Lutter et vivre dans l'Autonomie italienne

Publié le 9 Mars 2012

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Paolo Pozzi participe activement au mouvement autonome de l’Italie des années 1970. Il décrit l’intensification des débats, de la lutte, de la vie.

 

Le témoignage de Paolo Pozzi permet de revivre l’ambiance enfiévrée de l’Autonomie italienne des années 1970. L’auteur participe au groupe-journal Rosso, qui incarne assez bien l’esprit libertaire du Mouvement. son livre est rédigé en prison, ce qui influence son contenu. La relation du narrateur avec Arianna devient le fil conducteur du livre. « En taule, on se rappelle tout ce qui touche à l’amour, parce qu’ils te l’enlèvent complètement, alors les souvenirs reviennent en force », confie Paolo Pozzi. Mais le livre est émaillé de diverses scènes pour retranscrire l’intensité de la vie qui traverse le mouvement autonome. De nombreux dialogues permettent de revivre les multiples débats sur les syndicats, la violence révolutionnaire ou la vie quotidienne.

 

 

 

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Les luttes sociales

 

Le récit s’ouvre par un dialogue pour décrire une manif à Rome. Les autonomes semblent majoritaires dans le cortège. Ils pillent une armurerie et attaquent une caserne de carabiniers. Les militants de Lotta Continua, un groupe qui brandit pourtant la discipline bolchevique dans son journal, participent joyeusement aux émeutes urbaines.

Les conflits sociaux existent aussi dans les entreprises. Paolo Pozzi reproduit la discussion d’ouvriers qui organisent une grève sauvage. Les syndicats privilégient la négociation mais doivent suivre les ouvriers en lutte pour ne pas perdre la face.

Les travailleurs veulent ensuite sortir de l’usine pour faire une action de péage gratuit. Ils lèvent les barrières et les automobilistes alimentent la caisse de grève.

Paolo Pozzi retranscrit un débat sur les syndicats. Lotta Continua estime que les syndicats sont un outil dont les ouvriers doivent se saisir. En revanche, les autonomes considèrent que les syndicats ne sont que des appareils bureaucratiques. Les ouvriers syndiqués deviennent des bureaucrates ou déchirent leur carte.

Transports en commun, gaz, électricité, téléphone, loyers: les auto-réductions se répandent. Les pillages de magasins sont revendiqués comme des appropriations.

 

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La libération amoureuse et sexuelle

 

Le féminisme et l’amour libre rythment le quotidien de l’Autonomie. Les militants n’échappent pourtant pas à la frustration et à la jalousie. « Les femmes veulent baiser avec qui ça leur chante, elles nous racontent même que c’est bon pour l’émancipation », regrette un autonome qui ressent de la jalousie. Mais des espaces s’ouvrent à la critique de la vie quotidienne, comme les groupes d’auto-conscience. « C’est une période magnifique pour les aventures fugaces et les histoires de cul », résume Paolo Pozzi.

Des espaces de rencontre sont également créés pour passionner la vie. La Manufacture abrite une compagnie de théâtre, une crèche autogérée et différents bureaux dans lesquels se déroulent de multiples réunions. «Dans l’univers fantastique de la Manufacture, la vie t’emporte sans même faire un effort », avec l’organisation de fêtes et de concerts.

 

Mais, malgré la lutte contre la répression sexuelle et la généralisation de l’amour libre, la misère affective perdure. Le narrateur peut faire l’amour avec toutes les femmes qu’il côtoie sauf avec celle qu’il aime réellement. La jalousie et la frustration, mais aussi la déception amoureuse, perdurent malgré le désir de libération amoureuse et sexuelle. Le récit laisse donc place au doute et à la fragilité des sentiments humains. Le narrateur semble traversé par une tension entre la relation amoureuse et le désir de révolution sexuelle.

Son histoire avec Arianna, véritable fil conducteur du récit, met aux prises la théorie avec la réalité des sentiments humains. Arianna affirme son indépendance et sa liberté sexuelle, ce qui fait souffrir le narrateur qui désire devenir son amant puis passer davantage de temps avec elle. Ce récit semble critiquer la libération sexuelle mais peut aussi souligner les limites d’une révolution partielle qui reste dans le cadre d’une société capitaliste et patriarcale. La révolution sexuelle ne doit pas uniquement concerner la tendance la plus libertaire du mouvement autonome mais déferler sur l’ensemble de la société. Toutefois, les autonomes expérimentent joyeusement et inventent de nouvelles relations humaines, amoureuses et sexuelles.

 

 

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La violence révolutionnaire

 

Un climat de violence, ponctué par des vols et des braquages, irrigue l’Autonomie.

Lorsqu’un militant de Lotta Continua meurt au cours d’une manifestation, les autonomes préfèrent répondre par une manifestation armée. Mais cette violence se révèle plus symbolique que politique. Les manifestants sont conscients des limites à ne pas franchir pour éviter un bain de sang. Ils refusent de tirer directement sur les forces de police et préfèrent canarder les vitrines.

Mais la violence révolutionnaire provoque également des débats lorsqu’elle commence à remplacer la politique. Les actions d’avant-garde minoritaires ne sont pas considérées comme une finalité. « Là il faut qu’on décide quelles sont les priorités. C’est l’un ou l’autre. Plus on tire et moins on réussit à faire de la politique », estime un autonome.

Le groupe de Rosso se distingue des organisations politiques par son rejet de la violence minoritaire, qui ne peut pas être réappropriée par tous. Les autonomes développent une critique libertaire de la violence lorsqu’elle devient l’initiative d’une petite avant-garde gauchiste. Mais le groupe Rosso défend la violence révolutionnaire lorsqu’elle émane directement du prolétariat, pour détruire les institutions qui l’opprime, ou simplement au cours des grandes manifestations.

Le mouvement autonome se distingue radicalement des Brigades Rouges sur la question de la violence. « Nous, nous ne sommes pas contre la violence, mais nous sommes contre le terrorisme. En particulier contre cette logique de pilleur du parti armé qui intervient dans les luttes des autres pour faire justice au nom de n’importe qui », analyse un autonome qui intervient dans radio Black Out.

Mais avec une répression d’État qui criminalise la moindre distribution de tracts, les partisans de la clandestinité et de la lutte armée se multiplient. Pourtant, au congrès de Bologne qui réunit les différentes tendances de l’Autonomie, des divergences éclatent au sujet de la violence. Mais un énorme cortège de révolutionnaires et d’autonomes sillonne la ville de Bologne. Pourtant, ce n’est que le chant du cygne d’un mouvement qui n’a plus d’objectif commun.

Le Mouvement se désagrège en de multiples bandes qui se rapprochent davantage de la banale criminalité pour s’éloigner de la politique. Les braquages se multiplient mais ne servent plus à financer la lutte pour seulement à enrichir ceux qui les organisent.

 

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La diversité des luttes

 

Paolo Pozzi et le journal Rosso s’attachent à la multiplicité des sujets révolutionnaires et insistent sur la libération des désirs. Le journal Rosso, en plus du féminisme et des drogues, ouvre également ses colonnes aux homosexuels. D’autres mouvements, comme Potere Operaïo, se consacrent exclusivement à la vente de journaux à la sortie des usines. Pour eux la classe ouvrière demeure l’unique sujet révolutionnaire. « Ils disent qu’on ne pense qu’à la défonce et au cul, vu que le journal ne fait pas mystère de l’usage des drogues légères et de la défense de tous les mouvements de libération, en particulier ceux des femmes et des homosexuels », ironise Paolo Pozzi.

Mais le groupe de Rosso ne délaisse pas les luttes ouvrières et s’attache à coordonner l’Assemblée autonome avec le collectif ouvrier. Mais ses deux cultures militantes qui cohabitent sont pourtant différentes. Le narrateur compare le militant de Pot Op à un curé de campagne qui prêche la bonne parole révolutionnaire, souvent incompréhensible, à ses ouailles ouvrières. Les autonomes insistent sur le plaisir dans les luttes sociales comme dans la vie quotidienne.

Le groupe Rosso participe à des actions et à des manifestations pour soutenir les ouvriers en lutte. Les différents groupes de l’autonomie parviennent à se coordonner, malgré leurs différences, lorsqu’il s’agit d’organiser des mobilisations sociales en dehors des syndicats. Pourtant, la période n’est plus aux grandes luttes ouvrières de 1969, incarnées par la Fiat. Mais des grèves éclatent contre des licenciements. Surtout, le prolétariat se recompose avec de nombreuses luttes de travailleurs précaires et de chômeurs.

 

Le beau témoignage de Paolo Pozzi doit être pris avec des précautions. L’Autonomie semble idéalisée. Ses années de jeunesse et de liberté contrastent avec la période d’enfermement carcéral qui caractérise le contexte de l’écriture de ce texte. Pourtant, ce livre décrit une atmosphère de bouillonnement politique. Le point de vue des autonomes est mis en relief par la présentation des autres groupes politiques. Placer le désir et la jouissance au centre de la vie distingue radicalement les autonomes des autres groupes politiques.

L’aliénation capitaliste colonise toutes les sphères de l’existence. Dès lors, même le personnel devient politique. Cette critique radicale de la vie quotidienne mérite d’être réactualisé, surtout lorsque les « autonomes » contemporains se cantonnent à un insurrectionalisme bien terne. Le projet de libération des désirs semble clairement abandonné par les révolutionnaires contemporains.

Mais le texte de Paolo Pozzi n’élude pas les doutes sur les limites de l’amour libre imposé comme un simple mode de vie. Toutefois, il ne fait que confirmer la nécessité de réinventer la vie et l’amour, pour lutter contre la misère sexuelle et affective, afin de vivre pleinement.

 

Source: Paolo Pozzi, Insurrection 1977, Nautilus, 2010

 

 

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Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Histoire des luttes

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