L'idéologie de la télévision française

Publié le 2 Décembre 2016

L'idéologie de la télévision française
La télévision reste un reflet de la société. La télé française, entre actualité et divertissement, entre conservatisme et libéralisme, révèle la vacuité de l'idéologie dominante.
 

La télévision reste le divertissement le plus rependu. Elle incarne l’industrie culturelle conformiste et formatée. En marge des séries télévisées ou des documentaires de qualité, la télévision produit surtout du néant et de la médiocrité. Les talk-shows, les journaux télévisés, les magazines de « société » ou la télé-réalité bénéficient de larges audiences malgré leur vacuité. Samuel Gontier, journaliste à Télérama, se penche sur cette télé du quotidien dans son recueil de chroniques Ma vie au poste.

 

                                                 Ma vie au poste - Samuel GONTIER

 

Le règne de la vacuité

 

Les émissions de Jean-Luc Delarue et de Sophie Davant misent sur l’émotionnel. Des invités témoignent sur des drames personnels, comme la mort de leur enfant. Cet exhibitionnisme s’accompagne d’une fausse pudeur bien hypocrite. Le tout sous l’éclairage de psys qui enchaînent les banalités.

« Tellement vrai » ou « Tous différents » présentent des nains, des obèses et des couples différents. Ces « magazines de société » jouent également sur le sensationnalisme. « Mon objectif, c’est de devenir le nouveau David Guetta du strip », déclare un homme au centre d’un reportage. Le bidonnage et la manipulation caractérisent ces émissions.

Les JT s’emparent de faits divers extrêmement rares pour en faire des révélateurs d’un « mal de notre société ». L’anecdotique est désormais érigé en référence. Inversement, les accidents du travail sont considérés comme de simples faits divers liés au hasard, mais sans susciter autant de tapage médiatique.

 

Koh-Lanta valorise l’esprit de compétition pour surmonter diverses épreuves. Des flics et des patrons s’imposent comme des leaders pour obliger les autres candidats à se surpasser. « Alors, qui saura supporter la douleur physique et aller au-delà de ses limites ? », interroge la voix off. Même les émissions culinaires reposent sur la compétition. « Même ambiance de concours fondée sur l’élimination du plus faible », décrit Samuel Gontier.

De la chanson à la coiffure, en passant par le shopping ou la déco, le modèle du concours s’impose dans tous les domaines. Les JT valorisent également les classements, notamment celui des plus grosses fortunes.

La compétitivité doit évidemment s’imposer dans l’économie. Le code du travail, le CDI et les indemnités de licenciements nuisent à la compétitivité des entreprises selon les médias qui relaient la propagande patronale. Les salaires de misère et les temps partiels imposés sont présentés comme la solution d’avenir.

 

L'idéologie de la télévision française

L’idéologie sexiste, raciste et sécuritaire

 

La télévision respire la misogynie crasse. Chacun et chacune doit rester bien à sa place et à son assignation de genre. Dans Koh-Lanta, ce sont les hommes qui font le feu tandis que les femmes n’ont pas le sens de l’orientation et font la cuisine en se crêpant le chignon. Dans les émissions de télé-réalité, les femmes doivent se contenter d’être belle et sexy pour rechercher l’homme idéal. De leur côté, les candidats recherchent une compagne bien docile et superficielle. « Ma femme idéale ? Je veux que ce soit une femme qui s’occupe de la maison. Qu’elle sache cuisiner aussi, qu’elle soit assez coquette, qu’elle prenne soit d’elle », annonce un candidat. Ces émissions visent à entretenir le stéréotype de la ménagère, considérée comme un public cible des publicitaires.

Les clichés sur les pays étrangers sont également nombreux. L’émission Voyage en terre inconnue fournit quelques perles. Une vedette française va à la rencontre des indigènes en s’extasiant sur le moindre détail de leur quotidien. Mais le pays préféré des télévisions reste les Etats-Unis. Les émissions de téléréalité américaines les plus stupides sont importés pour remplir les grilles de programme. Les modèles étrangers sont également valorisés lorsqu’ils permettent de promouvoir l’ultra-libéralisme et la destruction des droits des salariés.

 

« La France a peur », déclarait déjà Roger Gicquel en 1976 après un sombre fait divers. Le terrorisme alimente la paranoïa sécuritaire. Des voyageurs de train sont interrogés au sujet de l’installation de portiques. Les journalistes réclament toujours plus de mesures sécuritaires. Les experts des plateaux sont de véritables marchands de peur qui font commerce du conseil en sécurité. « Les règles démocratiques doivent parfois souffrir d’exception », théorise l’incontournable syndicaliste policier d’Alliance. Les journalistes accusent de laxisme les politiciens qui pourtant empilent les lois antiterroristes et proposent des camps d’enferment.

La violence et l’insécurité restent un sujet favori des médias. De nombreuses émissions suivent de courageux policiers qui traquent de méchants délinquants. Il existe également plus crapuleux, comme l’émission Crimes présentée par Jean-Marc Morandini sur NRJ 12.

 

                                    François Lenglet:  

 

Le conformisme libéral

 

« Les chiffres parlent d’eux-mêmes » selon la ritournelle journalistique. La logique comptable et les statistiques les plus absurdes envahissent les JT. Des dépenses de Noël aux chiffres du chômage, ce sont des chiffres pas toujours vérifiés qui font offices de vérité indiscutable. Les sondeurs imposent également une opinion dominante à partir de statistiques. Ils interrogent une centaine de personnes pour évaluer l’opinion des français. Pire, les questions orientent les réponses. L’assistanat et l’immigration sont présentés comme des problèmes par les sondeurs.

Les journalistes se rangent du côté du pouvoir et rejettent toute forme d’esprit critique. Les hommes politiques sont chouchoutés avec les émissions de Drucker et les interviews à l’Elysée. Pas de question gênante mais un cirage de pompe en règle caractérise le journalisme. Au moment d’une grève, les médias se rangent immédiatement du côté de la direction, contre les salariés.

Ils se mettent même à enquêter sur l’identité des personnes qui ont bousculé les cadres d’Air France. Mais ils ne s’interrogent jamais sur les raisons de la colère. Au moment de la catastrophe de Fukushima, les médias invitent les défenseurs du nucléaire pour relativiser le danger. Ils surfent moins sur l’émotion lorsque de véritables enjeux politiques sont mis en cause.

Les médias véhiculent une idéologie libérale conservatrice. Plutôt que de bousculer les patrons, ils préfèrent des cibles moins redoutables. « Figurent aussi sur leur liste, on l’a vu, les étrangers issus de la Musulmanie, l’Etat prédateur et ses impôts confiscatoires, les administrations aussi perverses que tatillonnes et bien sûr les fonctionnaires privilégiés qui les servent », décrit Samuel Gontier.

L'idéologie de la télévision française

La gauche face à la télévision

 

Les chroniques de Samuel Gontier décrivent avec humour une véritable idéologie, une vision du monde libérale et conservatrice. La télévision apparaît comme le principal vecteur de cette idéologie marchande. La propagande peut se révéler caricaturale, mais aussi insidieuse et plus subtile. Pourtant, Samuel Gontier dévoile également sa propre idéologie de gauche et ses quelques limites.

Le journaliste de Télérama n’hésite pas à sortir le lance flamme pour arroser les pires programmes de la télé française. Le journal de Pernault et la téléréalité restent des cibles faciles. Mais Samuel Gontier épargne les programmes considérés comme plus à gauche. Le Petit Journal ou les reportages d’Elise Lucet se trouvent épargnés. Le livre n’est pas gênant pour ce qu’il attaque, mais pour ce qu’il ne critique pas.

Les chroniques révèlent en creux une autre vision de la télévision. Les émissions élitistes d’Arte ne sont pas attaquées. Elles diffusent un libéralisme de gauche plus subtil. Le journal d’Arte peut se révéler plus influent et dangereux que celui de TF1 car il s’adresse à un public déjà conquis et moins critique. Avec son ton plus sérieux et international, il permet de faire avaler beaucoup plus facilement la soupe libérale.

 

Ensuite, Samuel Gontier véhicule également une idéologie. Elle est de gauche et antilibérale, mais reste limitée. Comme le site Acrimed et la critique radicale des médias, le journaliste de Télérama propose une critique superficielle. C’est l’idéologie de la petite bourgeoisie intellectuelle progressiste. Les opinions de Samuel Gontier penchent clairement du côté de l’idéologie keynésienne. Il se réfère aux économistes atterrés et à leur altercapitalisme.

La défense de l’Etat, des cadres de la fonction publique, de la régulation de la finance et d’une meilleure répartition des richesses restent les piliers de cette idéologie de gauche. Il n’est pas question de dépasser le capitalisme, la propriété privée, de supprimer l’exploitation et d’aliénation. La marchandise doit être encadrée et régulée, mais jamais éradiquée. L’auto-émancipation des classes populaires n’est pas la perspective affichée.

Au contraire, ces chroniques peuvent révéler l’ambigüité du rapport à la gauche avec les exploités. Le livre de Samuel Gontier peut apparaître comme une succession de chroniques amusantes qui tournent en dérision la vacuité de la société libérale dans le petit écran. Mais la gauche peut également s’appuyer sur ce livre pour reprendre son refrain sur le crétinisme des classes populaires qui se laissent manipuler par des médias aux ordres.

 

Samuel Gontier a la bonne idée de ne pas évoquer la réception de ces émissions et ne joue pas les donneurs de leçons politiques. Mais la mouvance Podemos préconise déjà une télévision de gauche pour rééduquer le bon peuple et l’endoctriner dans sa secte au service de l’Etat et du capitalisme régulé. L’autoritarisme d’un Mélenchon prétend également se saisir de la télévision comme d’une tribune pour faire de l’éducation populaire et éclairer les masses vers le bon bulletin de vote.

Il ne sert à rien de combattre une mauvaise idéologie libérale par une bonne idéologie de gauche. C’est la manipulation idéologique qui doit être dénoncée. Les classes populaires peuvent sortir de la routine télévisée uniquement par les luttes sociales et la solidarité de classe. Ce sont les mouvements sociaux qui permettre de se rencontrer et de favoriser les réflexions critiques sur la société marchande.

 

Source : Samuel Gontier, Ma vie au poste. Huit ans d’enquête (immobile) sur la télé du quotidien, La Découverte, 2016

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Intervention de Samuel Gontier (Télérama) au cours de la 2ème Journée de la critique des médias, mise en ligne sur le site Acrimed le 30 mai 2016

Vidéo : Usul, « Le journaliste » (David Pujadas), mise en ligne sur le site Acrimed le 17 juin 2016

Vidéo : Rencontre avec Samuel GONTIER. Ma vie au poste, émission diffusée sur le site Là-bas si j'y suis le 19 septembre 2016

Vidéo : Rentrée télé : "On a atteint des sommets en terme d'analyse de rien" : Les Garriberts, Julien Salingue et Samuel Gontier débattent, émission @rrêt sur images du 9 septembre 2016

Radio : émission Europe 1 social club du 29 août 2016

Radio : émission avec Samuel Gontier diffusées sur France Culture

Radio : Ma vie au poste : le livre qui vous plonge dans la télé, émission L'Instant M diffusée sur France Inter le 24 août 2016

 

Julien Salingue, Lire : Ma vie au poste, de Samuel Gontier, publié sur le site Acrimed le 13 septembre 2016

Alain Laute, Droitisation généralisée des médias, publié sur le blog Le journal d'un laïc le 18 septembre 2016

Dan Israel, Une enquête dissèque la télé, ses horreurs, ses mensonges et son sexisme, publié sur le journal en ligne Mediapart le 25 août 2016

Mathieu Dejean, Il a passé huit ans à regarder la télévision, il raconte, publié sur le site du magazine Les Inrockuptibles le 23 août 2016

Benoit Bohy-Bunel, La télé-réalité, ou l’auto-dévoilement du principe spectaculaire, publié le 22 novembre 2016

Publié dans #Pensée critique

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