La gauche radicale contre l’austérité en Europe

Publié le 4 Novembre 2013

La gauche radicale contre l’austérité en Europe
Des universitaires définissent les contours d’une gauche radicale en Europe. Cette autre gauche s’oppose à la politique d’austérité mené par la gauche de gouvernement.
 

Un renouveau des luttes sociales émerge en Europe et dans le monde. Les mesures d’austérité alimentent des résistances populaires. Dans ce contexte il semble intéressant de se pencher sur les partis qui prétendent incarner ses luttes sociales. Entre la gauche de gouvernement et l’extrême gauche, une « gauche radicale » entend encadrer les luttes et les ramener dans le giron institutionnel. Un livre récent évoque la gauche radicale, avec un regard bienveillant. Cette extrême gauche du capital peut également être analysée sous un regard plus critique.

L’introduction du livre présente les enjeux. La gauche ne se réduit pas à sa version social-libérale qui mène des mesures d’austérité, comme le Parti socialiste en France. Une autre gauche incarne une résistance populaire et refuse de se plier à ce cadre de promotion du marché. « C’est cette gauche qui participe aux luttes sociales, à celles des Indignés, des syndicats et des associations », précise l’introduction.

En réalité, cette gauche radicale s’apparente à la « gauche de gauche » promue par le sociologue Pierre Bourdieu. En France, ce courant est notamment incarné par la Front de gauche de Mélenchon. Cette mouvance se pare des oripeaux de l’anticapitalisme mais propose davantage d’aménager et de réguler la barbarie marchande, plutôt que de la supprimer.

 

 

                           

La gauche radicale dans l’histoire du mouvement ouvrier

 

L’historien Jean Numa Ducange revient sur l’histoire de la gauche radicale dans le mouvement ouvrier. Le terme de gauche est associé à la place occupée au sein du Parlement. Mais le mouvement ouvrier refuse longtemps de s’intégrer dans le monde politique bourgeois.

Le positionnement par rapport à la Révolution française distingue les différents courants politiques. Avec le développement du monde industriel et de la question sociale, le mouvement ouvrier se construit. Le socialisme et le marxisme deviennent les idéologies qui nourrissent les révoltes sociales. En 1848, des soulèvements populaires éclatent en Europe. En France, l’insurrection révèle un affrontement qui oppose deux classes sociales. Le premier Parti ouvrier européen est créé en Allemagne en 1863. « Il vise avant tout à regrouper les travailleurs sur la base d’intérêts économiques spécifiques distincts de ceux de la bourgeoisie », précise Jean Numa Ducange. Son dirigeant, Ferdinand Lassalle, s’appuie sur les élections pour conquérir le pouvoir d’État. Un autre parti privilégie au contraire le renversement de l’État. En 1864, une Association Internationale des Travailleurs est créée. Cette organisation permet de coordonner tous les courants du mouvement ouvrier, des anarchistes aux « collectivistes ». « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », demeure la formule fondatrice de cette Première internationale. L’usage de la grève, le rôle du Parti et de la centralisation politique sont débattus. En 1871, la révolte de la Commune de Paris interroge la spontanéité révolutionnaire et la rupture avec l’État. En 1875, le programme de Gotha unifie les deux partis allemands. Karl Marx estime que son programme demeure trop réformiste et imprécis.

En 1888, une Deuxième internationale est créée. Cette nouvelle organisation regroupe des partis ouvriers qui s’intègrent dans la démocratie parlementaire. Eduard Bernstein dénonce le « révolutionnarisme ». Il théorise la social-démocratie qui s’appuie sur des réformes pour aménager le capitalisme, au lieu de le supprimer. Au contraire, Rosa Luxembourg maintient une perspective de révolution pour renverser le capitalisme. En 1905, une révolte éclate en Russie. Ce mouvement révèle l’importance de la spontanéité. Il s’appuie sur les soviets et les conseils ouvriers qui permettent l’auto-organisation du prolétariat. Le syndicalisme révolutionnaire se développe en préservant son indépendance par rapport aux partis politiques. En 1914, c’est le nationalisme de guerre qui prime sur l’internationalisme. Les partis ouvriers semblent intégrés aux démocraties bourgeoises et défendent donc la guerre.

 

La Révolution russe de 1917 marque un tournant. Lénine impose son modèle autoritaire du bolchevisme. Inversement, les soviets et les conseils ouvriers proposent une alternative aux partis et aux syndicats. Mais les bolcheviques deviennent majoritaires dans les soviets et imposent alors un régime autoritaire. Une vague révolutionnaire éclate en Europe avant d’échouer. Mais un mouvement communiste parvient à s’implanter en Europe pour s’opposer à la social-démocratie réformiste. En dehors de ses deux courants autoritaires, les courants « conseillistes » défendent les conseils ouvriers. Ils dénoncent la bureaucratisation des organisations politiques et syndicales. Les prolétaires doivent s’organiser eux-mêmes. Face à la montée du fascisme, les partis communistes défendent la nation et la démocratie bourgeoise dans le cadre de Fronts populaires.

Après 1945, des partis communistes sont intégrés à la démocratie bourgeoise comme en France. Ce réformisme radical pense transformer la société à travers la démocratie parlementaire. Pourtant, une culture populaire et des pratiques de lutte perdurent au sein du mouvement communiste. En 1968, des mouvements révolutionnaires émergent en France et en Europe. « Par rapport au « vieux » mouvement ouvrier, ces mouvements remettent en cause les relations classiques entre employeurs et employés, mais aussi la hiérarchie classique qui règne en interne dans les partis et les syndicats », décrit Jean Numa Ducange. Toutes les formes d’autorité et de répression sont attaquées. Les femmes, les jeunes et les ouvriers participent à ces mouvements. En Italie, l’opéraïsme illustre l’insubordination ouvrière. Mais, tous les mouvement qui remettent en cause le capitalisme et luttent pour la transformation sociale s’effondrent progressivement. Aujourd'hui, la gauche radicale s’apparente à un champ de ruine qui se contente d’aménager le capital.

 

 

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La gauche radicale face à la crise

Louis Weber, dans sa présentation des organisations de la gauche radicale, révèle clairement son orientation réformiste. Ainsi, cette autre gauche se réduit à des bureaucraties qui barbotent dans le marigot des regroupements politiciens du Parlement européen. Il n’est donc pas question d’envisager le moindre mouvement de rupture avec l’État et le capitalisme. Cette gauche semble surtout institutionnelle et électoraliste. En Allemagne, le bedonnant Die Linke incarne cette prétendue « autre gauche ». Cette bureaucratie regroupe des sociaux-démocrates et des staliniens qui veulent encadrer les luttes sociales pour les maintenir dans un carcan réformiste et institutionnel. L’autre gauche se limite bien souvent à une défense désespérée de l’État-providence et des débris du keynésianisme.

Louis Weber présente un panorama de la gauche radicale en Europe. Mais sa présentation se limite aux partis, et en particulier ceux qui obtiennent des résultats électoraux. Ses partis s’apparentent davantage à des pépinières d’arrivistes. Avec des résultats électoraux médiocres, ils s’attachent à participer à des gouvernements socio-libéraux comme dans les pays scandinaves. En revanche, les luttes sociales dans les différents pays européens ne sont malheureusement pas évoquées. Cette autre gauche est même parfois liée à des syndicats qui collaborent aux plans d’austérité, comme en Espagne.

 

Philippe Marlière évoque les débats qui traversent la gauche radicale. Il observe une droitisation de la social-démocratie qui se soumet au dogme néolibéral. Dès lors, un espace s’ouvre sur sa gauche. Le mouvement altermondialiste dénonce la marchandisation des services publics.

Pour le reste, les analyses de Philippe Marlière sont celles d’un universitaire bourgeois effarouché par le moindre mouvement populaire. Il met en garde contre une radicalisation du Front de gauche et sur une éventuelle dérive « sectaire ». Dans le monde réel, ce parti regroupe des arrivistes et des bureaucrates qui ne veulent surtout pas remettre en cause leur rôle et leur place dans l’ordre social. La radicalité de Philippe Marlière n’est pas celle de Marx qui propose de prendre les choses à la racine pour critiquer les fondements du capital. Pour Philippe Marlière, « la gauche radicale fait le pari que des changements profonds peuvent être réalisés par le biais des élections ». Ses partis s’opposent donc à un mouvement de rupture révolutionnaire. « On peut toutefois remarquer que dans la conduite de leur action politique, nombre de partis de la gauche radicale adoptent une démarche réformiste qui les rapprochent de la social-démocratie », se réjouit même Philippe Marlière.

Ce constat semble pourtant pertinent. La « gauche radicale » s’apparente effectivement à la vieille social-démocratie avec ses pratiques électoralistes et bureaucratiques. L’universitaire, malgré ses idées contestables, a au moins le mérite de présenter clairement le débat souvent éludé. « La gauche radicale a donc opté pour la voie parlementaire vers le socialisme. Le choix entre une approche révolutionnaire et réformiste s’est posé très tôt et a placé la gauche devant un dilemme qui ne peut être aisément dépassé », souligne Philippe Marlière. Pourtant, il estime qu’un mouvement qui regroupe le prolétariat ne peut être que minoritaire. Il semble alors nier l’histoire des révoltes sociales et du mouvement ouvrier, pourtant présentée par Jean Numa Ducange au chapitre précédent.

L’idéologie de cette gauche radicale s’apparente à un communisme relooké qui dénonce surtout la finance. Ses partis se conforment aux règles de la démocratie parlementaire et des élections. Ses partis demeurent des groupuscules qui ne rassemblent plus une fraction importante de la classe ouvrière. Cette gauche défend l’État social pour réguler l’économie.

Cette politique réformiste privilégie logiquement le repli national contre l’Europe. L’intervention de l’État ne peut se réaliser qu’à une échelle nationale. Ce discours peut alimenter la montée des idéologies nationalistes.

 

La gauche radicale s’apparente à une nébuleuse aux contours politiques peu définis. En dehors de la présentation historique de Jean Numa Ducange, les autres contributions imposent un cadrage douteux. Le mouvement libertaire, en dehors des partis et des syndicats, n’est même pas évoqué. Ses courants anti-bureaucratiques sont actifs dans les luttes sociales et développent des réflexions dans la perspective d’une rupture avec l’État et le capitalisme. Surtout, l’actualité de la gauche radicale se limite aux appareils politiques et aux bureaucraties électoralistes. Les luttes sociales, leurs formes d’organisation, leurs forces et leurs limites ne sont mêmes pas évoquées.

Cette gauche radicale apparaît bien comme une extrême gauche du capital qui prétend gérer la barbarie marchande de manière alternative mais toujours aussi inhumaine. Un peu plus d’État et de cogestion syndicale ne changent rien. Seule l’auto-organisation et la radicalisation des luttes peuvent permettre de combattre l’austérité. Ses luttes doivent également combattre les bureaucrates de « l’autre gauche » pour détruire le capital et ouvrir de nouvelles possibilités d’existence.

 

Source : Jean-Numa Ducange, Philippe Marlière, Louis Weber, La gauche radicale en Europe, Éditions du Croquant, 2013

 

Articles liés :

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Pour aller plus loin :

 

Radio Vosstanie : "Qu'est-ce que la gauche du capital ?", émission du 29 juin 2013

L’extrême-gauche-de-la-saloperie, publié sur le site Vosstanie le 13 novembre 2015

"Gauche radicale" sur le site Avanti

"Les Illusions Gauchistes" sur le site Non Fides

Catta, "Nous voulons détruire la gauche", publié sur le site Infokiosques le 10 janvier 2004

Patsy, "La gauche radicale en Europe", publié sur le site Le Monde comme il va le 24 novembre 2013

 

Vidéo : Jean Numa Ducange, "Quelle histoire du marxisme ? Réflexions sur la réception politique et théorique de Marx aux XIXe-XXe siècles", Séminaire Marx au XXIe siècle, le 29 septembre 2012

Jean Numa Ducange sur le site de L'Humanité

 

Louis Weber sur le site de la revue Savoir/Agir

Le blog de Louis Weber sur le site de Mediapart

Louis Weber sur le site d'Espaces Marx

 

Vidéo : entretien avec Philippe Marlière

Le blog de Philippe Marlière sur Mediapart

Philippe Marlière sur le site du Torpedo

Philippe Marlière sur le site de la revue Contretemps

Philippe Marlière sur le site de La Revue des Ressources

Philippe Marlière sur le site de Démocratie et socialisme

Chez Philippe Marlière, blog sur Rue 89

Publié dans #Actualité et luttes

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