Le communisme libertaire en Espagne

Publié le 30 Juin 2017

Le communisme libertaire en Espagne
C'est en Espagne que le communisme libertaire connaît son expérience la plus aboutie, notamment avec l'insurrection de 1936-1937. Ce courant se nourrit de débats et de luttes à partir de la fin du XIXe siècle.
 
 
La révolution espagnole de 1936 reste l’expérience de transformation sociale la plus aboutie. Cet épisode alimente l’imaginaire anarchiste et l’utopie révolutionnaire. Des expropriations de terres et d’usines ont permis d’inventer une nouvelle manière de produire, de créer, de vivre. Un soulèvement spontané éclate en 1936. Mais l’Espagne bénéficie également du développement d’une culture libertaire qui favorise les luttes sociales.
 

Les idées et pratiques anarchistes se développent en 1868, dans le creuset de l’Association internationale des travailleurs (AIT). Un fond anti-étatiste, anticlérical et anticapitaliste anime les classes populaires espagnoles. Les anarchistes s’accordent sur la socialisation des moyens de production. Mais ils s’opposent sur la manière de répartir la production. Ils développent également diverses pratiques, de la grève au sabotage. Myrtille, du groupe des Giménologues, revient sur cette période dans son livre sur Les chemins du communisme libertaire en Espagne.

 

Les diverses approches créent des clivages dès 1880. C’est évidemment en 1936 que surgissent les plus vives oppositions entre un anarchisme réaliste et le désir révolutionnaire. Les dirigeants anarchistes veulent reporter la révolution et se contentent d’une autogestion du capital. Pour eux, « il s’agira de moderniser et de rationaliser l’appareil industriel du pays sous l’égide des syndicats CNT et UGT, en parfaite collaboration avec l’Etat, en voie de renforcement », souligne Myrtille. Les idéologues anarchistes tentent de soumettre les travailleurs au productivisme et au consumérisme. Mais loin d’une trahison de la part des anarchistes, il semble que ce courant révolutionnaire ne parvient pas à sortir de la logique du capital et de ses catégories comme « travail », « argent », « marchandise », « valeur ».

 

 

Les débuts du mouvement ouvrier

 

De nombreuses révoltes éclatent dans l’Espagne du XIXème siècle. Des organisations de lutte et des associations ouvrières se créent. Le patronat refuse de négocier durant la décennie 1850. Les protestations sociales se radicalisent avec des sabotages, des attentats et des exécutions de patrons. Les organisations ouvrières sont alors interdites.

 

A partir de 1868, les associations ouvrières espagnoles se coordonnent. Elles rejoignent l’AIT qui tentent de fédérer les luttes sociales dans différents pays. La Fédération Régionale Espagnole (FRE) devient la section espagnole de l’AIT. Des sections de métiers se fédèrent entre elles dans chaque localité. La défense des intérêts immédiats s’accompagne d’une perspective de révolution sociale. La FRE se rapproche du courant libertaire de Bakounine. Elle valorise la liberté individuelle contre le collectivisme autoritaire. La FRE développe des écoles et des bibliothèques pour diffuser une culture libertaire.

 

 

En 1871, la répression sanglante de la Commune de Paris montre la violence de l’affrontement entre les deux classes sociales. Ensuite, des communards se réfugient en Espagne et alimentent davantage l’esprit libertaire du mouvement ouvrier. La section espagnole se rallie définitivement à la tendance anti-autoritaire de l’AIT. La fédération des libres associations des ouvriers agricoles et industriels est valorisée. En 1874, la FRE est interdite. Il survit dans la clandestinité et se déclare « solidaire de tous les actes révolutionnaires ».

 

Les collectivistes veulent exproprier les moyens de production. Mais ils veulent répartir « à chacun selon ses œuvres ». Au contraire, les communistes anarchistes veulent répartir « à chacun selon ses besoins ». Ils refusent de quantifier le travail individuel, ce qui risque de reproduire une comptabilité et une bureaucratie administrative. Surtout, il n’est pas possible ni souhaitable de définir une valeur propre à l’activité humaine, au risque de sombrer à nouveau dans la société du salariat. Les communistes anarchistes proposent une distribution immédiate de nourriture gratuite, sans rapport avec la quantité de travail fournie. Tout le monde doit pouvoir accéder au « Banquet de la vie », sans condition. Néanmoins, l’Internationale ne tranche pas le débat.

 
Le communisme libertaire en Espagne

Le développement du courant anti-autoritaire

 

Les collectivistes semblent éloignés des internationalistes anti-autoritaires des années 1880 qui privilégient l’insurrection et la propagande par le fait. Les anarchistes espagnols préfèrent l’implantation sociale et à visage découvert à partir des corps de métiers, futurs syndicats.

 

Après une période de clandestinité, la FRE relance son action syndicale au grand jour en 1881. Elle se nomme désormais Fédération des travailleurs de la Région espagnole (FTRE). Elle affirme son attachement aux idées collectivistes et anarchistes. Même si le collectivisme peut déboucher vers une forme d’administration qui se rapproche des tendances autoritaires. Des débats opposent toujours les collectivistes attachés à la morale du travail et les communistes libertaires qui insistent sur la satisfaction des besoins.

 

 

Des groupes anarcho-communistes se développent à Gràcia, une ville à part entière avant de s’intégrer à Barcelone. Les communistes libertaires approfondissent la réflexion sur la révolution sociale. Les femmes sont particulièrement nombreuses dans ces groupes. Les réactionnaires les accusent d’exciter les hommes à la révolte. Elles ont les idées les plus radicales sur le plan économique et pratiquent l’union libre. Elles sont considérées comme des extrémistes et des dévergondées. Les communistes libertaires valorisent les groupes affinitaires autonomes. Ils s’appuient sur les relations de rue et de voisinage contre les dérives formalistes et bureaucratiques.

 

En 1888, la FTRE se transforme en « Fédération espagnole de Résistance au Capital » pour regrouper les fédérations de métiers. Les collectivistes commencent à remettre en cause leur propre doctrine. Ils critiquent le fétichisme de l’organisation qui débouche vers l’immobilisme et le réformisme. Le projet de faire de la FRE un « patron de ce que serait l’organisation de la société future » est dénoncé comme une erreur par un congressiste. Une tendance anarchiste crée l’Organisation Anarchiste de la région Espagne (OARE). La propagande et les grandes grèves permettent l’action commune des différents courants. Des syndicats s’organisent et les luttes se multiplient jusqu’à l’insurrection de 1910.

 

Le communisme libertaire en Espagne

Diversité de l’anarchisme

 

Le livre de Myrtille permet d’éclairer les origines de l’anarchisme espagnol. Il permet de retracer les origines du mouvement ouvrier en Espagne et en Europe. Il souligne l’originalité du courant anti-autoritaire particulièrement influent en Espagne. Mais, en plus de ses informations historiques, le livre de Myrtille permet de mettre en lumière les débats qui traversent le mouvement anarchiste.

 

Ces clivages expliquent l’échec de la révolution espagnole avec les erreurs stratégiques et politiques d’une partie des anarchistes. Ensuite, ces débats restent particulièrement actuels et vivants. L’anarchisme espagnol devient puissant en raison de la multiplication des luttes qui forgent une conscience de classe. Mais il puise également sa force de sa réflexion sur la société future. L’utopie libertaire et les projets émancipateurs donnent un souffle au syndicalisme de lutte. Cette dimension disparaît des mouvements sociaux actuels et explique en partie leurs limites.

 

L’anarcho-syndicalisme espagnol comprend en réalité deux courants majeurs. Les collectivistes semblent attachés au travail, à la productivité et à l’administration. Ils vont insister sur la construction d’une puissante organisation comme la CNT. Les communistes libertaires valorisent la satisfaction des besoins et semblent davantage attachés à la spontanéité révolutionnaire. C’est la multiplication des luttes qui doit permettre de mener vers la révolution sociale.

 

 

Le courant communiste libertaire permet ainsi de pointer les limites de l’anarchisme. Les anarcho-syndicalistes valorisent la forme, l’autogestion, au détriment de tout contenu politique. L’expropriation des usines à Barcelone en 1936 ne permet pas de diminuer les cadences et la productivité. Les anarchistes veulent modifier la manière d’administrer le capitalisme, sans remettre en cause ses fondements comme la productivité, le travail, la marchandise.

 

Le communisme libertaire estime au contraire que la révolution sociale doit d’abord satisfaire les besoins immédiats. Sinon, aucun véritable changement peut s’observer dans la vie quotidienne des prolétaires. La révolution sociale n’est pas une autre forme de gestion du capitalisme et une transformation qualitative de tous les aspects de la vie.

 

 

 
Extrait publié sur le site Lundi matin
 
 

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Pour aller plus loin :

 
Radio : Et l’anarchisme devint espagnol (1868-1910) – avec Myrtille des Giménologues, émission mise en ligne sur le site Sortir du capitalisme
Radio : 80 ans après, une histoire de la révolution espagnole (1936-1939) - avec Les Giménologues, émission mise en ligne sur le site Sortir du capitalisme
Syndicats et Communes, entretien avec Myrtille Gonzalbo publié dans la revue en ligne lundimatin#103, le 9 mai 2017
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