Une réflexion sur le capitalisme moderne

Publié le 19 Mai 2014

Une réflexion sur le capitalisme moderne
Patrick Vassort propose une analyse du capitalisme moderne et de ses nouvelles formes d'aliénation. Il évoque également les limites de la contestation sociale. 

 

Patrick Vassort propose une réflexion synthétique sur la société moderne et sur sa critique. Le capitalisme apparaît comme un système économique qui repose sur une crise permanente. La gauche et les intellectuels espèrent encore sauver le capitalisme et sortir de la crise avec plus de régulation. Pourtant, la faillite du capitalisme affecte désormais l'ensemble de la planète avec des conséquences désastreuses.

« Malgré cela, il se trouve partout dans le monde, une incroyable majorité parmi les acteurs institutionnels à défendre encore un nouveau capitalisme, une nouvelle régulation, une nouvelle "moralisation" qui permettrait une meilleure redistribution des fruits de la production, une meilleure consommation – plus équilibrée, plus juste – une "relance" permettant la croissance ou une croissance permettant la "relance" », ironise Patrick Vassort. 

Pourtant, le capitalisme impose un mode de vie standardisé et aseptisé. La crise n’est pas simplement économique et conjoncturelle mais révèle l’effondrement structurel de la civilisation marchande dans tous ses aspects. La compétition, la guerre, la police et le contrôle, tout comme l’épuisement des ressources naturelles révèlent la dimension destructrice du capitalisme.

 

 

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Renouveler la critique du capitalisme

 

Hannah Arendt observe la « banalité du mal » dans le système totalitaire. Le capitalisme moderne semble aussi barbare et autodestructeur mais sous un vernis de superflu. La « productivité », « l’innovation » et la « flexibilité » deviennent les nouveaux mots d’ordre de la barbarie marchande. Pour combattre, cette société il faut d’abord tenter de la comprendre pour en faire une critique. « La lutte contre cette superfluité demande donc une connaissance du monde tel qu’il est, pratique et théorique, susceptible de mettre en échec la complexité capitaliste, de détruire intelligemment le capitalisme, sous toutes ses formes », estime Patrick Vassort. 

Le capitalisme est partout. Il colonise tous les espaces et tous les modes de vie. Même l’amazonie et la zone artique ne sont pas épargnées. « Ce capitalisme destructeur n’est que peu freiné et la puissance du capital n’a plus ni frontières, ni limites », constate Patrick Vassort. Le sociologue dresse un panorama catastrophiste de la situation. Il souligne l’ambuiguité réseaux sociaux et des nouvelles technologies qui, sous couvert d’étendre les libertés, ne font que répandre une idéologie consumériste. « La pseudo-liberté gagnée grâce à ses technologies, c’est l’american way of life qui en sort grandi, avec son individualisme, son mode de production et de consommation désormais globalisé », tranche Patrick Vassort. Les révolutions arabes ont permis à de nouveaux pays de s’engouffrer dans la marchandise occidentale. 

 

La domination économique, politique et idéologique permettent de transformer le peuple en foule puis en masse. L’abrutissement organisé, la technique et les médias imposent une masse tendue vers un objectif commun désigné par le pouvoir. Aujourd’hui, c’est l’isolement et la séparation qui fondent la société. « La masse contemporaine est une masse d’atomes, individualisés, agissant de manière conforme et sous la forme rationnelle ou pulsionnelle d’une libido aliénée », analyse Patrick Vassort. 

Selon Hannah Arendt, le totalitarisme est un régime dans lequel les êtres humains deviennent superflus. « Le pouvoir total ne peut être achevé et préservé que dans un monde de réflexes conditionnés, de marionnettes ne présentant pas la moindre trace de spontanéité », analyse Hannah Arendt. Le travail et les loisirs se confondent. Les individus sont entièrement soumis au rythme de la consommation. Ils doivent s’adapter à la société marchande. « Les loisirs de l’animal laborans ne sont consacrés qu’à la consommation, et plus on lui laisse de temps, plus ses appétits deviennent exigeants, insatiables », observe Hannah Arendt.

La consommation se tourne alors davantage vers le superflu. Le conformisme généralisé et la standardisation permettent d’accroître la potentialité des marchés et la productivité du capital. « Marx avait remarqué que la recherche de reproduction et d’accroissement du capital nécessitait la disparition de ce qui existe, l’accélération perpétuelle du processus de production, des techniques qui le permettent », rappelle Patrick Vassort. La massification et la superfluité tendent à éradiquer toute forme d’altérité et de diversité humaine. 

 

Face à cette situation, des révoltes existent. Mais une grande partie du mouvement social ne remet pas en cause les fondements du capitalisme. « Cependant, il est certain que l’émancipation attendue ne viendra pas d’un nouveau capitalisme, d’une nouvelle régulation, d’une nouvelle "moralisation" », souligne Patrick Vassort. Seule la perspective de détruire la société marchande pour réinventer la vie semble pertinente. La contestation actuelle ne parvient pas à égratigner le capitalisme. La perspective d’une régulation du marché, proposée notamment par Attac et le Front de gauche, ne permet pas de résoudre les problèmes de la massification et de la superfluité.

Cet aménagement économique risque alors de se heurter à la logique totalitaire du capital comme mode de production et comme mode de vie. Le bonheur se réduit toujours au travail et à la consommation. « C’est ainsi que ces partis, mais également les syndicats ou les associations plus "révolutionnaires" demandent la création d’emplois, la mise au travail des individus, comme le demandaient les organisations ouvrières du début du XXe siècle », observe Patrick Vassort. Ses propositions restent donc dans le cadre de l’exploitation capitaliste. 

Le vote et la démocratie imposent le consentement et la soumission des individus. La bureaucratie capitaliste impose une logique productiviste et quantitative qui éradique toute sensibilité humaine. « C’est un camp de travail géant que propose le capitalisme contemporain, sans affects, sans désirs, permettant simplement de développer la productivité du capital », analyse Patrick Vassort. 

 

 

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Renouveler la contestation sociale

 

Les mouvements pacifistes comme ceux des « Indignés » se contentent de pleurnicher gentiment sans la moindre perspective de rupture. « Cependant, sans analyse globale, rigoureuse et critique de la situation sociétale, sans la volonté, non pas de ré-agencer le capitalisme mais de le détruire, aucune proposition de cette forme ne pourra atteindre l’objectif nécessaire de l’organisation d’une vie digne », souligne Patrick Vassort. Inversement, une mouvance insurrectionnaliste incarnée par le Comité invisible, ou plus récemment par Éric Hazan et Kamo, se réjouit de l’effondrement de la civilisation marchande qui doit déclencher la spontanéité. « Promettre le chaos (soi-disant révolutionnaire) contre le chaos (capitaliste), ne permet en rien l’épanouissement des individus, l’émergence d’une société juste et de jouissances », souligne Patrick Vassort. 

Le pessimisme radical et la Théorie critique peuvent permettre d’ouvrir des pistes de réflexions. Max Horkheimer insiste sur la haine indispensable pour tout « ce qui est en place ». La critique marxienne hétérodoxe permet également d’ouvrir de nouvelles perspectives de pensée et d’action. « C’est en développant une imagination créatrice et dialectique prenant en considération la possibilité de la révolte », résume Patrick Vassort. Mais le sociologue ne semble connaître les mouvements de lutte que de l’extérieur, par médias interposés. Il ne s’appuie donc pas sur les aspects intéressants des luttes actuelles, qu’il semble ignorer, pour ouvrir de nouvelles perspectives. Une critique radicale et des pratiques d’action directe existe également dans les luttes actuelles. Ses pratiques doivent aussi alimenter la théorie.

 

Mais les luttes sont bien souvent parcellisés et fragmentées. Ses mouvements se limitent à une résistance et à une autodéfense sans élaborer de nouveaux projets de société de rupture. La contestation du capitalisme reproduit toute les formes de séparations imposées par la logique qu’elle prétend combattre. La contestation reproduit les mêmes logiques que le capitalisme qu’elle prétend combattre. L’urgence et l’immédiatisme, la bureaucratie, la séparation, la dépossession sont entretenues par les partis, les syndicats ou les avant-gardes informelles.

Si la critique des mouvements sociaux et de leurs limites semble indispensable, la posture du catastrophisme éclairé n’est pas suffisante. Mais il semble indispensable de souligner également les apects de dépassement du capitalisme qui existe dans les mouvements de révolte. Des assemblées s’organisent sans dirigeants ni hiérarchie. L’action directe collective peut également se développer, en rupture avec le pesant formalisme démocratique. Surtout, il semble important que la théorie s’appuie sur la pratique. L’invention d’une nouvelle société en rupture avec l’oppression du capital ne peut venir que des luttes et des assemblées de base. Seul un mouvement de révolte, par son élargissement et sa radicalisation, permet de briser la routine du quotidien pour entrevoir de nouvelles possibilités d’existence.

 

Source : Patrick Vassort, Contre le capitalisme. Banalité du mal, superfluité et masse, Le Bord de l'eau, Collection Altérité critique, 2014

 

 

Articles liés :

La Théorie critique pour penser la crise

Aliénation marchande et libération sexuelle

 

Pour aller plus loin :

Recension d'Erwan Briand, publiée le 28 mars 2014 sur le site Liens socio

Recension de Geneviève Koubi, publiée le 4 avril 2014 sur le site Droit cri TIC

Patrick Vassort, Les Appareils Stratégiques Capitalistes (ASC) contre les Appareils Idéologiques d'Etat (AIE), publié dans la revue Interrogations ? n°11 en décembre 2010

Patrick Vassort, Masse, superfluité et populisme, publié le 28 avril 2012 sur le site Ici et ailleurs

Publications de Patrick Vassort publiées sur le site Cairn.info

Articles publiés dans la revue Illusio

Publié dans #Sociologie critique

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momo 21/05/2014 15:28

Parmi les formes d'aliénation induites par le capitaisme moderne : l'épilation à l'intérieur comme à l'extérieur : Poil politique : http://poilagratter.over-blog.net/article-6938874.html