Misère de la sociologie contemporaine

Publié le 16 Juin 2014

Misère de la sociologie contemporaine

Un universitaire attaque la sociologie contemporaine qui dérive vers des sujets futiles et spécialisés. Un renouveau de la sociologie critique devient alors indispensable.

 

Experts et sociologues pullulent dans les médias et sur les plateaux télévisés. Même les sectes gauchistes développent leur propre « contre-expertise » qui s’appuie sur des paroisses de sociologues. Claude Javeau attaque l’imposture de la sociologie académique dans un livre récent, intitulé Des impostures sociologiques. Cette charge ne provient pas d’un obscur groupuscule révolutionnaire. Au contraire, Claude javeau demeure une référence dans le monde de la sociologie francophone contemporaine. Mais il conserve un indispensable recul critique. Il se distingue des syndicats et de l’extrême gauche qui se contentent de "défendre l’Université" et de "sauver la recherche". Il remet en cause le contenu enseigné dans le petit ghetto universitaire. Les études sociologiques correspondent surtout à une routine académique. « Ensuite parce que ces recherches ne montrent le plus souvent rien, sauf quelques resucées de lieux communs et de platitudes enrobées de vocables prétentieux et faussement savants », constate Claude Javeau. Face à cette imposture, il propose une sociologie critique.

 

 

                               Javeau

Faillite de la sociologie contemporaine

 

Une typologie peut permettre de décrire le petit milieu des professionnels de la sociologie.

« Les buveurs de la première gorgée de bière » se consacrent à l’étude des petits objets du quotidien comme le téléphone portable, la fréquentation des forums informatiques ou les blagues sur les blondes. Jean-Claude Kaufmann, universitaire et collaborateur habitué des magazines féminins, incarne bien cette tendance qui consiste à traiter la vie quotidienne avec légèreté. « On se trouve aux frontières d’une certaine micro-sociologie et d’une psychologie individuelle dont les médias, précisément sont assez friands », observe Claude Javeau. Mais ses sujets de recherches très précis ne sont jamais replacés dans un contexte social plus large. La simple description prime sur l’explication avec les causes et les déterminants des phénomènes sociaux. Cette sociologie de magazine se contente de dresser des catégories proches de la caricature avec « les bobos », les « jeunes de quartiers » ou les « habitués des réseaux sociaux ».

La dépolitisation caractérise également cette approche. Les médias apprécient également les bavardages sociologiques autour des « phénomènes de société » comme la violence dans les transports en commun, le décrochage scolaire, le retour des jarretelles, la consommation de cannabis, les téléphones portables, la gastronomie, l’adultère, les romans à l’eau de rose, le tourisme sexuel ou l’addiction informatique. « Dans le poste de télévision, le sociologue, entre deux chanteurs à la mode, est prié de donner son avis en trois minutes », raille Claude Javeau. En général, le sociologue se contente de sortir toujours le même discours éculé sur la montée de l’individualisme.

 

« Le scribe accroupi » regroupe les sociologues qui pratiquent l’enquête par sondages ou par questionnaires. Le choix des critères de quotas pour définir les échantillons représentatifs ne sont pas tous très justifiés et pertinents. L’apparence de l’enquêteur ou de l’enquêté, mais aussi l’intonation au téléphone, peut influencer la recherche. Les résultats de ses enquêtes peuvent également faire l’objet de manipulations et interprétations diverses.

« Le missionnaire aux pieds nus » intervient auprès des plus pauvres pour résoudre les problèmes sociaux à coups d’encadrements sociologiques. « Experts de l’exclusion, de la réclusion, des zones de non droit, des cités érigées en citadelles de la fracture sociale, ils sont un peu comme des urgentistes du sociétal », ironise Claude Javeau. Cette sociologie de l’exclusion insiste sur la reconnaissance, selon le concept d’Axel Honneth, ou sur le care. Cette sociologie compassionnelle tente de redonner de la dignité aux pauvres, mais surtout pas de supprimer la pauvreté. Toute forme de conflit social est évacuée. Les notions de classes sociales, de systèmes de domination et d’aliénation disparaissent de cette Théorie critique aseptisée. L’individu victime de "l’exclusion" est décrit comme isolé du monde dans lequel son sort se fabrique.

La figure du « médecin légiste » s’attache à analyser et à disséquer les problèmes sociaux. Cette démarche s’inspire de la Théorie critique qui replace son sujet d’étude dans le cadre d’une critiquer générale et multi-dimensionnelle de la société capitaliste avec la marchandise et l’aliénation. Par exemple, Jean-Marie Brohm replace l’analyse du sport dans une critique plus globale. Il observe une « sportivation généralisée de l’espace public au sein de la mondialisation capitaliste », considérée comme « l’une des expressions les plus achevées de la chloroformisation des consciences ». Le divertissement, l’abrutissement, l’intégrisme des masses et le culte de la performance caractérisent le phénomène sportif. Pourtant, cette sociologie n’évite pas toujours l’éceuil du scientisme et la recherche d’une illusoire objectivité.

 

 

Université Montpellier 3 (Rentrée 2013) - ©Service communication Paul-Valéry Montpellier 3

 

Contre la sociologie académique

 

La recherche sociologique doit tenter de devenir accessible au grand public. Mais les sociologues médiatiques se réduisent souvent à des experts qui doivent élaborer un avis et un point de vue sur tous les sujets. Ils doivent se prononcer par rapport à des problèmes qu’ils n’ont pas étudiés. Par exemple de nombreux sociologues se sont pressés sur les plateaux télés pour expliquer les émeutes de 2005 alors qu’ils n’ont jamais mis les pieds dans un quartier populaire.

La sociologie semble tiraillée entre deux écueils. D’un côté le scientisme se contente d’observer des données quantitatives et confond la rigueur intellectuelle avec l’absence d’analyse globale. De l’autre, l’amateurisme correspond à un bavardage philosophique sans la moindre observation de la réalité sociale. Le scientisme apparaît comme une posture qui s’appuie sur une supposée autorité intellectuelle. « L’invocation du caractère scientifique d’une recherche ou d’une étude n’est souvent qu’un procédé rhétorique », souligne Claude Javeau. La posture de l’expertise consiste à conseiller le pouvoir comme des « sociologues de ministères », selon l’expression d’Éric Hazan. La commande institutionnelle ne favorise pas les questionnements critiques et l’analyse globale de la société. D’autres sociologues privilégient l’étude des idées et de la philosophie à celle de la réalité sociale. Pour ses chercheurs, la Révolution française s’explique par les idées de Voltaire et Rousseau.

Surtout, la sociologie actuelle se caractérise par un émiettement postmoderne. Cette mode dominante provient des campus américains avec les gender studies et autres african-american studies. Cette sociologie vise à dénoncer la stigmatisation concernant certaines catégories bien délimitées de la population. Pourtant aucune perspective émancipatrice n’est jamais évouée. « Si l’intention de déstigmatiser est louable, il est tout à fait déplacé de l’associer à un projet de libération ou d’émancipation », ironise Claude Javeau.

 

La théorie critique doit s’appliquer à la sociologie elle-même. Une sociologie institutionnelle semble soumise et consacrée par les pouvoirs publics et les instances académiques. Une sociologie non institutionnelle privilégie des objets d’études plus marginaux. La sociologie anti-institutionnelle analyse « de manière critique, en les contestant, les institutions dominantes de la domination et les logiques visibles ou invisibles de l’aliénation sociale », selon Jean-Marie Brohm. Cette sociologie critique intègre les critiques partielles dans une critique d’ensemble du système social global.

L’Université, malgré une certaine autonomie (intellectuelle et matérielle), n’est pas extérieure à la société qui l’abrite. Les conflits sociaux traversent les campus. Les intérêts étatiques de contrôle social ont guidé beaucoup de recherches sociologiques. Par exemple, Elton Mayo a recherché une forme d’organisation du travail pour permettre de maximiser la productivité des salariés.

Jan Spurk observe l’évolution de la sociologie vers une expertise, une technologie sociale, un instrument de gestion pour les institutions publiques et privées. Pour Jan Spurk, « la sociologie s’occupe de plus en plus de prévisions, de la récolte de données et de la régulation ». La sociologie s’apparente à une science de la gestion de l’existant.

 

       

    MANIFESTATION 12 MAI

 

Renouveler la pensée critique

 

La sociologie critique semble disparaître au profit d’une adaptation à la modernité néolibérale. La sociologie ne doit pourtant pas se contenter de devenir un outil de gestion de l’ordre existant. « Il ne devrait pas s’agir pour elle de définir de nouveaux modes de gestion des individus, de mise en conformité des cerveaux à la culture ambiante, de mettre au point de nouveaux incitants à consommer, de formater les enfants des écoles en vue de leur adéquation aux "besoins" de l’économie, entre tant d’autres choses dont les scribes accroupis font leur pain quotidien », souligne Claude Javeau. La société ne doit pas s’organiser pour le travail, mais pour le bonheur.

Jean-Marie Brohm propose une postface éclairante. Inspiré par le freudo-marxisme, ce sociologue a enrichi la critique du sport. Il dénonce également la routine universitaire et la sociologie standardisée. Cette situation s’explique par les stratégies de cooptation, le népotisme, le clientélisme, la médiocratie et le recrutement endogamique de l’Université. Le mimétisme idéologique devient le premier critère pour devenir universitaire. Les chercheurs "de gauche" et syndicalistes fervents adoptent les mêmes pratiques que leurs collègues "de droite". « La sociologie sert au moins à cela : révéler les secrets honteux des sociologues, qui loin d’être les porteurs d’une prétendue "science sociale" rêvée par certains, sont par servitude volontaire les agents consentants de la reproduction de la violence institutionnelle au sein même de leur propre corporation », observe Jean-Marie Brohm.

La sociologie académique impose une spécialisation qui renvoie toute forme de réflexion plus générale à de la littérature, de la philosophie ou de l’essayisme. Un conformisme règne dans le petit milieu universitaire. « La haine déréglée pour tout ce qui n’entre pas dans les moules standards et les techniques standards trahit l’idéologie de la sociologie routinière », constate Edgar Morin.

 

Claude Javeau propose une critique implacable du milieu universitaire. La sociologie devient une simple profession et perd toute sa dimension tranchante et critique. Pourtant, même les gauchistes ou les « révolutionnaires » se réfèrent à des études sociologiques sans le moindre regard critique. Au contraire, dans une perspective émancipatrice, les intellectuels et les avant-gardes doivent être congédiées.

Il semble surtout indispensable de briser la séparation entre la pratique et la théorie. Lorsque des initiatives tentent de relier la théorie et la pratique comme le colloque « Penser l’émancipation », c’est toujours avec le même ton pédant et la limite de l’hyperspécialisation académique. C’est toujours le même marxisme de salon aussi prétentieux que creux. Le tout étant très éloigné de la réalité des mouvements de lutte actuels. Les sociologues observent la réalité sociale en refusant d’en tirer la moindre conclusion politique. Les militants se contentent d’un activisme de l’urgence et de l’immédiateté en assenant toujours les mêmes dogmes dépassés. Au contraire, il semble important de créer des espaces de réflexion et de lutte. Comprendre le monde et le transformer doivent s’inscrire dans un même mouvement.

 

Source : Claude Javeau, Des impostures sociologiques, Le Bord de l'eau, Collection Altérité critique, 2014

 

Articles liés :

Sociologie, gauche radicale et pensée critique

La défense de l'Université et ses limites

La Théorie critique pour penser la crise

Une réflexion sur le capitalisme moderne

 

Pour aller plus loin :

Compte-rendu d'Aurélie Gonnet, publié sur le site Liens socio le 02 avril 2014

Compte-rendu de Nicolas Sire publié dans la revue de la Fondation Jean Jaurès, Esprit critique n°119 en avril 2014

Vidéo : Patrick Vassort, "De la disparition des SHS et conséquemment des Universités", 2001

Vidéo : Claude Javeau, "La Culotte de Madonna", Semaine de la Pop Philosophie

Articles publiés par Claude Javeau disponibles sur le site Cairn

Jean-Marie Brohm, "Sociologie critique et critique de la sociologie", publié dans la revue Education et Sociétés n°13, 2004

Jan Spurk, "Contre la résignation et la mauvaise foi  – pour les sciences sociales publiques", publié sur le site de la revue Sociologies dans un dossier sur "La situation actuelle de la sociologie"

Publié dans #Sociologie critique

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