Stuart Hall et les cultural studies

Publié le 7 Octobre 2017

Stuart Hall et les cultural studies
L'universitaire Stuart Hall s'appuie sur l'analyse des cultures populaires pour renouveler le marxisme. Il développe une pensée originale qui s'appuie sur un imaginaire politique et intellectuel.

 

Dans la pensée critique contemporaine, la figure de Stuart Hall reste incontournable. Fondateur des études culturelles, ce marxiste hétérodoxe articule différentes approches intellectuelles. Il se penche notamment sur l’analyse des cultures populaires et de l’idéologie. Un recueil des articles de Stuart Hall est publié dans le livre Identités et cultures.

L’universitaire Maxime Cervulle présente la trajectoire de Stuart Hall. Il grandit en Jamaïque dans un milieu petit bourgeois avant de rejoindre Oxford. Son engagement politique se situe aux marges de la gauche traditionnelle. Il s’oppose à la fois au stalinisme et à l’impérialisme. Il s’intéresse notamment à la question coloniale. En 1956, l’URSS réprime une révolte ouvrière en Hongrie. Des intellectuels décident alors de créer la New Left. Cette Nouvelle Gauche comprend également Perry Anderson et Edward P. Thompson.

 

La New Left Review entend renouveler la pensée critique d’une gauche moribonde. Alors que le Parti travailliste fustige les loisirs et la société de consommation, Stuart Hall se penche sur les cultures populaires qui façonnent les imaginaires. La New Left s’oppose au marxisme rigide et déterministe pour insister sur la capacité des classes populaires à fabriquer leurs conditions matérielles. La politique doit également s’étendre à tous les domaines de la vie. Loin du réductionnisme économique, la New Left se penche sur les dimensions sociales et culturelles du capitalisme.

Stuart Hall rejoint le Centre for Contemporary Cultural Studies (CCCS) de Birmingham. Il est appelé par Richard Hoggart. Ce chercheur refuse les hiérarchies culturelles et s’attache à revaloriser les pratiques des classes populaires. La Grande Bretagne abrite des subcultures avec les styles punk ou rasta. Ce sont des pratiques de détournement qui expriment la résistance culturelle des classes populaires. Le CCCS devient un espace de confrontation entre différentes approches intellectuelles, du matérialisme culturel au structuralisme.

 

                       

 

Originalité des cultural studies

 

Les origines des cultural studies puisent dans les ouvrages de Richard Hoggart, Raymond Williams et Edward P. Thompson. Mais, loin de fonder une nouvelle discipline, ces livres analysent les dynamiques sociales et culturelles de la société britannique. « Loin d’être neutres ou scolaires, ils constituaient de véritables interventions culturelles, et s’intéressaient aux évolutions de long terme affectant la société et la culture britannique, dans une perspective rétrospective et historique », décrit Stuart Hall.

Le capitalisme du Welfare State s’accompagne de changements culturels. Cette réflexion sort du cadre et des normes universitaires légitimes. La culture est reliée à d’autres pratiques sociales. Pour Edward P. Thompson, c’est dans les expériences collectives de la classe ouvrière que s’enracine la culture. Il rompt alors avec la conception étroitement élitiste de la culture.

 

Les cultural studies se penchent ensuite sur les « cultures vécues » : les cultures jeunes, les sous-cultures, la déviance, les institutions scolaires, les relations sur le lieu de travail. Des explications sociologiques des phénomènes culturels sont proposées. Paul Willis observe les cultures de l’école et du travail. Il s’intéresse également à l’expérience des femmes. Les réflexions de Walter Benjamin et les théories de l’Ecole de Francfort nourrissent également les cultural studies. Les idéologies et la culture restent déterminées par des conditions sociales, matérielles et historiques d’existence.

Mais les cultural studies abandonnent progressivement l’observation des expériences vécues pour dériver vers le bavardage théorique néo-stalinien. Althusser, Gramsci et Foucault deviennent des références. Les intellectuels doivent alors éclairer les masses pour les extraire de « l’idéologie dominante ». Mais d’autres influences théoriques permettent aux cultural studies d’éviter de sombrer dans une orthodoxie. Les féministes repensent les formations sociales selon la position des femmes. Les relations patriarcales sont ainsi remises en cause. L’école et la famille construisent des rôles, des identités et des relations de genre. Mais les cultural studies sombrent dans une dérive linguistique. L’analyse du discours prime sur l’observation de la réalité sociale.

 

A BFI Release

 

Cultures populaires

 

La culture populaire est prise au sérieux par les intellectuels critiques. Richard Hoggart, dans La culture du pauvre, revalorise les formes culturelles populaires qui restent considérées comme illégitimes. Il casse les diverses formes de hiérarchies culturelles. Raymond Williams, dans Culture et société, observe les dynamiques sociales à travers l’analyse des cultures populaires. Loin d’un simple divertissement sans conséquence, la créativité artistique reflète les évolutions de la société.

La culture soulève, « des questions directement posées par les grands changements historiques que les changements dans l’industrie, dans la démocratie et dans la classe, à leur manière représentent, et auxquels les changements dans l’art sont une réponse qui leur est étroitement liée », souligne Raymond Williams. La culture traverse toutes les pratiques sociales. Edward P. Thompson insiste sur la dimension de lutte et de confrontation entre des différents modes de vie opposés. Cette conception large de la culture englobe toutes les expériences vécues.

 

Les minorités politiques peuvent s’apparenter aux déviances culturelles. Les mouvements étudiants, du Black Power ou les grèves sauvages restent perçus comme minoritaires. Les médias les dénoncent comme des mouvements qui sortent du cadre des normes sociales et de la légalité. L’agitation sur les campus ou les grèves sauvages sont présentés comme l’émanation d’une minorité d’extrémistes. Même si ces révoltes sont soutenues par une majorité d’étudiants ou de salariés.

Les cultural studies subissent également l’influence du structuralisme d’Althusser. Cette pensée héritée du stalinisme méprise l’action humaine et les luttes sociales. Les intellectuels influencés par Althusser insistent sur l’importance des structures et de l’idéologie. Ce courant s’englue dans le déterminisme le plus dur. L’abstraction théorique prime sur l’observation des pratiques sociales. C’est sans doute ce qui permet à ce courant de s’appuyer également sur Foucault. Ce philosophe s’oppose à toute critique des institutions et de l’Etat. Il revient à l’observation de la micro-politique, loin de l’analyse des structures sociales.

 

 

Dérives universitaires

 

Stuart Hall séduit de nombreux courants du marxisme. Sa trajectoire incarne un éclectisme intellectuel. Sa formation dans la New Left permet de dépoussiérer le marxisme. Le capitalisme n’est pas uniquement analysé comme un système économique, mais comme une logique qui englobe tous les aspects de la vie. Stuart Hall fournit alors de précieuses analyses sur les cultures populaires. Les prolétaires ne sont pas uniquement perçus comme les victimes d’un rouleau compresseur structurel. Les classes populaires peuvent agir, créer, lutter.

Mais Stuart Hall s’éloigne progressivement de cette approche. Il glisse tout d’abord vers les théories d’Antonio Gramsci. Ce bureaucrate communiste insiste sur la question de l’idéologie. Certes, il permet de prendre en compte les questions liées à l’imaginaire et aux confrontations d’idées. Mais Gramsci et ses disciples diminuent alors l’importance des luttes sociales. Ce sont désormais les intellectuels qui deviennent l’unique sujet politique. L’enjeu n’est plus l’amélioration des conditions de vie des exploités à travers les luttes. C’est uniquement de renverser l’hégémonie culturelle à travers des articles lus par trois personnes.

 

Cette dérive gramscienne permet de se vautrer dans la fange du stalinisme. Althusser et le structuralisme deviennent une référence pour Stuart Hall. Loin des fines analyses de la New Left, ce marxisme sombre dans le déterminisme le plus rigide. Ce sont les structures capitalistes qui priment sur les individus. Les classes populaires sont considérées comme un troupeau débile qui suit aveuglément l’idéologie dominante. Il faut alors que des crapules staliniennes comme Althusser leur apporte la lumière. Le mépris de classe s’accompagne du bavardage intellectuel quand le structuralisme se confond avec le postmodernisme.

C’est alors Derrida qui devient une référence. Ce philosophe franchouillard n’a jamais rien écrit d’intéressant. Mais il permet de développer un bavardage creux à coup de jeux de mots mêmes pas drôles. La luttes des classes devient hors de propos, tout comme la culture. C’est la linguistique qui devient le cœur de la réflexion. Les cultural studies s’éloignent alors du monde réel pour croupir dans le bourbier universitaire.

Cette dérive grotesque semble lié à l’éloignement progressif des cultural studies avec les luttes sociales. En revanche, les réflexions originelles sur les cultures populaires et leurs influences sur le monde social restent essentielles. Le capitalisme façonne des imaginaires conformistes. Mais les classes populaires savent également créer d’autres manières d’agir et de vivre.

 

Source : Stuart Hall, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies, traduit par Christophe Jaquet, Amsterdam, 2017

  

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Pour aller plus loin :

 

Vidéos : Une journée avec Stuart Hall, Journée d'études du groupe de recherche MCTM, conférences enregistrées à l'Université Paris-Diderot le 11 mai 2016

Vidéo : Cultural Studies et critique marxiste : dialogues, tensions, confrontations, conférence mise en ligne le 13 septembre 2016

Vidéo : Les Cultural Studies et les transformations de la culture visuelle, conférence mise en ligne sur le site de France Culture le 14 septembre 2016

Vidéo : Maxime Cervulle, Séminaire CEMTI "Matérialismes, culture et communication", conférence enregistrée le 21 mars 2014

 

Vincent Leconte, "Stuart Hall percevait l’identité comme un processus, non comme une donnée fixe", entretien avec Maxime Cervulle publié sur le site BibliObs le 14 février 2014

Régis Dubois, A propos de « Identités et cultures : politiques des cultural studies », mis en ligne sur le site Le sens des images le 26 octobre 2013

Florent Guénard, « Critique de l’hégémonie culturelle. A propos de Identités et Cultures de Stuart Hall », publié sur la revue en ligne La Vie des idées le 26 octobre 2007

Compte-rendu de Vincent Chambarlhac publié sur le site de la revue Dissidences

Compte-rendu d'Elizabeth Caillet publié dans la revue Culture & Musées en 2008

Compte-rendu d'Amady Ay Dieng publié sur le site Les Indigènes du Royaume le 2 novembre 2014

Compte-rendu d'Irène Pereira publié sur le site de l'Institut de Recherche, d'Etude et de Formation sur le Syndicalisme et les Mouvements sociaux (IRESMO)

 

Gaël Brustier, Stuart Hall, le penseur qui avait anticipé le renouveau des gauches radicales, publié sur le site Slate le 8 février 2015

Gaël Brustier, Stuart Hall, le penseur britannique que la gauche française devrait lire…, publié sur le site du Figarovox le 14 février 2014

Jean-Marie Durand, Disparition de Stuart Hall, penseur de la société multiculturelle, publié dans le magazine Les Inrockuptibles le 12 février 2014

Clément Ghys, Stuart Hall, héraut de la culture pour chacun, publié dans le magazine Next Libération le 11 février 2014

Alia, "Portrait" – Stuart Hall, 1932-2014, publié dans le webzine High Five Magazine

Benjamin Opratko & Janek Niggeman, Stuart Hall : Un adieu vers l’avenir, publié sur le site du Parti des Indigènes de la République le 7 avril 2014

Satnam Virdee, Un « marxisme sans garanties » : Stuart Hall et ce pourquoi la race compte, publié sur le site de la revue Contretemps le 16 février 2015

Marie-Hélène Bourcier, Cultural studies et politiques de la discipline : talk dirty to me !, publié sur le site de la revue Multitudes

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