Un anarchiste dans la lutte armée

Publié le 30 Janvier 2016

Un anarchiste dans la lutte armée
Un militant anarchiste propose son témoignage vivant et subjectif sur les années 1968 et la lutte armée.

 

Floréal Cuadrado retrace son parcours qui permet d’incarner le mouvement anarchiste. Dans son récit vivant intitulé Comme un chat, il évoque sa jeunesse. Il grandit dans une famille d’ouvriers anarchistes qui ont fuit l’Espagne pour s’installer à Béziers. Mais il se rallie aux idées libertaires en raison de son expérience à l’usine et dans les luttes.

Floréal Cuadrado devient ouvrier métallurgiste et apprend à se faire respecter dans son usine. Il déteste les petits chefs. Lorsque qu’une lutte s’engage contre les licenciements, il découvre l’impuissance du syndicalisme et de la CGT. Leur propagande vise à glorifier l’action des communistes et à se satisfaire de quelques miettes. Floréal Cuadrado se méfie des étudiants gauchistes. Il les considère comme des futurs patrons. « Je sentais qu’ils voulaient diriger les ouvriers. Je n’aimais pas ceux qui, de par leur savoir, avaient la prétention de vouloir me commander », précise Floréal Cuadrado.

Mais le jeune ouvrier découvre les étudiants libertaires avec le mouvement du 22 mars. La répression policière le plonge définitivement aux côtés des étudiants en Mai 68. Des émeutes éclatent. « Le désir qui animait la majorité d’entre nous était la destruction de ces marchandises que nous ne pouvions pas posséder », souligne Floréal Cuadrado. Mais les joutes oratoires dans l’amphithéâtre de la Sorbonne révèlent surtout leur impuissance.

 

                                     

 

Groupuscules autonomes

 

Floréal Cuadrado rencontre Nerslau, un jeune anarchiste qui veut créer une coordination de groupes affinitaires. Nerslau bénéficie d'une solide culture politique et conseille la lecture des écrits de l’Internationale situationniste.

Nerslau crée le groupe Les Partageux. Mais il s’appuie sur sa formation politique pour adopter une posture autoritaire. Néanmoins, il décide de mener une lutte dans son entreprise. Il crée un comité d’action, dont il est le seul membre. Il dénonce la direction et les conditions de travail, loin des discours idéologiques des gauchistes.

Les Partageux embrassent le mouvement du Mai rampant italien. De nouvelles pratiques, comme les auto-réductions, sont diffusées par de jeunes prolétaires. Des revues comme Rosso défendent l’autonomie ouvrière. Les Partageux organisent des autoréductions dans les transports publics.

Des nombreux groupes antiléninistes se tournent vers le communisme de conseils. L’auto-organisation du prolétariat doit remplacer la bureaucratie syndicale. « Je trouvais que les conseils ouvriers – une forme d’organisation fondée sur la démocratie directe avec des délégués élus et révocables à tout moment – étaient le meilleur rempart contre les tendances bureaucratiques des syndicats », confie Floréal Cuadrado. Mais les militants conseillistes sont souvent d’austères théoriciens, loin de la révolte festive de Mai 68. Même si le communisme de conseils est également porté par des ouvriers en lutte.

 

¡ G.A.R.I !

 

Lutte armée

 

En Espagne, des groupes armés luttent contre la dictature de Franco. Le MIL demeure proche des idées libertaires. Mais un de ses jeunes militants, Puig Antich, est arrêté, torturé et tué en 1973. Floréal Cuadrado participe aux Groupes d’action révolutionnaire internationalistes (GARI) qui organisent le soutien au MIL par des attentats et des enlèvements. Baltasar Suarez, le directeur de la Banque de Bilbao à Paris, est pris en otage.

Jean-Marc Rouillan participe également aux GARI. Mais il s’éloigne progressivement d’une démarche libertaire avec son projet de créer un Parti armé, qui sera Action directe. Floréal Cuadrado est arrêté avec Jean-Marc Rouillan. Il découvre la garde à vue et les interrogatoires policiers. Il est ensuite enfermé en prison.

La lutte armée débouche vers de lourdes conséquences, avec une importante répression. Pourtant, les résultats concrets de cette pratique de lutte semblent minimes. Le doute envahit le militant anarchiste. Même si l’horizon d’une vie fade et ennuyeuse le fait fuir. Il trouve des justifications pour continuer son combat.« Notre lutte montrait qu’un groupe d’individus déterminés, s’il n’était pas en mesure d’empêcher la logique d’Etat de s’imposer, pouvait néanmoins faire en sorte que celui-ci ne puisse l’emporter dans le silence et l’indifférence générale », justifie Floréal Cuadrado. Le militant anarchiste continue la lutte à travers une activité de faussaire. Il fabrique des faux papiers pour permettre aux activistes clandestins de circuler.

Le refus du travail demeure ancré dans le mouvement libertaire. « Ne travaillez jamais ! », affirment les situationnistes. Mais ce mot d’ordre sympathique débouche vers une absence de solidarité avec les luttes ouvrières. « Ce slogan fut repris par de nombreux camarades, nous coupant de tout lien avec ceux qui acceptaient le travail comme un mal nécessaire », souligne Floréal Cuadrado. Dans le monde du travail, les libertaires laissent donc la place aux bureaucraties syndicales qui privilégient la cogestion avec le patronat.

 

 

 

Dérives du milieu libertaire

 

Floréal Cuadrado se méfie à juste titre des théoriciens. Il croise Guy Debord qui semble méprisant et sûr de lui. Cet intellectuel révolutionnaire semble surtout déconnecté des luttes qui existent en Espagne.

Les activistes demeurent tout aussi critiquables. Lucio valorise le travail et s’enferme dans une confusion politique. Pire, il fait l’apologie de la pègre et des petits truands. Les anarchistes espagnols ont tenté d’orienter la révolte des criminels vers la lutte sociale. Mais, avec l’effondrement théorique des idées libertaires, ce sont les activistes politiques qui se tournent vers les truands. Pourtant, les criminels se lancent dans l’illégalisme et critiquent le système uniquement pour accéder à un mode de vie bourgeois.

Dans un contexte de dictature finissante, les cadres du franquisme tentent de sauver le système politique en place. Mais le pouvoir est menacé par des mouvements de grève. Les syndicats ne soutiennent pas les travailleurs en lutte. Les grévistes décident alors de rejoindre la CNT, organisation anarcho-syndicaliste. Le mouvement libertaire semble devenir plus influent. Les Apaches incarnent la frange la plus radicale de la CNT. Ils soutiennent les grèves sauvages et l’action directe.

La police et l’appareil d’Etat tentent de mettre un coup d’arrêt à ce succès libertaire. En 1978, ils organisent un attentat à la salle de spectacle Scala. La population se désolidarise des anarchistes associés à la violence aveugle. Dans ce contexte, les divisions de la CNT ressurgissent. Les partisans de la CNT-CGT préconisent une action syndicale tandis que les membres de la CNT historique restent attachés à l’idéologie anarchiste.

En Italie, la répression devient également féroce. L’Etat considère indistinctement tous les mouvements extra-parlementaires comme terroristes. L’Autonomie ouvrière, influente dans les usines et les quartiers, est réprimée. Ses militants décident alors de rejoindre les partis de lutte armée pour échapper à la prison. Les Brigades rouges et l’Etat partagent ce même objectif d’en finir avec les mouvements sociaux pour privilégier un affrontement militaire.

 

 

Bilan critique d’une époque

 

Le bilan de cette période de lutte semble mitigé. « J’étais passé, comme nombre de jeunes qui décidèrent de s’engager, de l’illusion que tout était possible et que nous pouvions radicalement changer le monde au sentiment amer d’être un vaincu », confie Floréal Cuadrado. Face aux scissions et aux rivalités entre groupuscules autonomes, il mythifie la puissante CNT-FAI. Même si cette organisation est loin de s’être montrée irréprochable pendant l’insurrection de 1936-37. Mais il raille à juste titre la posture des groupuscules révolutionnaires et de ses théoriciens. « Ce ne fut qu’un bavardage suffisant nourri de foutaises clinquantes, génératrice de sujétion et de morgue désinvolte », ironise Floréal Cuadrado. Une logique sectaire empêche l’émergence d’un mouvement libertaire de masse.

Le récit de Floréal Cuadrado ne relève pas de la recherche historique. Il s’agit d’un témoignage subjectif et contestable. Mais ce livre reste un document historique qui peut permettre de mieux comprendre cette période. Floréal Cuadrado évoque surtout son propre parcours et ne craint pas la polémique. Certains propos révèlent des analyses pertinentes sur les limites du mouvement libertaire et sur sa dérive militariste. D’autres propos évoquent davantage des règlements de compte personnels. Les petites piques et polémiques ne sont pas toujours très compréhensibles pour ce qui n'ont sont pas immergé dans l'histoire du petite milieu libertaire mais permettent parfois de pimenter le récit.

Surtout, Floréal Cuadrado propose un discours qui tranche avec les récits héroïques sur la lutte armée. Des personnages et des groupes politiques restent nimbés d’une aura mythique que Floréal Cuadrado n’hésite pas à égratigner. Le romantisme des guérilleros urbains révèle ici tout son amateurisme de Pieds nickelés. Surtout, ce livre attaque le culte des héros qui semble peu libertaire. La valorisation du courage viril et de l’usage des armes reste très contestable pour ceux qui aspirent à un monde égalitaire et libertaire.

Floréal Cuadrado pointe surtout les contradictions d’un milieu militant qui prétend refuser toute forme de hiérarchie. Pourtant, la faune anarchiste regroupe de nombreux petits chefs infatués, de théoriciens prétentieux, d'organisateurs autoritaires. Des rivalités, des querelles d’égo et des relations de pouvoir traversent ce milieu libertaire. Le décalage entre la théorie et la pratique ne doit pas être dénoncé uniquement pour des raisons morales. Mais il semble indispensable d’introduire une part de doute et d’humilité dans la lutte pour ne pas sombrer dans les pires travers du militantisme autoritaire. Pour transformer le monde, il faut aussi changer la vie.

 

Source : Floréal Cuadrado, Comme un chat. Souvenirs turbulents d’un anarchiste – faussaire à ses heures – vers la fin du vingtième siècle, Editions du Sandre, 2015

Articles liés :

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L'après Mai 68 du jeune Olivier Assayas

L'autre anarchisme

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Séance du dimanche :M.I.L., publié sur le site Quartiers libres le 24 janvier 2016

Vidéo : Puig Antich : Les dernières heures

Vidéo : Lucio Urtubia, anarchiste maçon et faussaire

Présentation du livre publiée sur le site Vosstanie le 5 juillet 2015

Freddy Gomez, Les fantômes du chat, publié sur le site de la revue A Contretemps le 12 août 2015

Jules le Roux, Dommages en cascades…, publié dans le journal Le Monde libertaire n° 1777 le 4-11 juin 2015

Himalove, La réhabilitation sur l’honneur d’un faussaire libertaire, publié sur le site Bellaciao le 13 juin 2015

José Cisneros, Texte critique sur le fantasme du super hero anarchiste, antithese individualiste d'une lutte collective, populaire..., publié sur le site Indymedia Nantes le 20 janvier 2011

Mathieu Lindon et Léa Iribarnegaray, Floréal Cuadrado, anars et arnaques, publié dans le journal Libération le 22 mai 2015

Serge Audier, Anarchie vaincra (sur le papier), publié dans Le Monde des livres le 3 juin 2015

Collectif éphémère, Retour sur les années de braise. Les groupes autonomes et l’organisation Action directe

A propos de Lucio Urtubia, publié sur le site Non Fides le 11 juillet 2015

Sébastien Schiffres, La mouvance autonome en France de 1976 à 1984, mémoire de maîtrise d’histoire-sociologie (2004)

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