propose un retour critique sur cette période pour en pointer les dérives.

Murray Bookchin est né en 1921, après l’effondrement des espoirs soulevés avec la révolution russe. En marge du stalinisme, les révolutionnaires forment des petits groupes isolés par rapport à la classe ouvrière. Exclu des jeunesses communistes, Murray Bookchin rejoint le trotskisme à la veille de la seconde guerre mondiale. Mais les grèves ouvrières qui secouent l’industrie automobile ne débouchent que vers des compromis réformistes.

Murray Bookchin ne considère plus la classe ouvrière comme l’unique sujet révolutionnaire. D’autres courants, comme celui de C.L.R. James, insistent sur l’autonomie ouvrière contre les bureaucraties syndicales. La Nouvelle Gauche défend la classe ouvrière, mais aussi les femmes et les luttes des Noirs. Murray Bookchin attaque toutes les formes de domination et de hiérarchie.

 

Durant les années 1960, un nouveau mouvement révolutionnaire se développe. Le capitalisme s’appuie sur une forte croissance et la classe ouvrière semble s’intégrer à la société de consommation. La survie est assurée. Murray Bookchin souligne l’importance des nouvelles subjectivités, notamment dans la jeunesse qui veut vivre pleinement. De nouveaux modes de vie doivent briser le conformisme marchand. Néanmoins, la libération individuelle doit s’accompagner par une libération collective.

Murray Bookchin participe à un groupe affinitaire anarchiste, une nouvelle forme d’organisation. Pourtant, il observe les limites de la prise de décision par consensus qui permet un pouvoir informel. Mais il considère toujours la lutte des classes comme un clivage dépassé. Il se tourne alors vers l’écologie sociale. Cette démarche doit concilier la gauche traditionnelle qui insiste sur les questions matérielles et l’attention à la vie quotidienne et aux diverses formes de domination. Le municipalisme libertaire doit permettre une gestion de l’économie à l’échelle locale.

 

            

 

Anarchisme social

 

Ce livre de Murray Bookchin éclaire les débats contemporains. Il perçoit bien les dérives d’un milieu anarchiste en décomposition. L’approche individualiste prime sur l’organisation collective pour changer la société. La contre-culture, Hakim Bey et le primitivisme sont finement critiqués. Surtout, Murray Bookchin replace ces différents courants dans une démarche commune à analyser. Le repli sur la sphère locale et sur le groupe affinitaire caractérisent ces divers courants intellectuels. L’affirmation d’une identité culturelle ou idéologique prime sur l’organisation avec le reste de la population.

Cette dérive perdure aujourd’hui. Le texte de Murray Bookchin égratigne des penseurs comme Deleuze ou Foucault. L’influence de ces philosophes a bercé les campus américains. De nouvelles théories mijotées par la gauche culturelle américaine surgissent en France. L’intersectionnalité, concept forgée par la petite bourgeoisie d’Etat américaine, peut déboucher vers des dérives individualistes. La prise en compte des diverses formes de domination reste indispensable. Mais ce sont les moyens pour les combattre qui sont problématiques. La lutte collective pour une société sans domination ni hiérarchie est abandonnée au profit de l’introspection individuelle. Prendre conscience de ses privilèges et adopter un mode de vie conforme à la morale devient le summum de la contestation. En revanche, détruire les structures sociales qui imposent des dominations et des oppressions reste plus rarement envisagé.

 

Si l’analyse de Murray Bookchin se révèle éclairante, son approche comporte plusieurs limites. Le ton pamphlétaire conduit à tordre le bâton dans l’autres sens. Contre le laxisme des hippies dégénérés, Murray Bookchin insiste sur le sérieux et la discipline. Il s’appuie sur l’importance d’un projet de société rationnel et sur la constitution d’un programme clair. Cette posture comporte de nombreuses limites et semble renouer avec les travers scientistes du mouvement ouvrier. S’organiser ne doit pas se transformer en avant-garde des ingénieurs du socialisme. La dimension créative et spontanée reste fondamentale pour construire une société nouvelle.

Ensuite, Murray Bookchin se focalise sur les débris du milieu anarchiste. Certes, il semble important de développer des critiques et des polémiques au sein d’un courant politique. Néanmoins, il semble également important d’insister sur l’importance des luttes sociales. Il n’y a rien à attendre d’un milieu idéologique de gauche ou même anarchiste. S’organiser sur des bases idéologiques reste limité. L’organisation doit s’appuyer surtout sur des pratiques de lutte et sur des prise de position au sein des mouvements sociaux. L’entre-soi des anarchistes ou des primitivistes reste peu influent sur le court de l’histoire. C’est davantage à partir des pratiques d’autonomie et d’auto-organisation des luttes que peut se construire un mouvement libertaire.

 

Le texte de Murray Bookchin semble marqué par le poids des défaites successives. Il décrit un courant marqué par la défaite du cycle de lutte des années 1960. L’échec des mouvements sociaux débouche logiquement vers un repli individuel ou vers un entre-soi idéologique. Murray Bookchin insiste sur l’importance de maintenir la perspective d’une rupture révolutionnaire. Mais son évolution révèle une adaptation à l’air du temps.

Le municipalisme libertaire s’apparente à l’anarchisme existentiel. La valorisation de l’alternative locale repose sur cette illusion de créer une communauté qui peut s’évader de la logique marchande. Il semble pourtant difficile de sortir du capitalisme à travers des municipalités autogérées. L’ancrage local semble indispensable, mais seul un mouvement global peut permettre de briser les diverses formes d'exploitation et d'oppression. Les assemblées locales sont des expériences intéressantes mais, pour ne pas sombrer dans l’autogestion du capital, elles doivent s’orienter vers la lutte collective. Le projet municipaliste semble évacuer la nécessité de la lutte des classes et de la conflictualité sociale.

 

 

Source : Murray Bookchin, Changer sa vie sans changer le monde. L’anarchisme contemporain entre émancipation individuelle et révolution sociale, traduit par Xavier Crépin, Agone, 2019

Extrait publié sur le site de la revue Contretemps

Extrait publié sur le blog des éditions Agone

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Murray Bookchin • Un parcours politique, mise en ligne sur le site Kedistan le 10 novembre 2017

Vidéo : Conférence et entrevue par un anarchiste américain incontournable: Murray Bookchin, mis en ligne sur le site de la Librairie L'Insoumise le 31 janvier 2013

Vidéo : LECTURE #3.1 : Qu'est-ce que l'écologie sociale ? - Murray Bookchin, mis en ligne sur le site de Guillaume Deloison le 4 novembre 2017

Radio : Murray Bookchin, pour une écologie libertaire anti-capitaliste, émission mise en ligne sur le site Sortir du capitalisme

Radio : Actualité de Murray Bookchin, émission Vive la sociale mise en ligne 20 novembre 2014

Radio : émissions sur Murray Bookchin diffusées sur France Culture

 

Murray Bookchin, Vers une rationalité libertaire, publié dans la revue L'Homme et la société en 1997

Philippe Pelletier, Le spectre du bookchinisme, publié dans le journal Le Monde Libertaire N°976 du 24 novembre 1994

Théorie : Murray Bookchin aujourd’hui, publié sur le site de l'Union communiste libertaire le 21 août 2016

Pierre Bance, Bookchin et le spectre de l’anarcho-syndicalisme, publié sur le site Autre Futur le 1er mai 2015

Louis Sarlin, Présentation du dossier Murray Bookchin, publié sur le site de la revue La Révolution prolétarienne le 16 avril 2019

L’abécédaire de Murray Bookchin, publié sur le site de la revue Ballast le 7 septembre 2018

Charles Jacquier, Les deux come-backs de Murray Bookchin, paru dans le journal CQFD n°174 en mars 2019

Benjamin Fernandez, Murray Bookchin, écologie ou barbarie, publié dans le journal Le Monde diplomatique en juillet 2016

Kévin Boucaud-Victoire, Murray Bookchin : Et si le municipalisme libertaire était la solution ?, publié sur le site Le Média le 6 décembre 2018

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