Le syndicalisme des IWW à travers le monde

Publié le 9 Juin 2022

Joe Hill (1971)

Joe Hill (1971)

L'IWW développe des pratiques de syndicalisme de base qui se diffusent à travers le monde. L'action directe et la grève sont considérés comme les meilleurs moyens pour améliorer les conditions de travail et de vie. Les pratiques de l'IWW restent toujours pertinentes dans le contexte actuel.

 

Dans un contexte de précarisation et de fragmentation du monde du travail, il semble indispensable de se pencher sur les expériences syndicales qui précèdent la période du capitalisme fordiste. Le syndicat IWW (Industrial Workers of the World) émerge aux Etats-Unis avant de s’implanter à travers le monde. Ses effectifs restent beaucoup moins importants que ceux des grandes centrales syndicales traditionnelles. L’IWW se développe entre 1905 et 1920.

Dès les premières années de son existence, ses pratiques d’action directe se diffusent avec une influence considérable. L’IWW émerge dans le contexte d’un essor global de l’anarchisme et du syndicalisme révolutionnaire dans les pays industrialisés. Ces courants s’opposent au pouvoir de l’Etat et aux systèmes de planification centralisés. C’est le mouvement ouvrier lui-même qui doit impulser le changement social.

L’IWW privilégie un syndicalisme d’industrie. Alors que l’AFL repose sur l’organisation par métier avec une approche corporatiste, l’IWW décide de se structurer à l’échelle des secteurs d’activité économiques. Les immigrés, les ouvriers agricoles, les travailleurs précaires et saisonniers peuvent alors se syndiquer. L’IWW insiste sur les intérêts opposés des ouvriers et des patrons. L’action directe et la grève générale doivent permettre le changement révolutionnaire.

L’IWW lance rapidement des mouvements de grève. Mais le syndicat se heurte souvent à la répression. Les patrons ont recours au lock-out, aux briseurs de grève, aux forces de police, aux milices privées avec les détectives de l’agence Pinkerton, et surtout au racisme. L’Etat fédéral peut déployer des troupes armées pour briser les grèves et remplacer les syndicalistes à leur poste de travail. Néanmoins, l’IWW parvient à syndiquer des immigrés et des Afro-américains. Des historiens explorent le syndicalisme de l’IWW à travers le monde dans le livre Solidarity forever.

 

                               

Influence des anarchistes

 

Kenyon Zimmer se penche sur l’influence des anarchistes dans le syndicalisme américain. Les historiens privilégient les sources anglophones. Néanmoins, les anarchistes sont souvent des ouvriers immigrés. Leur importance semble alors mésestimée. En 1913, une grève éclate dans les soieries de Paterson (New Jersey) après un débrayage spontané. Cette lutte semble animée par des anarchistes italiens. En 1906, ils ont créé une section locale IWW à Paterson et déclenchent une série de grèves. Le syndicat permet de diffuser des idées et des pratiques libertaires. « Les adhérents anarchistes poussaient l’IWW à une plus grande décentralisation, diffusaient les idées socialistes libertaires auprès des autres membres, et reliaient le syndicat aux luttes et aux courants de l’anarchisme international », souligne Kenyon Zimmer.

Les anarchistes sont particulièrement présents à Chicago, avec la figure Lucy Parsons. Ils valorisent l’action directe et la grève générale. Ils insistent sur la dimension internationale et inspirent la nomination IWW. Les anarchistes s’opposent au courant socialiste qui valorise la participation électorale. Surtout, ils insistent sur un fonctionnement décentralisé du syndicat. En 1924, les anarchistes et les syndicalistes locaux s’opposent aux communistes qui veulent renforcer le pouvoir central. Ce clivage marque le début du déclin de l’IWW.

Les anarchistes valorisent également la propagande révolutionnaire. Leur influence s’observe dans la presse de l’IWW. Ils expriment leurs convictions politiques anarchistes transnationales. Ces journaux rédigés en langues étrangères s’adressent aux ouvriers immigrés. Sur la côte Est, les ouvriers européens sont particulièrement actifs. Sur la côte Ouest, des journaux permettent de syndiquer des ouvriers asiatiques. L’anarchisme mexicain reste influent auprès des immigrés dans le sud-ouest.

Au sein de l’IWW, les anarchistes ne s’organisent pas comme une tendance minoritaire repliée sur elle-même. Ils impulsent des pratiques de lutte et s’opposent au centralisme bureaucratique. Ils soutiennent les initiatives et les révoltes ouvrières sur le terrain. Ce qui contribue fortement à leur influence. Ensuite, ils se tournent vers l’international et contribuent à l’implantation de l’IWW dans de nombreux pays.

 

Dominique Pinsolle revient sur le sabotage qui reste une pratique développée par l’IWW. Mais sa théorisation éclot en France. Emile Pouget, anarchiste et syndicaliste, rédige une brochure sur Le sabotage. La Confédération générale du travail (CGT) adopte officiellement le sabotage comme moyen de lutte en 1897. Le sabotage est conçu comme une dégradation volontaire et clandestine de la qualité du travail, du matériel ou de la production elle-même pour nuire aux intérêts de l’employeur.

William D. Haywood importe cette pratique observée en France. La « grève perlée » est pratiquée par les cheminots, avec des wagons envoyés dans des mauvaises directions et des règlements respectés excessivement pour entraver les flux de marchandises. Mais Haywood occulte la dimension plus destructrice du sabotage, avec les coupures de lignes téléphoniques et des détériorations qui visent le réseau ferroviaire. Cette modération s’explique par les risques de répression et par la violence traditionnelle du syndicalisme américain. Pendant la guerre, le sabotage est associé à l’action clandestine au service des puissances étrangères, dans une répression d’Etat qui cible le syndicalisme révolutionnaire de l’IWW.

 

            

 

Influences internationalistes

 

Tariq Khan se penche sur l’influence du mouvement anticolonialiste en Hindoustan. Un mouvement insurrectionnel se dresse face aux autorités britanniques. Assassinats, banditisme, contrebande d’armes, sabotage des infrastructures et projets de mutinerie se multiplient entre 1914 et 1917. Mais le mouvement Ghadar construit également des structures parallèles et des communautés autonomes. Des écoles et bibliothèques fonctionnent en dehors de l’autorité de l’Etat. Les immigrés sud-asiatiques se reconnaissent dans les pratiques de résistance l’IWW. L’action directe prime sur les élections et les institutions. L’internationalisme et la perspective d’une révolution mondiale rapprochent également l’IWW du mouvement Ghadar. Les deux mouvements s’influencent mutuellement avant de subir une répression brutale dans le contexte de la Première Guerre mondiale.

Kevan Antonio Aguilar observe l’IWW à Tampico. Ce port reste central dans l’exportation du pétrole. La ville mexicaine apparaît comme un carrefour qui permet de créer des solidarités mondiales. L’IWW parvient également à tisser des liens avec les militants locaux. Un bouillonnement anarchiste se développe à Tampico, autour du courant de Ricardo Flores Magon. La section locale IWW est créée en 1915. La plupart de ses syndiqués sont des travailleurs mexicains, même si des immigrés anarchistes viennent des Etats-Unis, d’Amérique latine ou d’Europe. L’IWW parvient à bloquer le port de Tampico par un important mouvement de grève en 1917. Mais le syndicat décline à partir de 1930, notamment à cause d’un durcissement de la répression.

 

Wayne Thorpe revient sur l’internationalisme de l’IWW. Le syndicat fondé à Chicago tente de créer des liens avec d’autres structures à travers le monde. Il se rapproche de la IIe Internationale d'obédience socialiste. Cette organisation comprend surtout de puissants syndicats liés aux partis sociaux-démocrates. Même si la CGT française se rapproche du syndicalisme révolutionnaire et défend son autonomie par rapport au Parti socialiste. Mais le secrétariat de la IIe Internationale préfère se tourner vers le syndicat américain de l’AFL, malgré son penchant pour la collaboration de classe. L’IWW semble trop remuant.

La IIIe Internationale est créée dans le sillage de la révolution russe. L’IWW s’enthousiasme pour ce soulèvement et pour la création des soviets qui peuvent s’apparenter à des syndicats de base. Mais le projet d’une Internationale ouvrière révolutionnaire s’effondre avec l’affirmation du rôle incontournable des partis communistes. Les syndicats doivent alors rester inféodés à des bureaucraties politiciennes. Au contraire, l’IWW reste éloigné de la démarche parlementaire et affirme son autonomie de classe.

Des syndicalistes révolutionnaires fondent l’IWA (Association internationale des travailleurs). L’IWW refuse de s’affilier à cette structure qui proclame son anarcho-syndicalisme. La querelle idéologique autour des Internationales contribue à accentuer les clivages internes au sein de l’IWW. La restructuration du syndicat se tourne davantage vers la diffusion de pratiques de lutte, plutôt qu’à partir d’une posture idéologique.

 

          

 

Adaptation des pratiques

 

Verity Burgman revient sur l’IWW en Australie. Dans ce pays, les ouvriers se méfient de la voie parlementaire. Le Parti travailliste gouverne le pays à plusieurs reprises, sans améliorer la vie quotidienne des ouvriers. L’organisation de classe, à l’échelle industrielle, doit permettre d’abolir le système du salariat.

Les adhérents de l’IWW sont souvent des ouvriers itinérants des zones rurales. Ils travaillent dans la construction de voies ferrées, l’exploitation forestière, l’agriculture et l’élevage. Leurs qualifications limitées ne leur permettent pas de trouver un emploi stable. Les militants IWW adhèrent également aux puissants syndicats réformistes pour diffuser leurs pratiques. Mais ils subissent une forte répression pour leur opposition à la Première guerre mondiale.

 

Johan Pries se penche sur le syndicalisme révolutionnaire dans la Suède de l’entre-deux-guerres. Après l’échec d’une puissante grève en 1909, le syndicalisme suédois adopte le modèle social-démocrate. Les organisations de travailleurs s’intègrent à l’Etat et favorisent la négociation. Au contraire, la SAC adopte le modèle anarcho-syndicaliste. Pourtant, cette structure repose sur une direction centralisée et se moule dans les pratiques réformistes du syndicalisme suédois. Une nouvelle organisation se lance, avec la SAF qui s’inspire du syndicalisme révolutionnaire des IWW. Les dirigeants de la SAC se présentent comme anarchistes mais restent attachés au centralisme. Au contraire, les militants de la SAF se rapprochent davantage du marxisme mais préfèrent s’appuyer sur le dynamisme des syndicats de base.

Ensuite, la SAF se tourne vers les travailleurs précaires et marginalisés. « La maîtrise des dépenses d’une bureaucratie centralisée, la constitution de caisses de grève bien remplies, et le développement de projets culturels comme des journaux quotidiens s’inscrivaient dans une stratégie déployant un imaginaire temporel et une conception de la lutte à mille lieues du réformisme de la SAC », souligne Johan Pries. La SAF valorise la solidarité de classe, avec des luttes brèves mais intenses, plutôt que la construction lente et disciplinée d’une organisation respectable reconnue par les institutions. Néanmoins, face à la montée du fascisme, la SAF semble plus fragile que la puissante SAC.

 

     Christian Smalls, president of the Amazon Labor Union, speaks at a rally outside an Amazon facility on Staten Island in New York, Sunday, April 24, 2022.

 

Syndicalisme d’action directe

 

Ce livre collectif permet de revenir sur l’histoire de l’IWW à travers de nombreuses expériences à travers le monde. Des contributions évoquent les débats qui traversent ce syndicat. D’autres se penchent sur des expériences locales, avec les influences internationales et les adaptations à un contexte précis. Ce syndicalisme comporte de nombreux aspects qui doivent être actualisés pour nourrir la lutte des classes aujourd’hui.

L’IWW ne se réduit pas à des groupuscules folkloriques qui se contentent de brandir une idéologie anarcho-syndicaliste. Ce sont avant tout des organisations qui permettent de s’organiser dans les entreprises pour défendre ses intérêts. Ces syndicats insistent moins sur l’idéologie que sur les pratiques de lutte. Ils s’appuient sur l’auto-organisation contre le centralisme et les bureaucraties syndicales. Ils développent également des pratiques d’action directe, avec des mouvements de grève. Les anarchistes de l’IWW estiment que la diffusion de leurs idées passe avant tout par l’impulsion de pratiques de lutte. Un syndicat doit avant tout permettre de s’organiser pour lancer des mouvements de grève et améliorer les conditions de travail.

L’IWW tranche également avec le syndicalisme traditionnel dans sa construction d’une solidarité de classe. Le capitalisme s’appuie sur le corporatisme et la multiplication des statuts pour diviser le monde de travail et empêcher la solidarité entre les salariés. L’IWW regroupe tous les exploités d’une entreprise, quel que soit leur statut. Ce syndicat refuse également le racisme et n’hésite pas à syndiquer les immigrés. D’autant plus que les patrons s’appuient sur ces divisions racistes pour briser les mouvements de grève.

 

L’IWW apparaît avant tout comme un syndicalisme efficace et pragmatique. L’auto-organisation et l’action directe sont valorisées car elles permettent des victoires sociales. Ce sont avant tout ses pratiques de lutte qui permettent d’améliorer les conditions de vie et de travail. Cependant, le syndicat va subir un important clivage. Les courants socialistes et communistes abandonnent cette approche pragmatique pour s’accrocher à de vieilles idéologies politiciennes. Ces courants insistent sur la délégation et sur la démocratie représentative. Ils renforcent la centralisation et affaiblissent les syndicats locaux. Mais ce sont pourtant les luttes à la base qui ont fait la force de l’IWW.

En dehors de ce débat central, le syndicalisme d’action directe comporte d’autres limites. La lutte immédiate prime sur la perspective révolutionnaire. Certes, l’IWW tente de participer à des mouvements internationaux. Mais ce sont les luttes d’entreprise qui restent centrales. L’IWW ne parvient pas à s’inscrire dans la perspective d’un soulèvement global. Même à son échelle, l’IWW ne parvient pas à élargir des mouvements de grève au-delà d’une entreprise ou d’un secteur précis. Malgré la perspective de la grève générale, le syndicalisme de base reste avant tout un outil précieux à l’échelle locale. Il permet d’organiser une autodéfense de classe. En revanche, le syndicalisme ne parvient pas à s’inscrire dans des mouvements plus larges.

 

Source : Peter Cole, David Struthers et Kenyon Zimmer (dir.), Solidarity forever. Histoire globale du syndicat Industrial Workers of the World, traduit par Damien-Guillaume Audollent, Hors d’atteinte, 2021

 

Articles liés :

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Dominique Pinsolle, Syndicalisme et sabotage, diffusé sur le site Unipop le 24 juin 2021

Vidéo : Dominique Pinsolle, J'AI (VRAIMENT) MAL AU TRAVAIL, mise en ligne le 30 octobre 2016

Une histoire du syndicat Industrial Workers of the World, publié sur le site de la revue Ballast le 22 avril 2021

David (UCL Grand Paris sud), Lire : Cole, Struthers, Zimmer, « Solidarité forever : histoire globale du syndicat Industrial Workers of the World », publié sur le site de l'Union communiste libertaire (UCL) le 19 novembre 2021

Pierre Tenne, Traduire la révolution mondiale, publié dans la revue en ligne En attendant Nadeau le 21 juillet 2021

Un compte rendu de Morgan Poggioli, publié sur le site de la revue Dissidences le 11 juin 2021

Evelyne Pieiller, Célébration des héros effacés, publié dans le journal Le Monde diplomatique de janvier 2021

Dominique Pinsolle, La fabrication d’une menace : le sabotage aux États-Unis, 1907-1918, publié dans la revue Mondes(s) N° 20 en 2021

Robert Paris, Les IWW et le syndicalisme révolutionnaire aux USA, publié sur le site Matière et Révolution le 7 mars 2015

Une page d’histoire… les I.W.W. américains, publié sur le site La Bataille socialiste le 24 avril 2014

Loren Goldner, Joe Hill. Les IWW et la création d’une contre-culture ouvrière, paru dans Echanges n° 111 (hiver 2003-2004)

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