Espace public et conformisme libéral

Publié le 17 Septembre 2016

Espace public et conformisme libéral
Le libéralisme veut imposer un espace public pacifié et domestiqué, entre conformisme marchand et encadrement de la population.

 

L’espace public reste le lieu fondamental de la République et de la démocratie. Des êtres raisonnables acceptent et discutent des lois et des règlements. Le sociologue Jan Spurk, dans son livre intitulé Contre l’industrie culturelle, propose une réflexion sur la liberté et l’espace public.

« Il est le lieu où l’explication de l’état de la société, des perspectives, devraient se développer, tout comme le consentement et la critique. Il est le lieu où se crée et s’exerce la liberté des citoyens », observe Jan Spurk. Le rapport entre la liberté, l’espace public et la démocratie demeure l’enjeu central des sociétés bourgeoises. L’industrie culturelle colonise désormais l’espace public pour éradiquer la pensée critique. Mais la société existante n’est pas pour autant indépassable.

 

                                 

 

Le conformisme issu des années 1980

 

Notre société contemporaine est issue du « grand cauchemar des années 1980 », selon l’expression de François Cusset. Une rupture sociale, économique, politique et culturelle s’est amorcée dans les années 1980. De nouvelles visions du monde, de la politique et de la vie quotidienne se développent.

Les années 1980 liquident la contestation des années 1968. Le pouvoir, l’adaptation, l’inégalité, l’individualisme et le consensus ne sont plus critiqués et deviennent même enviables. Le consentement radical remplace la confrontation d’idées. La « fin des grands récits » débouche vers le règne d’un seul projet de société : le néolibéralisme et la marchandisation.

Les médias deviennent des instruments de rationalisation de l’industrie culturelle. Le journalisme et l’information se noient dans le divertissement, le sensationnalisme et le spectacle. La critique est remplacée par le scandale et le fait divers. L’expertise devient le discours public légitime qui remplace la critique.

 

La modernisation et le « nouvel esprit du capitalisme », selon l’expression d’Eve Chiapello et Luc Boltanski, permettent une récupération des notions critiques. La contre-culture est devenue une marchandise et la lutte contre les hiérarchies nourrie le management comme gestion de l’entreprise. Il faut désormais être positif et faire des propositions.

La Théorie critique est éradiquée pour imposé un imaginaire conditionné par des propositions préfabriquées. La vie quotidienne doit se gérer comme une entreprise. La société moderne subit une accélération générale. L’immédiateté prime sur l’histoire et sur l’avenir. Pourtant, la contestation perdure. Le « Printemps arabe » et les nouvelles formes de lutte s’appuient sur les manifestations, l’occupation de l’espace public, mais aussi sur les nouveaux médias.

Espace public et conformisme libéral

La liberté et l’espace public

 

La liberté et la libération restent des enjeux majeurs des luttes politiques. Dans les régimes démocratiques, la liberté reste encadrée par la loi. C’est l’Etat qui est censé garantir la liberté. Les philosophes qui recherchent à penser la liberté ne cherchent pas à sortir d’un ordre établi considéré comme indépassable. Mais les théories critiques tentent également de penser la liberté.

Karl Marx estime que les libertés démocratiques restent des libertés bourgeoises. En effet, les non-bourgeois ne sont pas réellement libres. L’échange marchand et l’argent s’imposent dans tous les rapports sociaux. Pour Marx, la liberté sociale renvoie à une émancipation des contraintes extérieures. Jean-Paul Sartre reste attaché à la philosophie classique et défend la liberté individuelle. La liberté n’est pas considérée comme un idéal, mais comme un mouvement pour s’arracher à une situation.

Pour l’Ecole de Francfort, la notion de liberté renvoie à l’action pour ouvrir de nouveaux possibles. « Là où il s’agit vraiment de liberté, il s’agit de la liberté d’agir, du mouvement et des multiples possibles », indique Max Horkheimer. Dans les démocraties, la liberté politique reste soumise aux décisions du Parlement. Adorno évoque l’agir spontané pour créer la liberté. Mais les mouvements sociaux actuels ne portent plus cette perspective de libération et la revendication de la liberté.

 

Le sociologue Robert Ezra Park pense le passage de la foule au public. La liberté de parole s’inscrit dans des normes théoriques. La constitution d’un bien commun et d’un intérêt général permet également de créer un public qui relie l’individuel au collectif.

Walter Lippmann estime que tout le monde ne peut pas participer à la prise de décision, au risque de bloquer la société. « Lippmann ne fait pas confiance aux opinions des citoyens réunis car elles sont vagues, floues et confuses », résume Jan Spurk. Le sociologue John Dewey déplore l’apathie du public, à cause de la politique professionnelle et de l’industrie culturelle. Il constate la faillite des théories de la représentation démocratique. Dewey estime que l’éducation et la formation doivent permettre aux citoyens de devenir capables s’autogouverner. 

Le philosophe Habermas estime au contraire que les citoyens manifestent une « indifférence exigeante ». Le désintérêt pour la politique n’empêche pas la critique. Habermas décrit le développement de l’espace public qui émerge dans les salons bourgeois. Il s’élargit ensuite à travers les professionnels de la production culturelle et des médias. Ce public urbain et bourgeois revendique la libre circulation des marchandises, mais surtout la liberté d’opinion. Mais les classes populaires restent exclues de cet espace public bourgeois.

Hannah Arendt analyse le développement d’une société conformiste. Les individus doivent se soumettre à une bureaucratie anonyme qui incarne le consensus et le consentement établis. Le déclin de l’espace public alimente le repli sur la sphère du privé et de l’intime.

Espace public et conformisme libéral

La colonisation de l’industrie culturelle

 

L’industrie culturelle émerge au début du XXe siècle et transforme considérablement l’espace public. L’industrie culturelle fait pénétrer la logique marchande dans les subjectivités, les représentations, les formes de pensée et de culture. « Cette pénétration est largement consentie par les sujets, parfois même demandée et revendiquée », observe Jan Spurk.

La logique marchande ne concerne plus uniquement la production matérielle mais s’étend sur le mode de vie, la manière de travailler, de consommer, de penser et sur les visions du monde. L’industrie culturelle impose la rationalisation et la soumission. La raison instrumentale guide toutes les sphères de l’existence.

L’industrie culturelle valorise le divertissement et la standardisation, au détriment de la créativité. « Les individus sont désormais réduits à leur fonction sociale, à la moyenne et à la médiocrité : il leur faut être comme les autres, semblables et interchangeables », observe Jan Spurk. La consommation des individus peut être prévue et planifiée. Elle correspond à des produits standardisés.

 

L’industrie culturelle impose surtout un mode de vie et une nouvelle vision du monde, marchandisée et standardisée. « Les sujets se reconnaissent dans la société comme elle est, ils se soumettent volontairement, souvent avec beaucoup d’efforts, à son règne », décrit Jan Spurk.

L’industrie culturelle impose aux individus de se conformer aux normes et aux valeurs de la société établie. Malgré l’augmentation du niveau de vie, l’expérience de l’exploitation et de l’injustice perdure. La société marchande reste traversée par des contradictions. « La barbarie coexiste au sein de cette société avec des formes spectaculaires et ludiques de l’existence, l’individualisme avec la massification et la standardisation, la consommation avec les pires privations, l’amusement avec la cruauté, l’apparaître et la visibilité avec le secret et le non-visible », décrit Jan Spurk.

Espace public et conformisme libéral

Les perspectives de libération

 

L’espace public bourgeois est devenu neutre et indépassable. Les luttes des années 1968 et la contre-culture ont permis d’ouvrir un contre-espace public. Mais la modernisation libérale des années 1980 et 1990 a permis l’écrasement de ce bouillonnement contestataire. Les révoltes dans les pays arabes ont également ouvert un contre-espace public. Même si ces mouvements n’ont pas débouché vers une perspective de libération.

Les contre-espaces publics, incarnés par l’histoire du mouvement ouvrier, dessinent une ouverture des possibles. Ils s’opposent à l’espace public bourgeois et luttent pour la libération. « Ils développent ainsi leur imaginaire d’une autre vie et d’un avenir meilleur et plus libre. Ils réalisent également, même partiellement, la manière dont ils souhaitent vivre et travailler ensemble en contradiction totale avec la raison instrumentale », souligne Jan Spurk. Les luttes sociales inventer de nouvelles formes d’organisations politiques et ouvrent de nouvelles possibilités d’existence.

 

Jan Spurk propose une belle synthèse des réflexions théoriques issues de la philosophie classique et de l’Ecole de Francfort. Mais on peut reprocher son aspect très académique. Les références intellectuelles puisent dans les grands auteurs de la philosophie scolaire. Surtout, sa démarche peut sembler un peu trop conceptuelle et idéaliste. Il manque une approche un peu plus socio-historique. La notion d’espace public n’est pas recoupée avec une analyse de la formation des Etats et des classes sociales.

Dans cette philosophie classique il manque effectivement une analyse de classe. L’espace public reste une notion et une réalité essentiellement bourgeoise. C’est dommage de devoir se référer uniquement à Habermas pour faire ce constat. De même, les contre-espaces publics demeurent ancrés dans les luttes du prolétariat. Cette observation, malgré l’évocation de la réflexion d’Oskar Negt, n’est pas suffisamment développée.

 

Mais Jan Spurk sort de l’économisme qui réduit le capitalisme à la seule sphère de la production matérielle. Il montre comment la logique marchande colonise tous les aspects de la vie. Il souligne dans ce sens l’importance des réflexions autour de l’industrie culturelle. Le capitalisme façonne des manières de penser, d’agir, de vivre. L’industrie culturelle impose un conformisme et un mode de vie standardisé.

Jan Spurk a également le mérite de sortir de la posture fataliste de l’air du temps dans laquelle peut se complaire également la Théorie critique. Il ne se contente pas de déplorer et d’analyse la colonisation de la marchandise sur tous les aspects de la vie. Il insiste également sur la création de contre-espaces publics. Les luttes sociales perdurent et peuvent ouvrir des perspectives de libération.

 

Source : Jan Spurk, Contre l’industrie culturelle. Les enjeux de la libération, Le Bord de l’eau, 2016

 

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Pour aller plus loin :

Jan Spurk, Que faire dans la cité ?, publié sur le blog Sociologues dans la cité

Articles de Jan Spurk publiés sur le portail Cairn

Articles de Jan Spurk publiés dans la revue Sociologies

Jan Spurk, "Sur l’avenir des théories critiques. Propos héritiques pour en finir avec la doxa", publié dans la revue Variations volume 6 en Automne 2005

Publié dans #Pensée critique

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