Théorie critique et libération sexuelle

Publié le 4 Juin 2016

Théorie critique et libération sexuelle
La Théorie critique peut permettre de penser l'emprise de la logique marchande sur l'amour et la sexualité, entre critique de l'aliénation et perspectives de libération.
 

L’amour et la sexualité subissent une logique de marchandisation. La critique du capitalisme s’aventure rarement à penser cet aspect de la vie quotidienne. Les phénomènes nouveaux peuvent être observés à travers les analyses de l’Ecole de Francfort ou encore du freudo-marxisme, notamment dans la version du philosophe Herbert Marcuse. La revue Illusio actualise ses réflexions dans son numéro intitulé Capitalisme, corps et réification.

 

                                       

 

Féminisme et sexualité

 

Douglas Kellner évoque le féminisme d’Erich Fromm. Ce théoricien relie le marxisme et la psychanalyse pour bâtir une psychologie sociale marxienne. La psychanalyse rejoint une approche matérialiste de la psychologie. La religion, l’éducation et la famille contribuent à façonner les comportements et les caractères. La socialisation dans le cadre de la famille devient le lien entre l’enfant et la soumission à l’ordre social. La société bourgeoise repose sur une structure de caractère qui valorise le devoir, la discipline, la parcimonie. Au contraire, l’amour et le plaisir sexuel sont dévalorisés.

L’ordre patriarcal permet de maintenir l’ordre capitaliste selon une approche féministe. « La famille patriarcale est l’un des lieux les plus important où se produisent les attitudes psychiques dont la fonction est de maintenir la stabilité de la société de classe », analyse Erich Fromm. Il insiste sur la dépendance affective à l’égard de l’autorité paternelle, avec un mélange d’angoisse, d’amour et de haine.

 

Erich Fromm se penche moins sur l’émancipation des femmes que sur la critique du patriarcat. Il valorise le bonheur et le plaisir sensuel. La sexualité « fournit l’une des occasions les plus élémentaires et les plus puissantes de satisfaction et de bonheur », souligne Erich Fromm.

Le philosophe observe des différences entre hommes et femmes, liées à leur accomplissement de l’acte sexuel. L’homme doit s’affirmer et démontrer qu’il est performant. Il recherche le prestige et cherche à se rassurer contre la peur de l’échec sexuel. La société patriarcale oblige la femme à attirer des hommes. Il met en avant sa frivolité pour se prouver à elle-même qu’elle est attirante.

Barbara Umrath présente le féminisme qui s’appuie sur la Théorie de Francfort pour se renouveler. Nina Power critique l’émergence d’une « femme unidimensionnelle » qui exprime son émancipation par la possession d’un vibromasseur, d’un boulot, d’un appartement et d’un homme. La série Sex and the city montre des femmes modernes et indépendantes qui recherchent toujours le prince charmant. « Power critique cette idée féminisme comme un programme de bien-être, qui manque de perspectives collectives, orientées vers des changements sociaux », souligne Barbara Umrath.

Théorie critique et libération sexuelle

Evolutions sociales et sexualité

 

La sociologue Eva Illouz analyse les évolutions de la relation amoureuse. La séduction et le couple passent par la consommation et une industrie des loisirs. Le restaurant, le cinéma et les cadeaux deviennent des étapes obligatoires dans la construction du couple. Les marchandises de loisir proposent un nouvel amour fondé sur l’érotisme, la surprise, la vitesse et l’excitation.

La société de consommation ne permet que de satisfaire des faux besoins. Malgré la promesse d’assouvir tous les désirs, la consommation ne fait qu’alimenter de l’insatisfaction, de l’envie, de l’anxiété, de la frustration. Mais le rapport à l’amour et à la consommation diffère selon les classes sociales. La petite bourgeoisie insiste sur la consommation de champagne et associe le romantisme aux produits de luxe. Les classes populaires insistent sur une intimité physique et émotionnelle, sur des sensations de proximité et de bien-être.

Le psychanalyse Reimut Reiche observe la sexualité dans la culture actuelle. Le sexe semble omniprésent dans les médias et la publicité. En revanche, la société subit une désexualisation. Les individus se contentent d’une succession de relations monogames et n’attachent pas d’importance au plaisir sexuel. « Le sexe devient quelque chose que l’on connaît et sur quoi on dispose un certain nombre d’informations, mais nullement quelque chose que l’on fait (régulièrement) », constate Reimut Reiche. Malgré les mouvements de libération sexuelle, le conformisme et l’ennui sexuel perdurent.

 

Le psychanalyste Volkmar Sigusch observe les évolutions sexuelles. Il apparaît comme l’un des théoriciens de la révolution des années 1960. « Le genre féminin a été sexualisé historiquement et, pour la première fois, soumis au devoir d’orgasme. Des déviants comme les homosexuels, notamment, ont conquis une émancipation partielle », décrit Volkmar Sigusch. Mais cette libération sexuelle contre les conditions existantes n’a pas débouché vers un renversement de la société. C’est au contraire le « sexe roi » qui s’impose. La sphère sexuelle est alors idéalisée. Le bonheur, le plaisir infini et la fin du capitalisme sont censés provenir de la sexualité.

Mais, pour la plupart des gens, la relation stable et monogame demeure l’unique modèle. Le conditionnement psychique impose cet idéal depuis l’enfance. « Père, mère, cellule familiale, c’est comme ça que notre psychisme s’est développé, c’est comme ça que nous avons évolué, c’est comme ça que nous nous sentons en sécurité et que nous nous sentons aimés », constate Volkmar Sigusch. Mais la routine s’installe avec la perte de désir sexuel au sein du couple. « Or, pour un couple intelligent, il devrait être possible que l’homme ou la femme cherchent leur satisfaction aussi en dehors du couple », indique Volkmar Sigusch. Mais aucune modèle alternatif au couple n’a été inventé. La sensualité et l’érotisme semblent peu développés dans la culture occidentale.

 The Smell Of Us

 

Théorie critique et psychanalyse

 

Le psychanalyste Christophe Dejours évoque les liens entre la Théorie critique et la psychanalyse. L’Ecole de Francfort tente notamment de comprendre la soumission à l’autorité, principal obstacle à l’émancipation. Dans les études sur la personnalité autoritaire, façonnée par la famille, la Théorie critique s’appuie sur la psychanalyse. Wilhelm Reich explique les phénomènes sociaux par la théorie freudienne.

Il estime également que les névroses proviennent de causes sociales et politiques. « Pour Reich, les obstacles opposés par la société à la fonction de l’orgasme sont à l’origine de la formation de la cuirasse caractérielle et de la revendication narcissique », décrit Christophe Dejours.

Mais l’individu n’est pas entièrement modelé par la puissance sociale. Des résistances de l’appareil psychique perdurent. Les individus, même conscients de leurs angoisses, ne parviennent pas à les surmonter.

 

Le philosophe Arno Münster revient sur Herbert Marcuse. Il incarne le « freudo-marxisme » de l’Ecole de Francfort qui influence les révoltes étudiantes des années 1968. « Il est le premier à avoir uni la psychanalyse et le marxisme, dans une critique radicale de la société industrielle et de son idéologie, au nom des exigences de bonheur et de liberté qui animent chacun », résume Jean-Michel Palmier.

La civilisation impose une répression des désirs en raisin de la culpabilité. Des principes sont interdits et les possibilités de satisfaction sont limitées. Le travail se révèle aliéné, douloureux et misérable.

Herbert Marcuse partage les constats de Freud. La civilisation repose sur une répression des instincts. Le principe de réalité prédomine sur le principe de plaisir. En revanche, Herbert Marcuse ne se contente pas du constat. Il valorise le « grand refus » contre l’ordre social, incarné par les luttes de la jeunesse. Mais la transformation sociale ne peut s’appuyer que sur l’Eros. Dans le livre Vers la libération, Herbert Marcuse propose une contestation permanente pour refuser les règles du jeu répressif. Il critique l’aliénation, l’exploitation et la répression pour valoriser le principe de plaisir.

En revanche, Herbert Marcuse n’évoque pas l’exploitation au travail. Il ne s’inscrit pas dans une perspective de grève sauvage et de blocage des rapports de production. Il estime que Mai 68 est un modèle mais sans évoquer la grande grève des travailleurs.

 

Anselm Jappe évoque le mépris du marxisme orthodoxe pour la psychanalyse. La gauche considère les thématiques sexuelles comme « petites bourgeoises » et que les névroses ne concernent pas les travailleurs. La gauche estime qu’il suffit de dépasser la société de classes pour résoudre tous les problèmes de la vie humaine.

Herbert Marcuse critique Erich Fromm. Il reproche à ce néo-freudien de rechercher le bonheur et l’épanouissement dans la société actuelle. Cette démarche vise à aménager l’ordre social. Marcuse insiste au contraire sur la nécessaire destruction de la civilisation marchande pour libérer les instincts et les pulsions. Fromm se centre sur l’individu et abandonne la critique sociale. « Les révisionnistes ont spiritualisé le bonheur et la liberté et ainsi ils peuvent croire que le bonheur est possible même dans une société répressive », observe Anselm Jappe.

  

 

Sport et répression sexuelle

 

Patrick Vassort évoque l’importance du sport dans nos sociétés modernes. La critique du sport considère ce spectacle comme une véritable institution qui ne cesse de coloniser nos vies quotidiennes. Le sport s’apparente à un appareil stratégique capitaliste (ASC) qui vise à répandre la logique rationnelle et marchande sur tous les secteurs de la vie. « De la sorte, les ASC participent à la création de spectacles et de divertissements, ces derniers permettant le détournement des populations de leurs intérêts politiques, culturels, sociaux et économiques », analyse Patrick Vassort.

Les grandes organisations sportives, comme la FIFA, s’apparentent à des organisations mafieuses et criminelles. Les pots-de-vin et la corruption se banalisent pour désigner les lieux d’organisation sportive. Un véritable système clientéliste s’est créé avec une inter-dépendance financière entre chaque acteur.

 

Le sociologue Ronan David évoque le corps sportif. Les spectacles de sport montrent souvent des corps dénudés et en plein exercice. Néanmoins, le sport valorise la performance et s’oppose à toute forme d’érotisme. « Au travers de la compétition sportive, de la recherche de performance et de rentabilité, les corps sportifs s’inscrivent dans un processus de désérotisation auxquels ils ne peuvent échapper », analyse Ronan David.

Les corps doivent être soumis à l’entraînement et à la rationalité. Chaque mouvement devient calculé et répété. Le sport débouche alors vers une importante répression sexuelle. Le corps est réifié, transformé en outil de performance, en objet de labeur et de pénibilité, au détriment de la jouissance érotique. « La sensualité, l’érotisme demeurent inconnus pour les sportifs dont le corps-outil ne sert qu’à produire de l’efficacité corporelle », souligne Ronan David.

Le plaisir sportif après l’effort s’apparente à l’auto-érotisme et surtout au sadomasochisme. Le plaisir de la souffrance du corps s’accompagne de celui de détruire l’autre. « En ce sens, le plaisir sportif est plaisir de domination, d’annihilation de l’autre qui, dans le même temps, participe du renforcement du narcissisme et de sa propre souffrance », observe Ronan David.

Ensuite, le spectacle sportif repose sur la concentration des masses, dans un phénomène de peste émotionnelle selon l’expression de Wilhelm Reich. Le spectacle sportif demeure particulièrement agressif. « Ce qui est donné à voir aux spectateurs est bien la capacité à exercer la violence, à infliger des souffrances, à dominer l’autre grâce aux diverses mises en jeu musculaires et corporelles », constate Ronan David. La violence et la performance remplacent la douceur et les caresses. Les corps sont mécaniques et robotisés, loin de l’érotisme et de la sensualité.

 

  Joaquin Phoenix in Her

 

Dérives de la Théorie critique

 

L’Ecole de Francfort permet de développer une critique radicale de la société. La libération amoureuse et sexuelle semble limitée. Le patriarcat évolue et un véritable féminisme reste à inventer. Le cadre de la société marchande ne permet pas une véritable émancipation individuelle et collective. La Théorie critique et la psychanalyse permettent le développement d’un courant freudo-marxiste, incarné par Herbert Marcuse, avec la révolution sexuelle pour horizon.

Mais il existe également des aspects réactionnaires dans l’Ecole de Francfort. La critique de la société moderne peut déboucher vers la nostalgie pour un passé idéalisé et pour les valeurs traditionnelles. Des contributions de la revue Illusio reflètent cette dérive.

 

Adorno se penche sur la psychologie féminine après son étude sur la personnalité autoritaire. Il insiste sur la frivolité et la superficialité des femmes. Il se défend de toute misogynie car il attaque le patriarcat, dont les femmes ne sont que les objets. Mais son analyse repose sur des catégories économique et révèlent un marxisme mécanique qui rejette la sensualité, renvoyée de manière péjorative vers l’anarchisme.

Anselm Jappe valorise la figure de Christopher Lasch. Comme toute une mouvance réactionnaire, avec Dany Robert Dufour, la psychanalyse et l’Ecole de Francfort sont convoquées pour leurs aspects les plus réactionnaires. Leur cible : les libertés individuelles qui sont assimilées à la société de consommation. Certes, Anselm Jappe reconnaît honnêtement que Lasch défend le travail, la communauté, la famille et la religion. Mais il ne comprend pas que cette défense des valeurs réactionnaires découle d’une critique superficielle de l’individualisme contemporain. Il est possible de critiquer l’atomisation et la séparation des individus sans se reposer sur les valeurs réactionnaires. Ce qui est à critiquer n’est pas l’individualisme, mais sa récupération marchande.

 

Il semble important de se distinguer de toute une pseudo pensée critique qui cultive des relents réactionnaires. Les éditions L’échappée incarnent cette dérive de la Théorie vers des ruminations conservatrices. La société moderne est associée aux luttes féministes et homosexuelles qui valorisent l’individualité contre les structures collectives oppressantes. Si ces luttes ont été récupérées, il ne faut pas les dénoncer mais au contraire réactiver leur dimension critique.

Les limites de l’Ecole de Francfort expliquent ces dérives réactionnaires. La Théorie critique ne prend pas compte l’analyse de classe et ne s’inscrit dans aucune perspective de lutte. Au contraire, la critique de la vie quotidienne doit se relier aux mouvements sociaux pour permettre un véritable dépassement de l’ordre marchand.

 

 Source : Revue Illusio, Théorie critique de la crise. Capitalisme, corps et réification, Le bord de l’eau, 2016

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Pour aller plus loin :

Vidéo : « Critique du néolibéralisme ou critique de la société marchande ? », conférence publiée sur le site Palim Pasao le 11 août 2011

Vidéo : Round table – Des crises du capitalisme aux critiques du capitalisme

Vidéos : J’ai Très Mal au Travail : Interview de Christophe Dejours diffusée sur le site Souffrance & Travail le 14 juin 2011

Radio : émissions avec Christophe Dejours diffusées sur France culture

Radio : émissions avec Amselm Jappe diffusées sur France culture

Dejours Christophe, « Corps et psychanalyse », publié dans la revue L'information psychiatrique 3/2009 (Volume 85)

Anselm Jappe, L’anticapitalisme est-il toujours de gauche ?, publié sur le site Palim Pasao le 15 juillet 2015

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buquet 10/09/2016 14:02

la vrai théorie sur la révolution sexuelle c'est clairement Lucien Ernest Juin (E.Armand), anarchiste individualiste, un génie des analyses sociétales!