La radicalisation de la jeunesse

Publié le 27 Février 2016

La radicalisation de la jeunesse
Le terrorisme et les émeutes révèlent l'effondrement de la civilisation. Les structures d'encadrement et de médiation disparaissent. Mais peu de perspectives émancipatrices se dessinent.

 

Face aux attentats du 13 novembre 2015, c’est la sidération qui l’emporte. Le carnage meurtrier semble inexplicable. La radicalisation de jeunes gens qui se tournent vers le terrorisme devient incompréhensible. L’anthropologue Alain Bertho se penche sur les causes de ce passage à l’acte dans Les enfants du chaos. Il évacue la dimension religieuse pour évoquer les causes sociales du phénomène terroriste. « Interrogeons nous sur cette violence du monde qui conduit des individus en souffrance à des passages à l’acte extrême », propose Alain Bertho.

La mondialisation, la crise des systèmes de représentation, la crise écologiste et économique expliquent une montée de la colère. Mais la révolte sociale débouche vers des émeutes sans perspectives politiques. Le djihadisme permet de donner un sens à cette colère. « Nous n’avons pas affaire à une radicalisation de l’islam, mais à une islamisation de la colère, du désarroi et du désespoir des enfants perdus d’une époque terrible qui trouvent dans le djihad un sens et des armes pour leur rage », estime Alain Bertho.

Le philosophe Jean-François Lyotard évoque la période postmoderne qui se caractérise par la fin des grands récits. Le pouvoir et les mouvements qui le contestent ne s’appuient plus sur des grilles d’analyse globales. « Tout l’appareillage intellectuel que nous avons hérité du XXe siècle, celui des cosmogonies politiques, du sens de l’histoire, de la dialectique totalisante des antagonismes et de la lutte de classes, ne nous est pas d’un très grand secours », estime Alain Bertho.

 

                                            Les enfants du chaos - Alain BERTHO

 

Expliquer la violence politique

 

Les attaques terroristes contre la France peuvent s’expliquer par les guerres coloniales menées par son gouvernement. Surtout, l’Etat islamique dispose en France d’un vivier particulièrement important de candidats au martyre. « Notre pays fait face à des monstres qu’il a lui-même contribué à créer », considère Alain Bertho.

Les quartiers populaires et les immigrés des banlieues subissent de nombreuses discriminations. Les crimes policiers se révèlent nombreux et son commis en toute impunité. La responsabilité des forces de l’ordre est toujours mise hors de cause. C’est cette situation qui a déclenché des émeutes comme en 2005. Un racisme contre les musulmans arbore les couleurs de la gauche et de la République. La loi contre les élèves voilées révèle ce phénomène. La laïcité devient un prétexte pour exclure des enfants de manière raciste.

Le premier Charlie Hebdo s’autorise à tout contester de manière provocatrice et libertaire, dans le sillage des années 1968. En revanche, la nouvelle version, lancée en 1992 par Philippe Val, ne s’attaque plus aux puissants mais aux dominés et aux discriminés. La manifestation du 11 janvier 2015 révèle la crise de la société française. Les classes populaires se retrouvent exclues de ce rassemblement. C’est la révolte de Mai 68 qui est enterrée avec la bénédiction du Parti socialiste. « Une foule innombrable et désorientée, la police applaudie, les catégories les plus populaires absentes et invisibles et toutes les puissances du monde convoquées », observe Alain Bertho. La société française, avec son malaise et ses contradictions, apparaît comme une cible de choix pour les terroristes.

 

Les émeutes se multiplient à travers le monde. Elles sont souvent déclenchées par la mort d’un jeune après une intervention policière, comme à Ferguson en 2015. Des causes sociales expliquent également ce phénomène, comme avec les émeutes de la faim en 2008. Des grèves ouvrières débouchent également vers des émeutes. Selon Alain Bertho, ces révoltes n’annoncent pas un soulèvement révolutionnaire mais révèlent une crise de la politique. « Nous assistons plutôt à l’installation mondiale et officielle d’un divorce entre les peuples et les pouvoirs, quelle que soit la nature des Etats », estime l’anthropologue.

Les émeutes reflètent la perte de légitimité des Etats et des gouvernements. L’insécurité permet de réaffirmer l’autorité de la police et de criminaliser les classes populaires. Les guerres et les mafias accentuent la perte d’autorité des Etats dans de nombreux endroits de la planète. Daech s’implante dans une zone qui n’est dirigée par aucun Etat. Les islamistes imposent alors leur propre contrôle de la population et tentent d’étendre leur zone d’influence. « La stratégie de gestion est tout à fait pragmatique : il est question d’une administration souple, de compromis avec les notables locaux, d’une application progressive de la charia… », décrit Alain Bertho. Mais ce nouveau pouvoir repose surtout sur la guerre.

 

                     

 

Absence de sujet politique

 

La classe ouvrière existe toujours, mais ne forme plus une force sociale et politique. Les révoltes ouvrières sont nombreuses mais ne revendiquent plus « un bon gouvernement » à travers des instances de représentation. « La séquence subjective de la classe est bien close », estime Alain Bertho. En revanche les émeutes communautaires et racistes se multiplient.

Le peuple a également disparu comme sujet politique. Néanmoins, une dimension collective et populaire peut s’observer à l’occasion des révoltes dans les pays arabes. « Le peuple a resurgi quand il a décidé d’incarner un destin collectif, un destin national contre des pouvoirs auxquels on déniait toute légitimité en ce domaine », considère Alain Bertho. Ce ne sont pas des drapeaux rouges ou noirs qui fleurissent, mais des drapeaux nationaux qui sont brandis. Le "Printemps érable" s’est même achevé avec la victoire du Parti québécois, avec ses revendications nationalistes. Les mouvements Occupy ou le 15-M en Espagne ne remettent pas en cause la démocratie représentative. Ils se contentent de protester sans perspective de rupture avec l’ordre existant. Ces mouvements s’affirment contre le pouvoir en place mais acceptent que d’autres gèrent l’Etat.

 

Les révoltes sont également portées par une jeunesse désillusionnée, qui ne croit plus en un avenir meilleur. « Plus d’espoir collectif de révolution ou de progrès social et peu d’espoir de réussite individuelle », observe Alain Bertho. Les uniques réponses du pouvoir deviennent marchandes et disciplinaire. La jeunesse reste la principale cible de la répression. De nombreuses émeutes éclatent après la mort d’un jeune tué par la police. Cette révolte est souvent locale, mais peu parfois se répandre et se généraliser. « La rage reste souvent cantonnée au quartier, à la jeunesse de la ville, mais elle peut aussi être celle de toute une génération des quartiers populaires », analyse Alain Bertho.

Les mobilisations étudiantes et lycéennes débouchent également vers de nombreuses émeutes. Cette contestation peut être facilement récupérée par les partis politiques rejoints par les dirigeants de ces mouvements. Mais un refus de la gestion de l’Etat s’exprime également. « Leurs urnes sont trop petites pour nos rêves ! », scandent les manifestants espagnols. Le changement ne semble pas passer par les institutions. Alain Bertho estime que le djihad peut apparaître comme une réponse à l’échec des mouvements sociaux, à l’image des groupes de lutte armée qui achèvent les années 1968.

 

                   

 

Confusionnismes sans perspectives politiques

 

De nombreuses théories du complot fleurissent sur Internet. Toute une mouvance, autoproclamée de la « dissidence», véhicule une suspicion à l’égard des vérités officielles et des médias. Mais c’est pour mieux colporter une idéologie antisémite et homophobe. Ce discours est souvent mêlé d’apologie de l’Islam. Une nouvelle extrême droite émerge. Le Front National véhicule un racisme anti-musulman, bourgeois, et tente de gommer son antisémitisme. Mais la nouvelle extrême droite est islamophile, populaire et antisémite. Soral et Dieudonné incarnent ce nouveau discours, avec leurs nombreux sites et réseaux. Une partie du rap français colporte également ce discours.

Ces nouvelles idéologies peuvent éclorent sur les ruines de l’utopie communiste, malgré ses dérives. « L’effondrement de ce qui fut à la fois une vision du monde, un espoir révolutionnaire et une expérience étatique n’a pas fini de révéler ses effets », déplore Alain Bertho. Les émeutes et révoltes ne débouchent vers aucune perspective. La prise du pouvoir d’Etat n’est plus envisagée, avec l’effondrement de la social-démocratie et de son compère le stalinisme. En Egypte, le pouvoir est même laissé à l’armée. Le présentisme et le règne de l’immédiateté expliquent cette absence de perspectives. Seul compte le présent, au détriment de l’avenir mais aussi d’un regard critique sur l’histoire.

 

Une gauche islamiste peut même prospérer. Le Parti des Indigènes de la République (PIR) dénonce le postcolonialisme mais pour mieux défendre l’Islam et le retour aux valeurs traditionnelles. La clôture de la perspective révolutionnaire laisse place à de nouvelles formes de contestation confusionniste de l’ordre mondial. « Cette clôture a ouvert la voie à la confessionalisation de l’action publique à laquelle nous assistons », analyse Alain Bertho. La confusion entre la radicalité et l’Islam se banalise.

Le gouvernement ne cesse de s’inquiéter de la « radicalisation » de la jeunesse. La chasse au terrorisme s’attaque aux islamistes, mais aussi aux anarchistes révolutionnaires. Le rapport de Malek Boutih, Génération radicalepropose un constat lucide. La misère sociale, l’effondrement de la croyance en la démocratie et la montée du racisme expliquent l’émergence du djihadisme. En revanche, la solution n’est pas à la hauteur à travers l’affirmation d’une République autoritaire avec sa discipline intransigeante. Au contraire, contre l’islamisme, c’est une nouvelle forme de radicalité qui doit s’inventer.

La culture hip hop exprime une sensibilité nouvelle. Les tags et les graph permettent une libération de l’expression populaire. Le rap formule une révolte. « Assurément, la radicalité du regard ou de la parole est invention et indiscipline », souligne Alain Bertho. Les réflexions radicales surgissent également des luttes sociales. Les différents mouvements permettent de libérer la parole et de stimuler le débat. De nouvelles formes de luttes et d’organisations peuvent surgir.

 

 

Passer de la colère à la révolution

 

Alain Bertho propose des constats souvent pertinents, mais se contente de perspectives limitées. Son parcours politique peut suffire pour dévoiler ses limites. Cet universitaire est longtemps resté membre du Parti communiste. Il participe à cette gauche autoritaire, bureaucratique et raciste. Il s’en éloigne progressivement pour rejoindre les refondateurs communistes. Ce courant propose une gauche aseptisée, mais qui conserve une dimension bureaucratique. Surtout, il propose un communisme dilué dans la démocratie et la soupe citoyenne. Le livre d’Alain Bertho semble marqué par ce parcours politique, entre nostagie pour un parti fort et réformisme citoyen.

Au niveau de son constat, il faut reconnaître une bonne dose de lucidité. Son chapitre sur les théories du complot et l’extrême droite islamophile tranche avec la complaisance de la gauche. Le constat central d’une révolte causée par la misère sociale, la police et l’autoritarisme du pouvoir demeure pertinent. Mais le parallèle entre les émeutiers et les djihadistes peut paraître surprenant. Il contribue à faire de la religion un simple détail à éluder. L’emprise de la religion dans le quotidien des quartiers populaires ne doit pas être complètement écartée comme cause du terrorisme islamiste. Mais les émeutes et le djihad révèlent surtout l’absence de perspectives politiques, quelles soient révolutionnaires ou réformistes. La religion peut parfois remplacer l’utopie communiste dans la révolte contemporaine. Ce constat général peut permettre d’éclairer la situation actuelle.

 

En revanche, Alain Bertho propose un horizon plutôt fade et réformiste. Sa nostalgie pour le stalinisme semble déplacée. Ce système bureaucratique et autoritaire a étouffé toutes les révoltes, plus qu’il ne les a porté. Surtout, si le stalinisme est enterré, l’analyse de classe reste pertinente. Il existe toujours des classes populaires, des ouvriers, des employés, des chômeurs et des précaires. La conscience de classe n’a pas totalement disparu comme le montrent les nombreuses révoltes. Même si c’est la résignation et la défaite qui s’imposent jusque dans les émeutes. C’est une jeunesse désespérée qui se dresse, sans perspective de changement radical. Sur ce point, Alain Bertho a raison. Mais un mouvement de classe, débarrassé du discours réformiste de la petite bourgeoisie intellectuelle, peut aussi s’affirmer pour porter des perspectives de rupture. La multitude ou le peuple n’ont pas remplacé le prolétariat comme sujet révolutionnaire.

Alain Bertho colporte surtout un discours politique très contestable. Au-delà des observations lucides de l’anthropologue, il laisse couler un robinet d’eau tiède citoyenniste. Il reprend ses analyses douteuses sur les émeutes. Il se fait chantre de la pacification sociale. Il propose le dialogue entre la jeunesse en colère et les gouvernements. Il regrette l’absence de médiations, comme les partis et les syndicats, pour canaliser la révolte. Il se contente de proposer un aménagement de l’exploitation. Il ne critique pas la démocratie représentative qui repose sur la délégation du pouvoir au profit d’une classe dirigeante. La perspective des émeutes et de la révolte ne doit pas être le dialogue démocratique avec les gouvernants. La seule perspective repose sur une rupture avec la logique marchande pour inventer de nouvelles formes d’organisations. Les luttes ne doivent plus interpeller le pouvoir, mais doivent le détruire. L’expertise citoyenne doit être congédiée par l’invention collective d’une nouvelle forme d’existence.

 

Source : Alain Bertho, Les enfants du chaos. Essai sur le temps des martyrs, La Découverte, 2016

Extrait du livre publié sur le site Contre-attaques le 21 janvier 2016

Pour aller plus loin :

Vidéo : Alain Bertho : Voici le Temps Des Martyrs, émission Là-bas si j'y suis le 22 décembre 2015

Vidéo : Alain Bertho et Samuel Luret, Les raisons de la colère, 2010

Vidéo : Émeutes et globalisation - Conférence d'Alain Bertho, Présenté par l'UCL Montréal

Vidéo : La guerre sociale est déclarée, conférence organisée par Attac le 12 mai 2011

Vidéo : Alain Bertho dans le Colloque Territoires critiques, organisé par le Centre d'Études sur les Médias, les Technologies et l'Internationalisation le 3 juin 2014

Vidéo : Les mobilisations face aux figures contemporaines de l'Etat, conférence enregistrée le 14 novembre 2014

Vidéo : « Après Occupy et le printemps arabe : rages populaires et mondialisation »

Vidéo : L'Invité des Matins : Alain Bertho, émission diffusée sur France Culture le 14 février 2012

Radio : Quel état d'urgence ? Par Alain Bertho, anthropologue, conférence enregistrée le 16 janvier 2016

 

Site Anthropologie du présent

Blog Temps actuels publié sur le site de Mediapart

Alain Bertho : « L’émeute de 2005 ne s’est jamais arrêtée »,  entretien diffusée dans le journal Alternative libertaire de novembre 2010

Mathieu Gaulène, "L’émeute est une fenêtre qui s’ouvre sur le monde extérieur à l’Etat." Entretien avec Alain Bertho, diffusé sur le site Nonfiction le 24 juin 2010

Catherine Tricot, Alain Bertho : « Une islamisation de la révolte radicale », publié dans le magazine Regards le 11 mai 2015

Ivan du Roy, « Il faut être clair : un monde a pris fin, il n’y aura pas de retour en arrière », entretien avec Alain Bertho publié sur le site Basta le 26 novembre 2015

Julien Morel, Les émeutes en banlieue, selon Alain Bertho, publié dans Vice le 3 février 2012

Publié dans #Actualité et luttes

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Bertho 23/08/2016 19:25

Merci de cette lecture attentive. Je vous signale simplement que vous m'attribuez sur la fin des positions qui ne sont pas les miennes. Peut-être me suis-je mal exprimé.
Je ne prône pas le dialogue avec les pouvoirs actuels et je pense qu'il nous faut complètement faire le deuil d'une démocratie représentative qui n'est plus que spectacle et manipulation. Je propose la constitution d'une "puissance populaire" qui se pose comme capable de gérer la société (ce que j'appelle "l'expertise populaire" ou "radicalité savante"). Si transformer la révolte toujours défaite en puissance politique c'est "canaliser", nous ne donnons pas le même sens à ces mots. Et je dis qu'il faut en effet inventer de nouvelles formes d'organisation.
Cordialement
Alain Bertho