Games of Thrones : série et stratégie politique

Publié le 14 Novembre 2015

Games of Thrones : série et stratégie politique
Game of Thrones, série à succès, permet d'ouvrir des réflexions critiques sur l'Etat, la politique et les possibilités de révolte.

 

La série Game of Thrones est déjà devenue culte. Tous les ingrédients du bon divertissement sont réunis : aventures, intrigues, sexe et violence. Mais le scénario repose surtout sur une réflexion sur l’ordre politique à travers une lutte à mort pour conquérir le pouvoir. Le tout dans une ambiance d’un effondrement civilisationnel qui rappelle la crise économique de 2008.

Pablo Iglesias et d’autres cadres de Podemos proposent de présenter Les leçons politiques de Game of Thrones. Leur mouvement tente de renouveler le langage politique en sortant des vieilles références de la gauche. Les séries permettent effectivement de diffuser une critique sociale sans la pesanteur d’une idéologie routinière.

Avec Game of Thrones, le plaisir du spectateur se confond avec une réflexion sur les intrigues politiques. « Le scénario présenté par la série est avant tout un scénario où le pouvoir est disputé, et où la moralité de chaque protagoniste se définit précisément par la manière dont il dispute ce pouvoir », présente Pablo Iglesias. Une vision critique des gouvernants rejoint l’actuelle méfiance de la population à l’égard de ses dirigeants politiques.

 

                                      couverture de LES LEÇONS POLITIQUES DE GAME OF THRONES

 

Une réflexion sur l’Etat et la guerre

 

Juan Carlos Monedeno évoque le lien entre cinéma et politique. Voir une série ou un film ne débouche pas vers le passage à l’action politique. En revanche, la fiction peut refléter l’évolution de nos sociétés. La série Game of Thrones rejette toute forme de morale. Les personnages peuvent passer rapidement de la force à la faiblesse, de la loyauté à la trahison, de la docilité à la désobéissance.

Les séries fantastiques permettent de s’évader d’un monde vulgaire et de la routine du quotidien. « Elles permettent d’inventer des alternatives et de mettre en pratique de nouvelles possibilités », souligne Juan Carlos Monedeno. Mais la série se centre sur le pouvoir et ne parle pas de la classe ouvrière et des exploités. Ce sont les arcanes politiques des palais qui sont montrées. Pour autant, Game of Thrones ne s’apparente pas à un monde clôt, comme le château de Kafka. Au contraire, de nombreuses brèches se dessinent.

 

Ruben Martinez Dalmau évoque la légitimité du pouvoir royal. Game of Thrones semble s’inspirer de la construction des Etats modernes au Moyen-Age. Des royaumes s’affrontent pour conquérir une légitimité politique. La centralisation permet la concentration du pouvoir politique dans les mains d’un prince des princes.

Les rois doivent s’appuyer sur des armées et fidéliser des mercenaires. Pour cela l’argent semble indispensable. Mais le roi doit également construire une légitimité à travers une histoire, des récits, des rituels, des protocoles, la représentation de sa propre personne comme un grand héros mythologique.

 

Inigo Errejon évoque la guerre et la politique. Le monde de Game of Thrones semble fondé sur le rapport de force, le conflit et la violence. La guerre fonde le pouvoir politique. Cette approche s’oppose à la vision libérale qui privilégie la négocation, le compromis et le consensus. Au contraire, dans la série, la guerre permet d’abattre l’ordre ancien pour en construire un nouveau. Les protocoles et procédures semblent dépassés par les passions, les loyautés et les trahisons.

La politique se réduit à l’évaluation des forces en présence pour préparer la guerre. La morale, le débat, le savoir et la persuasion disparaissent au profit du pouvoir et de la force. Ned Starck s’appuie sur le droit et la légitimité, et non sur le rapport de force. C’est ce qui fonde son erreur. « La différence entre trahison et légitimité ne dépend que d’un rapport de force militaire qui amène la victoire ou la défaite : le perdant est traître, et le gagnant est un héros, un roi légitime », analyse Inigo Errejon.

Carl Schmitt estime que la politique consiste à distinguer les amis et les ennemis. Cette séparation permet de stabiliser les positions et de consolider les identités politiques. Pour Antonio Gramsci, la « guerre de position » permet l’articulation, la structuration et la mobilisation de chaque camp qui correspond à une identité politique.

 

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Une réflexion sur le pouvoir et la morale

 

Pablo Iglesias évoque la réflexion sur le pouvoir. La série s’appuie sur la pensée de Nicolas Machiavel pour proposer sa conception du pouvoir. Aristote insiste sur le savoir faire pour bien gouverner. C’est la loi qui doit permettre de diriger la cité. Au contraire, Machiavel estime que la politique est un art avec un ensemble de pratiques étatiques. Les lois et les institutions sont alors dépassées par la primauté du pouvoir étatique. « Dans Game of Thrones, comme dans Le Prince, la politique n’est autre que la lutte pour la conquête ou la conservation du pouvoir », souligne Pablo Iglesias.

Antonio Gramsci estime que les dominants ne puisent pas leur pouvoir uniquement dans la force de l’Etat. Ils s’appuient également sur l’importance de la culture pour que les dominés intériorisent leur domination. La lutte pour le pouvoir se situe également au niveau des valeurs, des idées, des discours.

 

Hector Meleiro revient sur le personnage de Ned Stark. Charismatique et généreux, il est au centre de la saison 1. Mais sa pratique du pouvoir ne correspond pas aux principes dictés par Machiavel, et il finit par perdre la partie.

La morale chrétienne impose une vision idéaliste de la politique. Au contraire, Machiavel s’appuie sur les faits : sur ce qui est, et non sur ce qui devrait être. Il aborde le pouvoir de manière réaliste et rationnelle. L’histoire permet de puiser des conseils et des renseignements pour saisir les règles générales du fonctionnement du pouvoir et de la politique. Le personnage de Tyrion Lannister, avec son humanisme réaliste, se rapproche de la philosophie machiavélienne.

Machiavel porte un regard réaliste et pessimiste sur les relations humaines. Dans la lutte pour le pouvoir, ce n’est pas la vertu morale qui détermine la réussite ou l’échec d’une entreprise. Pour conserver et accroître son pouvoir, le prince doit apprendre à « pouvoir ne pas être bon, et d’en user et de n’en pas user selon la nécessité ». Le prince doit s’adapter selon les circonstences, mais ne doit pas avoir peur de se salir. Il faut alors préférer le moindre mal à un idéal innaccessible. Dans Game of Thrones, l’honneur et la morale ne présentent aucune garantie de survie.

Ned Stark est présenté comme un bon gouvernant, juste et honnête. Mais son sens de l’honneur et sa droiture morale l’empêchent d’analyser lucidement les situations problématiques. Par exemple, il refuse d’assassiner Daenerys car elle est trop jeune pour représenter une menace. Pourtant, ce personnage ne cesse de renforcer sa puissance au cours de la série. Ned Stark semble préférer le salut de son âme plutôt que de décider pour le moindre mal et ses intérêts.

 

           GOT

 

Des subjectivités rebelles

 

Cristina Castillo et Sara Porras évoquent la dimension féministe de Game of Thrones. La série montre la diversité des formes de pouvoir et de relations humaines. Les femmes tentent de survivre dans un monde encadré par de fortes contraintes sociales.

Au début, Daenerys est vendue. Elle incarne la féminité, belle et passive. Mais elle passe rapidement du statut de femme-objet à celui de reine. C’est dans l’espace intime qu’elle prend conscience des désirs et de son pouvoir. Elle ne se soumet plus comme une esclave mais devient maîtresse de son plaisir et de son couple. La rébellion contre le patriarcat commence par le corps et la sexualité. Daenerys s’appuie sur les couches les plus basses de la société, les esclaves, pour construire une armée et accéder au pouvoir.

Cersei Lannister apparaît comme une femme forte et intelligente. Elle n’affirme pas sa personnalité par la subversion mais par l’adaptation. Mais elle apparaît comme une figure négative et suscite l’antipathie. Elle s’adapte aux normes patriarcales pour contrôler le pouvoir à travers les hommes qui l’entourent.

 

Clara Serra Sanchez et Eduardo Fernandez Rubino évoquent le pouvoir et la subjectivité. Le succès de la série semble en grande partie lié à des personnages attachants malgré leurs nombreux défauts. Ils sortent de la norme et apparaissent souvent comme des marginaux. Ce sont des femmes, des bâtards, des eunuques, des nains, des prostituées, des mutilés, des hommes trop féminins et des femmes trop masculines. Une solidarité entre les exlus s’observe également. Des personnages marginalisés s’entraident.

Les personnages deviennent encore plus sympathiques lorsqu’ils transgressent les normes sociales. La jeune Arya Stark refuse d’être mariée et s’adonne à des activités associées au genre masculin, comme le combat à l’épée. Elle trace sa propre voie et rompt avec ce que la société attend d’elle. Daenerys, Brienne ou Tyrion décident de rompre la voie tracé pour eux et le rôle qui leur est assigné. Les personnages possèdent tous une marge de manœuvre. Ils peuvent se rebeller contre ce qui les conditionne et les détermine.

La série refuse toute forme d’essentialisme social ou moral. Les hommes ou les femmes ne sont pas montrés comme naturellement bons ou mauvais. Même les exclus peuvent se montrer mauvais. Le destin des personnages n’est pas tout tracé et leur trajectoire n’est jamais définitive.

 

 

Une pensée stratégique dépassée

 

La série Game of Thrones propose une réflexion sur l’Etat et le pouvoir. Les cadres de Podemos utilisent habilement les outils des sciences politiques pour analyser les enjeux de la série. Ce monde fantastique correspond bien à la pensée de Nicolas Machiavel. Le pouvoir n’est pas montré de manière idéaliste. C’est avant tout un rapport de domination. Les dirigeants ne cherchent pas à améliorer les conditions de vie des populations. Ils cherchent avant tout à conserver leur pouvoir. La plupart des personnages principaux de la série ne se conforment pas au modèle du héros juste et généreux. Ce sont des dirigeants prêts à tout pour préserver leur petit confort. Game of Thrones propose donc une vision sombre et pessimiste du monde. Les classes dirigeantes apparaissent sous leur vrai visage, sans la moindre hypocrisie morale.

Mais la série n’est pas uniquement ce monde clôt, unidimensionnel, comme une cage d’acier qui empêche toute forme d’utopie. Loin d'une vision figée et déterministe, l'histoire n'est pas écrite d'avance. Les rebondissements et les évènements participent d'ailleurs à donner de la saveur à cette série aux fins de saisons toujours surprenantes. Des personnages tentent de s’extraire des normes et des contraintes sociales. Malgré la description implacable des hiérarchies, la série préserve des espaces émancipateurs et laisse ouvertes de nouvelles possibilités d’existence.

 

En revanche, les dirigeants de Podemos proposent des interprétations discutables. Ils tirent de la série leur propre morale, qui sert évidemment leurs intérêts politiques. Pablo Iglesias insiste sur la nécéssaire prise de pouvoir pour transformer la société. Cette leçon politique de la série sert évidemment ses intérêts, mais peut apparaître comme une interprétation erronée. Le bureaucrate de Podemos s’identifie à la Khaleesi qui construit une armée et libère les esclaves. Il défend la légitimité et la conquête du pouvoir, sans doute pour attaquer des militants de Podemos qui portent des aspirations plus libertaires. Pablo Iglesias s’inscrit dans la vieille logique marxiste-léniniste de la prise du pouvoir d’Etat. Il ne perçoit pas la logique bureaucratique et la logique de l’Etat qui emporte même les personnages les plus moraux vers des dérives autoritaires.

Sa lecture de Machiavel semble proche de celle de Lénine. Il propose une conception militaire de la politique. Il s’agit alors d’échafauder un plan stratégique, de terrasser des adversaires et de se maintenir au pouvoir. Cette conception de la politique repose sur un pouvoir personnel qui bénéficie à une élite dirigeante et délaisse la majorité de la population. Pourtant il existe un sujet politique qui reste très peu évoqué par Pablo Iglesias et par la série : c'est le peuple. Même Nicolas Machiavel insiste sur l'importance de la plèbe et de ses dangers, selon son point de vue. La révolte des prolétaires, des exploités, des classes populaires peut permettre de renverser l'ensemble de l'échiquier politique et de tous les royaumes pour inventer une nouvelle société. 

 

Source : Pablo Iglesias (dir.), Les leçons politiques de Game of Thrones, traduit par Tatiana Jarzabec, Post-éditions, 2015

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Pablo Iglesias parle des Leçons politiques de Game of Thrones, publiée sur le site Post-éditions dans sa revue de presse

Vidéo : Game of Thrones : stigmate, émancipation, la leçon sociologique de Tyrion Lannister – Blabla #12, publié sur le site Osons causer

Radio : Séries, cinéma, idéologies et luttes des classes, sur le site Vosstanie le 5 novembre 2014

Guifré Bombilà, « Game of Thrones » : une critique d’un monde injuste et inégalitaire, traduit et publié sur le site Avanti le 29 mai 2013

Frédéric Lemaire, Comment Bourdieu éclaire « Game of Thrones » (et vice-versa), publié sur le site Rue 89 le 27 octobre 2013

Erwan Cario, Raphaël Garrigos, Isabelle Roberts et Isabelle Hanne, Foire of Thrones, publié dans le journal Libération le 27 avril 2013

Bruno Poussard, Série. Ce que Game of Thrones dit de notre monde contemporain, publié dans le journal Ouest France

Alex Baptiste Joubert, « Game of Thrones », un manuel de science politique, publié sur le site Slate le 7 avril 2014

Alain Bourges, Show me a Hero ... et autres considérations politiques, publié sur le site Les carnets de la télévision le 28 octobre 2015

Ludovic Lamant, Etat espagnol. « Podemos réinvente l’acclamation spartiate via Internet », publié par Mediapart, le 30 octobre 2014
Pablo Iglesias, Podemos, « notre stratégie », publié sur le site On n'est pas des moutons le 22 juillet 2015
Charles Tilly, La guerre et la construction de l'Etat en tant que crime organisé,  publié dans la revue Politix, Année 2000, Volume 13, Numéro 49 

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