Le monde de Mad Max

Publié le 24 Février 2022

Le monde de Mad Max
La saga Mad Max plonge dans un univers post-apocalyptique sombre et violent, avec des courses automobiles dans le désert. Ces films spectaculaires reflètent également le cinéma de leur époque, marquée par la catastrophe écologique, les ravages du capitalisme et de la compétition. 

 

En 2015, la saga Mad Max fait son grand retour. Ces films ont inventé une nouvelle esthétique avec des crêtes de punk, des carlingues déglinguées et des courses-poursuites dans le désert. Mad Max reste considéré comme un des plus grands films de science-fiction.

Depuis 2018, avec la sortie de 2001, l'Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, la science-fiction devient considérée comme un genre majeur au cinéma. En 1977, avec La Guerre des étoiles, la science-fiction est associée au blockbuster, film à gros budget destiné au grand public. En 1982, Ridley Scott adapte un roman de Philip K.Dick avec Blade Runner. Pendant les années 1980 sortent de nombreux films de science-fiction : Alien, Brazil, Mad Max, Robocop, Terminator, Total Recall

C’est le film Matrix qui s’impose dans les années 1990 avec une science-fiction réflexive et philosophique imprégnée par l’univers cyberpunk. Dans les années 2000, Minority Report évoque la société de contrôle et de surveillance. La Guerre des mondes et Avatar restent les plus gros succès et des films emblématiques.

En 2015, George Miller propose le retour de Mad Max dans un contexte différent. Le cinéma est devenu immersif et sensoriel, avec des images 3D, des vibrations et des jets d’eau. La sensation prime sur la réflexion dans les blockbusters d’aujourd’hui. Pourtant, les scènes d’action du nouveau Mad Max sont tournées sans une débauche d’effets spéciaux. Mais les courses-poursuites dans un décor naturel rencontrent le succès public. Dans le podcast C’est plus que de la SF, des auteurs et autrices du collectif Playlist Society évoquent chaque film de la saga. Ces interventions sont compilées dans le livre Mad Max, au-delà de la radicalité

 

                                     

 

Courses automobiles dans le désert

 

Manouk Borzakian revient sur le premier long-métrage de George Miller. En 1979, le film australien Mad Max subit la censure dans de nombreux pays. Mais il connaît un véritable succès public. Le premier épisode de la saga ébauche un univers et une ambiance post-apocalyptique. Le sens du mouvement et du rythme devient une marque de fabrique.

Le film jette également un regard sur la société moderne, entre triomphe du capitalisme, effondrement écologique et atomisation sociale. « Le film offre une vision affûtée de son époque et des obsessions de celle-ci, en Australie et au-delà : la voiture reste l’icône de la société capitaliste triomphante, mais, déjà, les cahots du modèle de production fordiste et la fin des Trente glorieuses font redouter, de manière encore vague, un effondrement social et environnemental prochain », analyse Manouk Borzakian.

Avec les voitures et la mythique V8, c’est la route qui est filmée sous tous les angles. De Bonny and Clyde (1967) à Into the wild (2007), en passant par Easy Rider (1967) ou Thelma et Louise (1991), la route permet d’échapper aux normes de la société et aux rôles assignés. « Soit qu’on désire se défaire d’un statut subalterne – femme, prolétaire, repris de justice… – soit qu’on rejette en bloc les institutions bourgeoises – le travail, la famille nucléaire, le respect de l’autorité… –, le mouvement physique permet l’émancipation, même temporaire », souligne Manouk Borzakian.

La route permet d’échapper aux rôles et aux hiérarchies sociales que les lieux immobiles et stables construisent et renforcent. Les routes de Mad Max opposent des individus sédentaires et des groupes nomades perçus comme déviants. Des jeunes sans attaches et nihilistes s'enivrent de vitesse et de violence. Ils incarnent la menace d’une désagrégation interne et d’un pourrissement social. Tandis que les femmes sont cantonnées à l’espace domestique, la route devient une affaire d’hommes avec la vitesse, l’action et la violence.

 

L’ambiance post-apocalyptique de Mad Max découle de son contexte historique. En 1973 éclate le choc pétrolier et la crise économique. Ensuite, le rapport du Club de Rome évoque une menace écologique. Au début des années 1980 s’impose le capitalisme néolibéral qui brise la contestation des années 1968. Un virage conservateur se traduit dans les politiques économiques. Le Nouvel Hollywood est traversé par la tension de l’époque. Le retour à l’ordre et la tentation autoritaire célèbrent les valeurs du travail et de la famille.

Un autre courant rejette la société de consommation et embrasse le nihilisme punk. Dans Mad Max, l’Etat se réduit à la police qui traque les bandes de hors-la-loi dans une ambiance de western. Le personnage de Max semble tiraillé entre la défense de l’ordre social et sa fascination pour le chaos, entre la vie de famille et le flic intraitable qui sillonne les routes.

Le film est interprété comme fascisant à sa sortie. Max semble s’inscrire dans la lignée des vengeurs solitaires qui se substituent à une institution judiciaire considérée comme défaillante. Mais Max semble également rejoindre les hors-la-loi qui s’abandonnent à la violence. « Son basculement dans la folie est tout d’abord celui de la société tout entière : le monde en train de sombrer emporte Max avec lui », indique Manouk Borzakian.

 

        Ambiance post-apocalyptique dans Mad Max 2 [Kobal / The Picture Desk]

 

Univers post-apocalyptique

 

Alexandre Mathis présente Mad Max 2. L’apocalypse a déjà eu lieu et le film propose un univers ouvertement désenchanté. « Plus sale, plus violent, Mad Max 2 est un monde sans police, sans amour, sans humanité », introduit Alexandre Mathis. Le film semble plus abouti et bénéficie d’un gros budget.

Dès l’ouverture du film, une voix off et un montage anxiogène expliquent la crise pétrolière du monde de Mad Max. Des images de destruction et de guerre sont entrecoupées par des discussions de dirigeants du monde. « George Miller montre des gouvernements conscients de la crise à venir, mais incapables de trouver des solutions pour l’endiguer », indique Alexandre Mathis. L’apocalypse s’explique par l’inaction de la classe dirigeante. Ce monde se traduit par la prédation et la guerre permanente des forts contre les faibles. La liberté passe par la voiture et la violence. Mais l’usage de l’automobile devient plus difficile dans un contexte de crise pétrolière.

L’individualisme prédomine. La vie devient tribale et nomade. Une petite communauté s’organise pour survivre autour d’une raffinerie. Mais elle doit subir les assauts d’une bande de nomades violents. La force et la prédation priment sur le dialogue et la négociation. L’esthétique des costumes en cuir évoque le punk et la culture SM. Ces vêtements restent associés à une forme de marginalité voire de révolte. « Mouvement révolutionnaire, le punk requiert une forme de marginalité, donc une part de violence contre la civilisation », souligne Alexandre Mathis. Le film développe également la figure de l’anti-héros. Max semble égoïste et lutte avant tout pour sa survie personnelle. Mais il tente progressivement de donner un sens à sa vie.

 

Elise Lépine revient sur Mad Max 3. Le film semble moins sombre et violent que les autres volets de la saga. Mais il reste fidèle à son univers. Il décrit un monde dirigé par Entity, interprétée par Tina Turner. Elle s’oppose à Master qui détient le pouvoir économique avec une fosse à purin qui produit de l’énergie. Mais Entity semble guidé par des idéaux de justice. Même si les individus doivent se plier aux règles collectives pour ne pas être condamnés.

« Drôle de monde, étrange reine à son sommet, déchirée entre la loi du plus fort et l’envie de réinventer un monde qui offre sa chance à tous les survivants qui le peuple… », observe Elise Lépine. Le Dôme du Tonnerre permet de trancher les conflits avec un combat à mort entre deux individus. La population se presse pour assister au spectacle qui rappelle les jeux du cirque et les combats de gladiateurs dans la Rome antique.

La seconde partie du film semble plus décriée. Max rejoint ce qui s’apparente à une oasis dans le désert. Les nombreux enfants et même des animaux sont critiqués par les fans de la saga. Ils moquent un film Disney. Cette séquence tranche avec l’ambiance sombre des autres volets. Mais George Miller tente de s’accrocher à l’espoir d’enfants qui ne sont pas encore pervertis par un monde barbare. Même si George Miller exprime toujours sa vision sombre et pessimiste de la nature humaine.

 

Mad Max : Fury Road (2015)

 

Renverser le monde

 

Erwan Desbois se penche sur Mad Max : Fury Road. En 2015, la saga revient à la mode. Le film enchaîne les scènes d’action avec les courses-poursuites et les explosions. « Je pense que les films ne devraient être que des images en mouvement, accompagnées d’effets sonores », confie George Miller. Le film s’apparente à une tornade qui déferle sur l’écran. Malgré le budget d’un véritable blockbuster, le tournage est retardé et reste compliqué. Le film est tourné dans le décor naturel du désert de Namib. La saga Mad Max tranche avec un cinéma qui utilise un fond vert pour décor.

Fury Road reprend les codes des précédents opus de la saga. Max apparaît comme le personnage taiseux et tourmenté des précédents films. Même si Tom Hardy remplace Mel Gibson. « Réduit à l’état sauvage, mutique, hermétique aux considérations morales ou sociales », décrit Erwan Desbois. Le cadre narratif de Fury Road décalque celui de Mad Max 2. L’ambiance post-apocalyptique montre un monde dévasté par de nombreuses guerres.

L’eau remplace le pétrole comme ressource rare. Un camion-citerne traverse le désert face à des agresseurs qui convoitent sa cargaison, comme dans Mad Max 2 et à la fin de Mad Max 3. Mais cette course-poursuite s’étend sur l’ensemble du film. Immortan Joe et ses deux alliés incarnent les différentes facettes de l’oppression capitaliste des populations. Immortan Joe exploite et s’accapare l’eau et les ressources. Le Mange-Personne détient les moyens financiers. Le Meunier produit et distribue les armes de guerre.

 

Dans cet univers très masculin, une héroïne surgit. Furiosa, interprétée par Charlize Theron, s’impose au centre du récit. Elle incarne la révolte contre l’ordre existant. « Furiosa mène l’émancipation des femmes face à l’oppression masculine et les dévastations qu’elle cause sur l’ensemble du vivant », analyse Erwan Desbois. « Qui a tué le monde ? », « Nous ne sommes pas des objets », « Nos bébés ne seront pas des seigneurs de guerre », écrivent sur les murs les femmes esclaves d’Immortan Joe au moment de leur évasion. Les hommes apparaissent comme des meurtriers dont l’objectif se réduit à posséder, dominer, écraser.

Malgré l’ambiance sombre et violente, Fury Road semble moins pessimiste que les autres volets de la saga. Les fugitives se tournent vers la révolte pour renverser l’ordre existant. « Furiosa et ses congénères refusent l’exil autant que l’aliénation, renversent les despotes et redistribuent les biens communs spoliés par ces derniers. Une révolution que le film appelle également dans le monde réel », souligne Erwan Desbois.

 

Mad Max : Fury Road (2015)

 

De Reagan à Occupy

 

Ce livre collectif propose des analyses éclairantes sur la saga Mad Max. Cet univers sombre, son mutisme et ses scènes d’action restent difficiles à interpréter. Au-delà des scènes à couper le souffle et de l’ambiance post-apocalyptique, le discours porté par cette saga n’est pas forcément évident. Le collectif Playlist Society choisit la meilleure approche pour comprendre la démarche du réalisateur George Miller. Chacun des films est replacé dans son contexte historique, à la fois celui des évolutions d’Hollywood mais aussi de la société américaine.

Les premiers volets semblent fortement marqués par le contexte des années 1980. Le premier Mad Max apparaît comme une transition entre le Nouvel Hollywood des années 1970 et le cinéma d’action des années Reagan. La thématique de la route épouse souvent la cause des marges, des contre-cultures, des espaces de liberté contre les normes imposées.

Mais l’univers post-apocalyptique, davantage marqué par Mad Max 2, épouse les évolutions d’une société américaine sous les années Reagan. Le cinéma d’action de cette période marque un retour aux valeurs traditionnelles comme le patriotisme, la famille ou le travail. L’ancien acteur devenu président valorise les films d’action avec des héros américains qui sauvent le monde. Mad Max 2 préfère évoquer les conséquences des politiques de Reagan. Max n’est pas une figure de héros gentil et triomphant. Au contraire, George Miller jette un regard sombre et pessimiste. L'univers post-apocalyptique accentue les tendances de la compétition et de la prédation dans une guerre de tous contre tous pour le contrôle des ressources rares.

 

Mad Max 2 reflète le désenchantement des années 1980. Aucune résistance collective n’émerge. Juste deux groupes qui s’affrontent. Max apparaît comme un anti-héros qui ne porte aucun idéal mais se contente de défendre ses intérêts immédiats. Mad Max 3 propose un autre horizon, avec un oasis et des enfants. Mais cette approche épouse la mode de l’humanitaire un peu naïf, incarnée par la chanson contemporaine « We are the world, we are the children ». Chez George Miller, l'innocence de l’enfance s’oppose à la barbarie du monde.

Le dernier volet de la saga propose une autre approche. Le contexte a changé. Un vent de révolte souffle à travers le monde. Le mouvement Occupy ouvre un nouveau cycle de lutte. Mad Max Fury Road multiplie les références aux précédents volets de la saga. L’univers reste sombre et post-apocalyptique. Mais l’ennemi semble clairement identifié. Ce n’est plus un simple gang de pillards nomades, mais une organisation qui s’apparente à un véritable État. Surtout, Mad Max Fury Road ne propose plus la solution de la fuite. Il s’oriente au contraire vers l’insurrection contre le capitalisme et le patriarcat. Les femmes jouent les premiers rôles dans un univers pourtant très masculin. Le pessimisme et le désenchantement laissent place à la révolte.

 

Source : Nico Prat, Manouk Borzakian, Alexandre Mathis, Elise Lépine, Erwan Desbois, Mad Max, au-delà de la radicalité, Playlist Society, 2022

 

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Pour aller plus loin :

Radio : C'est plus que de la SF. Mad Max, émissions mises en ligne le 23 octobre 2020

Radio : Sacha Rosenberg, Faut qu'on parle ! Rencontre avec Erwan Desbois, émission diffusée sur le site du magazine Rock & Folk

Eric Debarnot, [essai] Mad Max, au-delà de la radicalité : the Road to Nowhere…, publié sur le site Benzine le 21 janvier 2022

Boris Szames, Mad Max, au-delà de la radicalité : un essai pétaradant à lire en quatrième vitesse, publié sur le site Gone Hollywood

Stanislas Claude, Mad Max, au delà de la radicalité aux éditions Playlist Society, une analyse multiple de la mythologie post apocalyptique de George Miller, publié sur le site Publikart le 19 janvier 2022

Eulalie Castel, Mad Max décodé, publié sur le site Choeur le 21 janvier 2022

Jean-Louis Zuccolini, Compte-rendu publié sur le site Froggy's Delight en janvier 2022

Compte-rendu publié sur le site Ciné Chronicle le 20 janvier 2022

Cédric Lépine, Compte-rendu publié sur Le Club de Mediapart le 17 janvier 2022

Compte-rendu publié sur le site Kino Culture Montréal le14 janvier 2022

Publié dans #Contre culture

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