Les alternatives concrètes et leurs limites

Publié le 4 Mai 2016

Les alternatives concrètes et leurs limites
Les alternatives concrètes prolifèrent. Elles permettent d'expérimenter de nouvelles manières de produire, de consommer, de vivre. Mais ces solutions locales ne permettent pas de répondre au désastre global.

 

Entre la Nuit Debout et les ZAD (Zones à défendre), les alternatives écologistes ont le vent en poupe. Des autonomes radicaux aux petits bourgeois, chacun y va de sa solution locale. Des expériences alternatives tentent de fuir le capitalisme productiviste et la société de consommation. Ce nouveau mode de vie ne se contente pas de critiquer la société marchande, mais propose surtout des projets positifs. Le journaliste Éric Dupin évoque ces expériences dans son livre Les défricheurs. Fin connaisseur des arcanes du Parti socialiste, le journaliste délaisse ici le monde des institutions pour une plongée dans le fourmillement des alternatives locales.

« Changer de vie ici et maintenant, sans attendre des lendemains qui tardent trop à chanter, sans plus croire aux promesses des politiques : telle est la boussole des citoyens dune autre France, étonnement méconnue », présente Éric Dupin. Des individus tentent de vivre en marge des valeurs dominantes de la société : le productivisme, le consumérisme et la compétition. De nouvelles façons de vivre, de consommer et de produire s’expérimentent.

 

Cette nébuleuse semble particulièrement plurielle. Des décroissants expriment un rejet de la société marchande tandis que l’économie sociale et solidaire s’intègre pleinement dans le capitalisme libéral. La petite bourgeoisie intellectuelle ressent un mal-être dans une société vide de sens. Les « créatifs culturels » expriment de nouvelles valeurs. « Privilégiant la coopération sur la compétition, lêtre sur le paraître, la connaissance de soi sur la domination des autres », décrit Éric Dupin. Des « marginaux » aux « bobos », des personnes diverses convergent vers une démarche commune malgré leurs différences. « Elles ont en commun de rejeter, même si cest à des degré divers, un système oppressant et manipulateur. Et dexplorer, de manière pragmatique, dautres modes de vie, de nouvelles manières de travailler », présente Éric Dupin. La figure de Pierre Rabhi fédère ces démarches à la fois écologistes et autogestionnaires.

Le journaliste assume une empathie sincère avec ces alternatives. Mais il conserve un regard critique à l’égard de leurs limites évidentes. Ces expériences locales peuvent déboucher vers le repli sur soi dans l’ignorance et le mépris du monde extérieur. « Ce localisme les expose à vivre dans leur propre univers et à négliger la communication avec lextérieur », constate Éric Dupin.

 

                      Les défricheurs

 

Communautés alternatives

 

La Nef des fous est fondée en 1974. Cette communauté regroupe à l’origine des écologistes libertaires. Selon son fondateur, des lieux autogérés doivent se répandre pour permettre la satisfaction des besoins élémentaires. Mais cet objectif d’exemplarité est désormais abandonné.

La ferme autogérée de la Roya, à Cravirola, s’attache également à cultiver de quoi nourrir ses habitants. « Lautogestion nabolit pas les différences de compétence », précise Éric Dupin. Seule une personne gère la ferme même si les décisions sont censées être prises par tous. La ferme attire surtout des jeunes gens qui veulent se réapproprier leur quotidien, mais sans espoir de changer le monde. Néanmoins, ce refus de la séparation entre travail et loisir débouche surtout vers l’absence de repos.

Les yourtes et habitats alternatifs se développent en toute illégalité. Ce qui provoque des conflits avec la mairie et les autorités. Ce mode de vie alternatif apparaît comme un choix, mais aussi comme une conséquence du chômage de masse et du travail oppressant. Certains rêvent d’un mode de vie conformiste. « Fonder une famille et acquérir un bien immobilier, cest clairement mon objectif », témoigne Alexandre.

 

Les écovillages proposent de faire revivre des espaces abandonnés, comme à Eourres. Écoles alternatives et stages de développement personnel tentent d’inventer un monde parallèle au capitalisme. Mais l’augmentation du prix du foncier rend l’utopie moins accessible. Les écolieux privilégient la qualité du lien social et prétendent à une certaine exemplarité. Cette « simplicité volontaire » tente de rompre avec l’individualisme marchand pour promouvoir la joie de vivre.

Mais cette démarche reflète surtout un certain élitisme. « Par leur réussite même, certains habitants décovillages peuvent être amenés à croire quils constituent une sorte de petit peuple délus eux seuls auraient compris les enjeux de notre temps et  auraient eu le courage dy apporter les bonnes réponses », pointe Éric Dupin. Les habitants des écolieux appartiennent à des catégories sociales privilégiées et vivre avec peu d’argent apparaît davantage comme un choix. Ils reflètent parfois le mépris de la petite bourgeoisie intellectuelle à l’égard des classes populaires. Ensuite, ces oasis semblent coupés du monde et leurs habitants restent dans leur petite bulle.

 

Les écomilitants privilégient un engagement concret et pratique. Ils favorisent le développement des énergies alternatives, de l’agroécologie sans engrais ni pesticide, de l’écoconstruction, de l’échange de graines ou des jardins partagés. Cette démarche vise à améliorer la qualité de vie et permettent une convivialité. « Ces pratiques écologiques sont intimement liées à laspiration à une meilleure qualité des relations sociales », observe Éric Dupin.

Les alterentrepreuneurs ne recherchent pas le profit ou la réussite sociale. Ils mettent leur dynamisme au service du bien commun. Ils permettent le développement des énergies alternatives, de l’écoconstruction ou du vin bio. Mais ces alterentrepreuneurs participent également au « capitalisme vert » qui permet de faire du profit à partir de l’écologie. « Le système économique, dans sa force et sa globalité, est expert dans lart du recyclage et de la récupération des aspirations initialement les plus subversives », souligne Éric Dupin. Les entreprises alternatives apparaissent comme un secteur de l’économie et ne s’opposent pas au capitalisme productiviste.

 

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Economie coopérative

 

L’agriculture écologique se développe fortement. Des anciens paysans se tournent vers de nouvelles pratiques. De plus, des jeunes urbains s’installent à la campagne pour expérimenter une agriculture écologique. Mais de nombreuses difficultés semblent liées à ce type d’agriculture, notamment avec les insectes et la durée plus longue pour faire pousser des produits. Pourtant, ce type d’agriculture connaît un succès important. Elle privilégie de meilleurs produits et une qualité de vie.

Des formes inventives de solidarité se développent. Ces expériences permettent d’introduire davantage de convivialité dans les relations humaines. Les SEL (Systèmes d’échange local) proposent des monnaies alternatives et des échanges de services. Ce qui permet de faire de nouvelles rencontres. Même si ce type de monnaie privée fondée sur le temps ne se présente pas comme une solution face à la crise économique. Daniel, le créateur du SEL de Paname n’entretien aucune illusion sur le sujet. « Pour quil y ait un changement de société, il faut une réponse globale », souligne Daniel.

 

Les épiceries solidaires et les jardins partagés reposent également sur la qualité des relations humaines avec une ambiance conviviale. Une certaine diversité sociale caractérise les participants à ces alternatives. Même si, dans les quartiers populaires, les jardins partagés sont perçus comme un « truc de bobos ». Il est vrai que beaucoup de cadres semblent particulièrement actifs dans ces initiatives.

Mais cette « solidarité concrète » présente également des ambiguïtés. Dans le cadre de la crise, cette économie de la débrouille rejoint la propagande du Medef et de la droite. « Elle peut confirmer une des idéologies de fond du monde actuel : tout le monde est susceptible dentreprendre et de créer son entreprise », analyse le sociologue Bruno Frère. Mais ces expérience peuvent également rejoindre les pratiques d’entraide du mouvement ouvrier. « Viendra même peut-être un jour où la solidarité ne sera plus reléguée aux marges dune économie qui a écrasé la coopération sous la compétition », espère Éric Dupin.

 

Les « écoles alternatives » s’adressent aux nombreux enfants qui ne s’adaptent pas aux règles de l’école publique. Des valeurs nouvelles sont encouragées : la coopération plutôt que la compétition, équilibre entre travail manuel et intellectuel, apprentissage actif et non instruction passive, responsabilité plutôt qu’obéissance. Mais ces écoles alternatives semblent peu nombreuses en France. Elles s’adressent surtout aux enfants de la petite bourgeoisie intellectuelle en raison d’un prix élevé,  autour de 4000 euros l’année.

Dans la Ferme des enfants, les principes libertaires de l’école de Summerhill sont adaptés. Même si les enfants ne sont pas totalement libres de choisir leurs activités. Le plaisir d’apprendre et la liberté sont progressivement soumis à l’obligation de travailler. Dans une autre école, en Savoie, le « développement corporel, artistique, langagier » est privilégié. Ensuite les apprentissages sont amenés par « lobservation, le ressenti et lart ».

Les écoles alternatives ne s’adressent pas aux enfants en difficultés scolaires, notamment dans les quartiers populaires. Elles comprennent surtout des enfants issus de familles privilégiées sur le plan social et culturel. Les écoles alternatives subissent alors un enfermement élitiste. « Le dossier éducatif est ainsi révélateur des difficultés à changer la société par des initiatives dispersées, aussi remarquables puissent-elles être. Les îlots scolaires libérés ne submergeront pas limmense réseau de lÉducation nationale », déplore pertinemment Éric Dupin.

 

Les coopératives et entreprises autogérées, bien que sympathiques, révèlent de nombreuses difficultés. La scierie Ambiance Bois apparaît comme un exemple révélateur. Malgré des décisions prises collectivement, une hiérarchie informelle perdure. Des gens sont davantage moteurs. La polyvalence n’est pas totale et chacun se spécialise dans un travail. Sur le plan économique, les coopératives doivent faire face à la concurrence. Pourtant, l’autogestion ne fonctionne qu’à une échelle à taille humaine. De nombreuses contraintes existent. Le travail demeure difficile physiquement, notamment pour le dos. Ensuite, l’autogestion exige encore plus d’énergie et de responsabilité.

Les entreprises éprouvent de plus en plus de difficultés à maintenir un fonctionnement autogéré avec le temps. La routine s’impose et la concurrence oblige à une normalisation de l’entreprise. Les hiérarchies informelles s’installent. « Les dures lois de la sociologie dorganisation et le jeu cruel des compétences se chargent de distribuer inégalitairement les pouvoirs », analyse Éric Dupin. Même si ces entreprises ne recherchent pas le profit maximum, elles s’inscrivent toujours dans une logique marchande et doivent se montrer efficace pour résister à la concurrence.

 

                 Les Amap déferlent en facs et en boîtes

 

Capitalisme autogéré

 

Pierre Rabhi demeure la figure incontournable de cette mouvance des défricheurs. Il propose de créer des oasis alternatifs qui doivent servir d’exemples. Il se réfère au colibri, cet oiseau qui tente d’éteindre un incendie avec quelques gouttes d’eau. Malgré l’absence d’efficacité, il se proclame fier de « faire sa part ». Les défricheurs ne s’inscrivent pas toujours dans cette même démarche. Ils se réfugient dans des AMAP sans se préoccuper de l’apocalypse nucléaire par exemple. « Javoue que cette morale de lintention me gêne un peu. Elle a certes la vertu et la force de lexemplarité, mais son indifférence assumée à légard de lefficacité finale demeure un peu inquiétante », commente Éric Dupin. Le philosophe paysan se réfugie dans une sagesse traditionnelle de retour à la terre et aux valeurs conservatrices. Il prêche la multiplication des conversions individuelles mais élude la question des moyens politiques.

La décroissance réinvente la critique de la société marchande. Les inégalités sociales, l’absence de bien-être et de convivialité sont critiquées. La croissance repose sur une accumulation de richesses et sur un accroissement perpétuel de la production. La décroissance permet de traiter à nouveau le bonheur comme une question politique. Mais cette mouvance avance peu de véritables perspectives.

Les décroissants semblent rêver d’une retour au village traditionnel contre le stress, l’indifférence et l’anonymat qui règne dans l’univers urbain. Mais la surveillance, les jalousies et rivalités sont tout aussi présents que la convivialité dans les villages. Ils semblent importants de créer de nouvelles relations humaines qui ne reposent plus sur la logique marchande. « Moins de biens, plus de liens » apparaît comme le meilleur slogan des décroissants.

 

La stratégie postmoderne semble révéler ses limites. L’essaimage, l’imitation et la diffusion progressive des alternatives semble peu probable. Ces expériences semblent portées par un secteur particulier de la population : la petite bourgeoisie intellectuelle. Le monde des défricheur n’est pas représentatif de l’ensemble de la population. « Il se caractérise par un profil sociologique très particulier : des personnes, souvent issus des classes moyennes, pas forcément argentées mais dotées dun haut niveau culturel », observe Éric Dupin.

La politique comme mise en mouvement de l’ensemble de la société doit se réinventer. Le militantisme routinier semble décalé et impuissant. L’expérimentation et la créativité ne peuvent pas venir des partis. « Car le militantisme traditionnel, porteur de vérités révélées et demandeur dobéissances automatiques, est incapable de répondre aux aspirations de ceux qui veulent changer la société au XXIe siècle », souligne Éric Dupin.

 

Mais, si ces expériences alternatives restent condamnées à la marginalité, elles peuvent créer un nouvel imaginaire. Le refus de la société marchande et de la séparation peut également prendre d’autres formes. « Laspiration au buen vivir et le rejet dune société angoissante sont de puissants leviers du glissement de nouvelles générations vers dautres modes de vie et de travail », estime Éric Dupin. Un mouvement peut articuler transformation personnelle et transformation sociale. Mais le journaliste rejette la perspective d’une rupture avec la société marchande. Il se rallie à l’imposture de la « transition citoyenne ». Il se réfère même à l’idée d’un « mouvement convivialiste » proposé par Patrick Viveret, une crapule libérale d’un opportunisme intellectuel qui devrait pourtant le rendre peu crédible.

Finalement, cette bouillie idéologique vise à camoufler la lutte des classes. C’est pourtant la conflictualité sociale qui permet les changements politiques.

 

 Source : Éric Dupin, Les défricheurs. Voyage dans la France qui innove vraiment, La Découverte, 2014

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Pour aller plus loin :

 

Vidéo : "Les défricheurs" avec Eric Dupin, conference à la Fête du livre de jeunesse de Saint-Paul-3-Châteaux propose le 29 janvier 2015

Vidéo : Vivre et travailler autrement, Conférence de Éric Dupin à Quimper le 6 février 2015

Vidéo : Journalisme et engagement : Kempf, Dupin et Manach débattent, emission @rrêt sur images du 6 septembre 2013

Vidéo : À la rencontre des défricheurs avec Eric Dupin, conférence publiée sur le site de l'Association des lecteurs de l'hebdomadaire La Vie

Vidéo : L'interview de Europe Nuit : Eric Dupin, émission diffuse sur Europe 1 le 13 septembre 2014

Radio : émissions avec Eric Dupin diffusées sur France Culture

Radio : Le débat : Les indignés et autres "indignados" européens, émission diffuse sur RFI le 12 juin 2011

Radio : Voyage dans la France qui innove, émission diffuse sur RFI le 22 octobre 2014

Radio : Existe-t-il une France ignorée des médias ?, émission diffuse sur France Inter le 19 mai 2011

 

Site consacré au livre Les défricheurs publié sur le blog Les murmures d'Eric Dupin

Éric Dupin, La décroissance, une idée qui chemine sous la récession, publié dans le journal Le Monde diplomatique en août 2009

Éric Dupin, Au cœur des luttes locales, publié dans le journal Le Monde diplomatique en avril 2015

Éric Dupin, Les défricheurs, un mouvement social invisible, publié sur le site Slate le 23 septembre 2014

Laurent Joffrin, Dupin, pèlerin de l’utopie, publié dans le journal Libération le 19 septembre 2014

Bernard Perret, « Éric Dupin, Les défricheurs. Voyage dans la France qui innove vraiment », Revue Projet N° 349 publiée en 2015

Catherine Segala, Essai : Les défricheurs. Voyage dans la France qui innove vraiment, publié dans L'Anticapitaliste n° 265 publié le 20 novembre 2014

Lettre sur l'auto-gestion, publiée sur le site Vosstanie le 18 mai 2014

Publié dans #Actualité et luttes

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AUPETITGENDRE JF 06/05/2016 16:55

L’avenir des alternatives
La prolifération des alternatives a pour intérêt d’offrir une “militance à la carte” où chacun s’y retrouve, pour inconvénient de nous disperser et de faire perdre de vue le cap, la “convergence des luttes”. Dire qu’elles “ont en commun de rejeter un système oppressant et manipulateur” c’est vrai mais c’est aussi désolant que flou. Entre celui qui, comme moi, rejette tout ce qui représente la société marchande, les profits financiers et donc l’argent sous quelque forme que ce soit et celui qui veut moraliser le capitalisme, il y a un monde, un fossé infranchissable. Certaines alternatives sont trop radicales pour être entendues par le plus grand nombre, d’autres ne font que retarder tout mouvement révolutionnaire à force de “réparer”. Le même divorce se retrouve dans les moyens préconisés : certains croient pouvoir changer l’homme, d’autres n’y croient pas. Certains n’imaginent pas une révolution sans violence et s’y préparent, d’autres s’y refusent et prônent une lente évolution. Certains luttent localement, avec les moyens disponibles dans l’instant, d’autres tentent de hâter l’arrivée du Grand-soir qui suscitera le changement global. Entre la volonté de changer le monde et le souci de s’aménager une petite bulle fraternelle, il y a aussi un monde. Plus rien n’est simple : ceux qui sont à la marge critiquent ceux qui sont dans la page qui eux, leur rappellent que la marge est toujours dans la page, et les uns et les autres traitent d’utopistes ceux qui veulent tourner la page. Dans le monde du travail, le conflit est identique : une SCOP qui invente de nouveaux rapports sociaux, qui recherche le bien commun et non l’intérêt individuel, n’échappe pas à la concurrence, au marché, à la nécessité de faire des profits… Les coopératives ont toutes été généreuses au départ, même le Crédit Agricole (entre le 19° et le 21° siècle, le système a avalé les bonnes intentions) !
« Les dures lois de la sociologie d’organisation et le jeu cruel des compétences se chargent de distribuer inégalitairement les pouvoirs » dit Dupin, et il a raison. Il n’y aura donc pas de salut sans des structures sociales, politiques, économiques radicalement différentes. C’est la raison pour laquelle, je me suis attaqué au fondement même du système, à ce qui impacte non seulement la vie matérielle mais aussi les esprits, l’argent. En ce sens, élever Pierre Rabhi au rang de “figure incontournable”, est pour le moins hasardeux. Il reste largement adossé à cela même qu’il dénonce, ne serait-ce que sur le plan financier et par la place médiatique qu’il a pris.
L’expérience nous a largement montré que l’essaimage ne fonctionne pas, pas plus que la nature humaine, pas plus que l’éducation populaire, pas plus que la politique (dans ses fonctionnements classiques). L’articulation entre transformation individuelle et transformation sociale se défait aussi vite qu’elle se fait.
L’histoire nous apprend qu’une vraie transformation (qui entraîne aussi bien les structures sociales que les consciences individuelles) ne peut se faire sans la convergence de plusieurs nécessités :
- Une heure précise, car rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue et à l’inverse, rien ne sert de vouloir changer qui ou quoi que ce soit si ce n’est pas le moment.
- Un symbole, un slogan porteur, un nom qui sonne (la Bastille, à bas le vieux monde, le mouvement des places), ces trois étendards devant être absolument nouveaux.
- Un “coupable théorique” bien identifié et qui recouvre toutes les luttes individuelles (le néolibéralisme, l’argent, les inégalités sociales…)
- Une innovation technologique qui nous fasse changer de monde (comme l’ont été l’écriture, l’imprimerie, la machine à vapeur). Aujourd’hui, ce pourrait être le numérique.
Sans ces quatre éléments, toute contestation, toute alternative, toute révolte, sera étouffée dans l’œuf, sera récupérée comme l’a été la révolution de 1789, pervertie comme celle de 1917…

Ce que j’en dis n’est pas pessimiste, car je suis persuadé que le nombre des impasses dans lesquelles nous pousse le néolibéralisme (culturelles, politiques, écologiques, humanitaires, climatiques, économiques….) va nous contraindre à cesser d’utiliser les outils même qui ont créé les problèmes que nous dénonçons, va nous pousser à réagir, à reprendre le pouvoir qui nous est confisqué, à imaginer un cadre radicalement nouveau…, ou à disparaître comme de vulgaire dinosaures !