Le modèle politique de Podemos

Publié le 23 Avril 2016

Le modèle politique de Podemos
Podemos apparaît pour la gauche, et même au-delà, comme un nouveau modèle politique. Mais cette force politique originale comporte aussi ses contradictions et ses limites.

 

Le phénomène de la Nuit Debout, avec les occupations de places, relance l’idée d’un Podemos à la française. Des succès aux élections municipales et législatives de 2015 en font la force politique montante en Espagne. Podemos émerge le 17 janvier 2014 à l’initiative d’un groupe d’universitaires d’extrême-gauche. Ils s’appuient sur le mouvement du 15M qui éclate en 2011 et prétendent « convertir l’indignation en changement politique ». Podemos ne se réduit plus à un groupuscule de la gauche radicale pour devenir la troisième force électorale en Espagne.

La sociologue Héloïse Nez propose ses analyses dans le livre Podemos, de l’indignation aux élections. Ce phénomène politique nouveau renvoie aux spécificités du contexte espagnol avec les conséquences de la crise économique et la corruption de la classe politique. Podemos s’inscrit également dans la continuité d’un mouvement social. Mais, comme dans tout parti, des problèmes surgissent : structuration interne, leadership, communication, modes de financement. Podemos prétend répondre de manière différente à ces enjeux et entend proposer une alternative aux politiques d’austérité en Europe.

Podemos abandonne le folklore, le vocabulaire et les symboles traditionnels de la gauche. Son discours ne repose pas sur le clivage entre droite et gauche, mais sur l’opposition entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas ». Ce parti ne s’adresse pas uniquement aux classes populaires mais se veut rassembleur. Podemos révèle également les enjeux qui traversent les luttes sociales comme le 15M à travers leur bureaucratisation. « Je me suis intéressée en particulier aux tensions qui ont traversé le mouvement concernant le rapport au politique, entre une volonté de s’inscrire dans le système existant et un refus de s’impliquer dans la politique institutionnelle », analyse Héloïse Nez.

 

                                            Podemos<br/>de l’indignation aux élections

Les origines de Podemos

 

Si Podemos présente une base sociale diversifiée, son groupe de dirigeants révèle un profil très homogène. Ce sont tous des intellectuels qui ont une expérience politique à l’extrême-gauche. Leur manifeste « Avancer ses pions » est publié le 14 janvier 2014. Les élections européennes de mai 2014 permettent une première percée électorale et une ascension rapide.

Deux groupes sont à l’origine de Podemos. Des professeurs en sciences politiques de l’Université Complutense de Madrid s’associent avec des militants du groupuscule gauchiste Izquierda anticapitalista. Ces universitaires appartiennent à la petite bourgeoisie intellectuelle. Mais ils demeurent précaires et marginalisés au sein de l’Université. Surtout, ces intellectuels sont des militants qui participent aux mouvements sociaux. Ils sont également passés par des partis et des syndicats et en ont retiré de la déception. La vague de l’altermondialisme et les mouvements étudiants ont forgé leur socialisation politique. Mais ils ne participent pas activement au mouvement du 15M. Ils le vivent en inspirateurs ou en spectateurs engagés.

Ces universitaires partagent des référencent politiques communes comme Nicolas Machiavel et Antonio Gramsci. Les intellectuels paufinent leur sens de la communication à travers la Tuerka, une chaîne de télévision diffusée sur Internet. Ils apprennent à tenir un discours clair et synthétique. L’autre groupe fondateur de Podemos comprend les militants d’Izquierda anticapitalista. Ce parti semble proche du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) en France. Ces militants participent au mouvement du 15M et s’associent avec les universitaires pour créer un nouveau parti. Mais ce sont évidemment les intellectuels qui monopolisent tous les postes de pouvoir.

 

Les dirigeants de Podemos se réfèrent aux gouvernements de gauche en Amérique latine, comme au Venezuela ou en Bolivie. Ce continent a connu une crise économique dans les années 1990 et 2000. Les plans d’austérité imposés par la Banque mondiale et le FMI ont même conduit des Etats à la ruine. Le contexte semble donc proche de celui qui règne actuellement en Europe. Surtout, dans certains pays, des dirigeants de gauche ont remporté des élections. Ils ont amorcé une « révolution bolivarienne », avec des aides sociales clientélistes et la personnalisation du pouvoir. Contre les thèses altermondialistes colportées par John Holloway, qui souhaite « changer le monde sans prendre le pouvoir », les dirigeants de Podemos insistent sur la prise d’un pouvoir d’Etat.

La crise économique semble particulièrement violente en Espagne. La bulle immobilière a explosé. Le secteur du bâtiment s’est effondré. Les expulsions de logement se multiplient et le chômage ne cesse d’augmenter et touche notamment les jeunes diplômés. Le mouvement du 15M apparaît comme une révolte face à cette situation. Des manifestations débouchent vers des occupations de place publique. Progressivement des assemblées se diffusent dans les quartiers. Un espace de délibération dépasse l’entre soi militant. « Les assemblées réunissent ainsi une grande diversité d’individus qui n’ont pas forcément d’expérience de mobilisation antérieure, mais qui prennent conscience de leur capacité d’action collective en partageant leurs problèmes et frustrations de la vie quotidienne », observe Héloïse Nez. L’horizontalité et le consensus doivent empêcher la concentration du pouvoir. Podemos se présente comme une traduction électorale de ce mouvement social.

 

Pablo Iglesias leader du parti Podemos

 

Du mouvement social au parti politique

 

Le 15M s’oppose à la classe politique et au système démocratique. La représentation et la monopolisation du pouvoir sont vivement attaquées. Pourtant, Podemos s’appuie sur cette expérience pour créer un parti avec un chef charismatique. Mais le mouvement du 15M se divise en deux courants. Une partie souhaite réformer le système électoral et les institutions. Mais un courant plutôt libertaire s’appuie sur les luttes sociales, notamment contre les expulsions de logement. Il alimente les mouvements des squats et des centres sociaux. « L’objectif est de revendiquer un droit au logement, mais aussi de forger une contre-culture, en s’inscrivant dans une tradition politique autonome », précise Héloïse Nez.

Au contraire, Podemos insiste sur la nécessité de changements institutionnels et parvient à attirer de nombreux militants et sympathisants du 15M. La lutte collective et les assemblées accélèrent la politisation. Des anonymes s’expriment devant une population importante. Des inconnus se rencontrent et décident collectivement. Les problèmes ne sont plus perçus comme individuels, mais comme les conséquences d’un système politique et social. Une émancipation individuelle et collective pose la question de la transformation de la société dans son ensemble.

 

Le discours de Podemos reprend celui du 15M, mais la stratégie politique est différente. Le mouvement du 15M attaque la délégation du pouvoir tandis que Podemos valorise la structure partisane avec un leader fort. Ensuite, le changement ne passe plus par les luttes sociales mais par les institutions. Mais Podemos s’appuie sur l’expérience des assemblées. Des cercles s’organisent sur une base territoriale ou par secteur professionnel. Ils se créent de manière spontanée, sans la planification du parti. En revanche, les réunions sont davantage encadrées. La prise de décision ne fait plus au consensus, mais au vote, ce qui favorise les prises de pouvoir et les manipulations.

A Parla, le cercle Podemos semble plus âgé et masculin que l’assemblée du 15M. Les militants se caractérisent également par une importante diversité sociale. Les jeunes au chômage sont présents, mais ils côtoient des personnes avec un emploi qualifié (architecte, informaticien, psychologue). Des personnes militent depuis longtemps. D’autres se sont engagés à partir du 15M. Mais certains découvrent la politique avec Podemos. La majorité des militants considèrent que les manifestations ne servent à rien. Pour eux, seul un passage par les institutions peut permettre un changement politique. « Et puis il y a un plus petit nombre, une minorité parmi laquelle je me trouve, qui croit que la réussite du 15M n’est pas de devenir un parti politique, c’est de contester la logique de la représentation politique », analyse Fernando. Cette minorité libertaire privilégie les luttes sociales et les changements concrets sur les élections et les postes de pouvoir.

 
A picture taken on December 17, 2015 shows an elderly couple looking at posters of Leader of left wing party Podemos and candidate for the upcoming December 20 general election, Pablo Iglesias in a street of Madrid. AFP PHOTO/ PIERRE-PHILIPPE MARCOU SPAIN-VOTE-CAMPAIGN-POSTERS
 

Un renouvellement politique relatif

 

Podemos propose un nouveau discours. Le clivage n’est plus entre la gauche et la droite mais entre le haut et le bas. Les 99% s’opposent aux 1% qui compose les élites. Cette formule semble réductrice. Elle occulte les inégalités, notamment selon les classes sociales. Mais le refus de l’étiquette de la gauche permet de dépoussiérer le vieux militantisme. Le folklore et les symboles de la gauche sont abandonnés pour sortir de l’entre soi minoritaire. Pablo Iglesias cherche à se distancier du « typique gauchiste, triste, ennuyeux, amer ».

Podemos veut arriver en tête aux élections pour conquérir tous les pouvoirs. Pour cela, il refuse la langage sinistre et négatif de la défaite. Podemos véhicule un message d’espoir à partir d’un discours simple. La démocratie, la souveraineté et les droits sociaux deviennent martelés comme des concepts clés. Mais le programme de Podemos s’apparente à celui de la social-démocratie traditionnelle. L’Etat doit réguler l’économie capitaliste à travers des droits sociaux. Néanmoins, Podemos se veut également à l’écoute des propositions des mouvements et des associations. Même si, en quête de crédibilité, les dirigeants du parti se soumettent à une logique classique de gouvernement. Le programme est élaboré par les experts et ne provient plus de discussions et de délibérations citoyennes.

Podemos s’appuie sur le leadership et la personnalisation politique. Le visage de Pablo Iglesias est même imprimé sur les bulletins de vote. Ce jeune intellectuel au look banal, au discours simple et qui aime Game of Thrones incarne son parti. Surtout, il est devenu une figure médiatique depuis ses fréquentes apparitions télévisées. Ensuite, Podemos peaufine sa communication avec une utilisation importante des nouveaux médias.

 

Podemos s’apparente à un parti classique. Ses dirigeants imposent une organisation hiérarchisée pour gagner des élections, au détriment d’une implantation territoriale qui permet de construire une force politique à long terme. Le conseil citoyen, une structure rigide et verticale, se superpose aux cercles. La participation des militants de base ne cesse donc de s’effondrer. « On assiste ainsi à une délégation de pouvoir des militants vers les élus du conseil citoyen, qui correspond à un processus classique de concentration du pouvoir au sein des organisations politiques », analyse Héloïse Nez.

Podemos est souvent présenté comme un parti de non-professionnels, qui permet à n’importe qui de faire de la politique. Mais ses dirigeants insistent sur une dimension élitiste qui distribue les postes de pouvoir selon les compétences universitaires et militantes. Podemos s’enferme dans le cadre de la démocratie représentative qui repose sur l’élection d’une classe dirigeante.

 

Alexis Tsipras, leader de Syriza avec Pablo Iglesias chef de Podemos, parti de gauche antilibéral espagnol le 22 janvier.

 

L’impasse Podemos

 

Héloïse Nez propose des analyses pertinentes sur le phénomène Podemos. Son livre tranche avec le récit des dirigeants du parti qui refusent la moindre critique. Surtout, Héloïse Nez connaît bien la situation espagnole et puise ses recherches jusque dans les racines du 15M. Podemos est bien décrit comme l’émanation d’un mouvement social.

En revanche, la nouveauté de Podemos doit être nuancée. Ses dirigeants ne font que réchauffer la vieille tambouille marxiste-léniniste. Ils séparent le social du politique. La lutte concrète est cantonnée à une simple contestation. Il lui faut alors un débouché politique sous la forme électorale et institutionnelle. Pire, les dirigeants de Podemos ironisent sur les manifestations qui ne servent à rien.

Mais leur stratégie politique n’est qu’une social-démocratie décomposée et camouflée sous un marketing numérique. Podemos ne propose en réalité aucune idée nouvelle. Il n’y a que la communication qui change. C’est toujours l’éternel programme de la gauche du capital qui se traîne depuis au moins les années 1980. Un simple retour aux Trente glorieuses sans véritable transformation de la vie quotidienne. Une administration de l’exploitation capitaliste pour tenter de la rendre un peu plus humaine. Podemos, comme Syriza en Grèce, peut également se contenter de gérer une politique d’austérité une fois arrivé au pouvoir. C’est le triste destin historique de la social-démocratie.

Ensuite, Podemos révèle la dérive des mouvements sociaux vers une bureaucratisation. Alors que les assemblées du 15M permettent à n’importe qui de prendre la parole et de participer à la prise de décision, Podemos permet la confiscation du pouvoir par une poignée de bureaucrates. Même sans cravate, le masque de Podemos peine à camoufler le visage hideux de la vieille classe politique, arriviste et prête à tout pour conquérir le pouvoir.

 

Podemos n’est pas un espoir nouveau, mais devient le fossoyeur des luttes sociales. Le bouillonnement contestataire du 15M révèle quelques limites. La lutte semble bien implantée dans les quartiers et par rapport au problème du logement. En revanche, la révolte n’a pas embrasé les entreprises, les lieux de travail pour attaquer la précarité et l’exploitation. Ce qu’il manque au 15M, ce n’est pas un débouché électoral, mais une généralisation de la révolte.

Mais le succès de Podemos révèle surtout les contradictions du 15M, et de tous les mouvements sociaux. Une tendance réformiste estime que les luttes doivent servir d’aiguillon pour le pouvoir, pour réformer les institutions et changer la loi. Un autre courant estime également que les changements concrets de la vie quotidienne demeurent essentiels. Mais la lutte sociale doit par elle-même devenir politique. Les assemblées ne doivent pas se contenter de faire des propositions au pouvoir, mais doivent balayer la classe dirigeante. Ce clivage politique peut renvoyer à un clivage de classe. Podemos est divisée entre une petite bourgeoisie intellectuelle dévorée d’ambition et des classes populaires qui doivent lutter pour survivre. La petite bourgeoisie aspire à remplacer la bourgeoisie à la tête de l’Etat. Les classes populaires doivent défendre leurs intérêts dans la perspective d’une abolition de la société de classe.

 

Source : Héloïse Nez, Podemos, de l’indignation aux élections, Les petits matins, 2015

Articles liés :

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Les anarchistes et le mouvement du 15-M

La gauche radicale contre l’austérité en Europe

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Héloïse Nez, Podemos de l’indignation aux élections, émission Les Glaneuses diffusée sur Radio Campus Tours le 15 mars 2016

Vidéo : Espagne : l’année de Podemos, diffusée sur ARTE Reportage le 19 décembre 2015

Vidéo : Espagne : Podemos à l'épreuve du pouvoir, émission Focus diffusée sur France 24

Vidéo : Élections législatives en Espagne : Vers la fin du bipartisme ?, diffusée sur BFM TV

Radio : émission avec Héloïse Nez diffusées sur France Culture

 

Romane Ganneval, Héloïse Nez : “On assiste à un changement en profondeur du système politique espagnol”, publié sur le site du magazine Society

Mathieu Dejean, “Dès le départ, Podemos s’est présenté comme un parti né pour gagner”, publié sur le site du magazine Les Inrockuptibles le 21 décembre 2015

Ivan du Roy, Un Podemos « à la française » est-il possible ?, publié sur le site Basta Mag le 21 décembre 2015

Sophie Rahal, Héloïse Nez, sociologue : “Podemos rebat les cartes du jeu politique”, publié sur le site du magazine Télérama le 19 décembre 2015

Talia Olvera Martinez, « Avec 20 % d’indécis, rien n’est joué en Espagne », publié sur le site du magazine Politis le 18 décembre 2015

 Robert Duguet, Héloïse Nez, voyage à l’intérieur de Podemos, publié sur Mediapart le 9 février 2016

Perrine Paindavoine, [Essai #3] Podemos, de l’indignation aux élections, publié sur le site Frondeuse le 20 janvier 2016

Hedwig Marzolf et Ernesto Ganuza, Les Indignés au pouvoir ? Le cas de Podemos en Espagne, publié sur le site Dormira jamais

Articles d'Héloïse Nez publiés sur le site Metropoltiques

Articles d'Héloïse Nez publiés sur le portail Cairn

Publié dans #Actualité et luttes

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