Le renouveau du cinéma noir américain

Publié le 2 Septembre 2017

Le renouveau du cinéma noir américain
Sous l'ère Obama, de nombreux films évoquent la condition noire. La plupart privilégient l'éloignement historique tandis que d'autres s'inscrivent dans une critique sociale.

 

Le cinéma évoque souvent les enjeux politiques et sociaux. Le cinéma noir américain traite de la « condition noire » et du vécu de la communauté afro-américaine. Durant les années Obama, de nombreux films emblématiques évoquent l’histoire ou l’actualité des afro-américains. Régis Dubois présente ses réflexions dans son livre sur Le cinéma noir américain des années Obama.

 

                                      Le cinema noir americain des annees Obama - couverture

 

Cinéma noir et société américaine

 

En 2008, Barack Obama est le premier président noir élu à la tête du pays le plus puissant du monde. Cette élection devient un événement mondial. « Et quelle source de fierté pour tous les damnés de la Terre, à commencer par les descendants d’esclaves », commente Régis Dubois. Ce président noir se montre à la fois cool et intelligent. Sa présidence reste un symbole et une source de fierté. Même si ces mandats restent des échecs économiques et politiques.

Barack Obama reste le président le plus cool des Etats-Unis. C’est un enfant de la pop culture qui aime la musique populaire et les séries comme The Wire ou les films de science fiction comme Star Wars. Une véritable obamania se déclenche. Le président devient lui-même une icône pop, avec des évocations dans Les Simpsons.

Pendant l’ère Obama, de nombreux films se penchent sur la condition noire. L’esclavage, le racisme, la ségrégation et la luttes pour les droits civiques deviennent des sujets centraux au cinéma. L’histoire influence le cinéma. L’élection d’un président noir a eu une influence sur les thématiques des films de la période. Le cinéma des années Reagan est synonyme des Blockbusters musclés, manichéens et conservateurs. Le cinéma des années Obama reflète également l’image de son président.

 

A partir des années 1970, l’industrie du cinéma se tourne vers le public afro-américain. Des actrices et des acteurs noirs jouent dans des films d’action de série B et incarnent des personnages habituellement réservés aux Blancs comme des détectives ou des agents secrets. Shaft devient une figure emblématique. Ce cinéma, regroupé autour du terme de la Blaxploitation, devient un âge d’or pour les acteurs et réalisateurs afro-américains. Ces films populaires portent un message contestataire. La Blaxploitation apparaît comme un reflet des luttes afro-américaines des années 1960 et 1970. Plusieurs films mettent en scène des groupes de noirs armés contre la police, en référence aux Black Panthers, et même des émeutes.

A partir des années 1980, Reagan s’oppose aux revendications des minorités. Les films à petit budget avec une audience ciblées sont abandonnés au profit des blockbusters qui s’adressent au grand public. Des films mainstream de divertissement s’adressent à tous les âges et à toutes les communautés.

Dans les années 1990, New Jack City lance la mode des « films du ghetto ». Délinquence, gangs et règlements de compte sont ancrés dans la réalité sociale des quartiers noirs, sur fond de culture hip hop. Mais l’énergie positive et galvanisante des héros de la Blaxploitation disparaît au profit d’un regard plus sombre et pessimiste. Malgré la lutte pour les droits civiques, le quotidien des noirs des classes populaires semble empirer avec la drogue et la violence en plus de la misère. Ensuite, le cinéma afro-américain se normalise, avec des romances qui s’adressent davantage à un public féminin.

 

slave

 

Cinéma noir et histoire

 

Les films historiques sur la communauté noire se multiplient durant les années Obama. La période esclavagiste et la guerre de sécession sont évoquées dans Django UnchainedLincoln12 Years a Slave ou The birth of nation. L’autre période favorise des cinéastes reste celle de la lutte pour les droits civiques avec notamment La couleur des sentimentsLe majordome ou Selma.

Ces films hollywoodiens peuvent dénoncer la violence, le racisme et l’humiliation. Mais leur fin heureuse trace une success story. Au final, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Par exemple, le film Selma s’achève sur la signature sur le droit de vote plutôt que sur l’assassinat de Martin Luther King. Le rêve américain rentre désormais en résonance avec les espoirs de l’Amérique noire incarnée par Obama. Ces films visent à montrer le parcours depuis l’esclavage ou la ségrégation jusqu’à l’élection d’un président noir. Le majordome retrace une trajectoire individuelle des droits civiques à l’accession au pouvoir d’Obama.

Ce cinéma élude la réalité sociale des noirs contemporains, notamment des classes populaires. La misère, le racisme et les violences policières restent importants comme l’ont montré les émeutes de Ferguson et Baltimore. Mais ce cinéma ne s’en fait pas écho. Contrairement au cinéma New Jack des années 1990, une vision optimiste prédomine avec l’idée d’une communauté noire unie. Dans les années 1990, des protagonistes noirs se font tuer par d’autres noirs, même dans le film Malcolm X réalisé par Spike Lee. Même les conflits politiques entre deux générations disparaissent dans Le Majordome. Les radicaux et les modérés sont réconciliés par l’élection d’Obama. Une veine consensuelle prédomine.

 

Ces films visent également à montrer une harmonie entre les Blancs et les Noirs. Dans Loving, l’apartheid américain apparaît comme le fait de personnes isolées et non celui d’un système soutenu par une majorité. Le racisme devient une opinion individuelle et non une structure politique organisée par l’Etat. Les films contemporains reprennent même le cliché paternalisme du Blanc sauveur du Noir. Même si ce sont les luttes menées par les Noirs eux-mêmes qui leur ont permis d’arracher leurs propres libertés.

Ces bons sentiments permettent de rentrer dans les normes du cinéma commercial. Mais ils correspondent aussi à la démarche d’Obama qui se veut le président du compromis et de la réconciliation. Seul The Birth of Nation, inspiré d’un livre de Nate Turner, montre une révolte d’esclaves. Les Noirs deviennent les acteurs de leur libération, à travers la lutte contre les esclavagistes blancs. Ce qui demeure une singularité dans le cinéma consensuel des années Obama.

 

 "Fruitvale Station" de Ryan Coogler

 

Cinéma noir et société actuelle

 

Le cinéma noir comprend des films de divertissement. De nombreuses comédies avec des acteurs noirs ne sont pas distribuées en France, notamment en raison de l’idéologie républicaine qui prétend combattre le « communautarisme ». Mais les comédies, comme celles de Tyler Perry, connaissent un succès important. Même si ces films reprennent les stéréotypes des noirs burlesques. La Black romance reprend les codes des films romantiques avec des personnages noirs. Mais ces comédies reproduisent le racisme institutionnel.

Les personnages féminins restent des métisses au teint clair. Au cinéma, dans les publicité ou les médias, une femme belle, intelligente et désirable ne peut pas être noire. Ensuite, ces comédies se déroulent dans le monde de la bourgeoisie noire. La misère sociale des ghettos est donc éludée. Ces films romantiques imposent d’ailleurs le modèle familial du couple hétéro-normé et petit bourgeois. Ces comédies tranchent avec les films Blax qui valorisent la libération sexuelle dans un contexte de désagrégation de la cellule familiale noire du ghetto.

 

Le film social évoque les problèmes sociaux contemporains dans un style très réaliste. Ce sont des films indépendants à petit budget. Surtout, ils n’hésitent pas à briser le consensus de l’obamania en montrant les problèmes de la société américaine : racisme, homophobie, précarité, violences policières. Mais ces films ne parviennent pas à s’adresser à une large public et restent souvent confidentiels. Sous Obama, les inégalités sociales ne cessent de se creuser.

Trayvon Martin, un jeune Noir de 17 ans, est tué par un vigile en Floride. En 2013, l’assassin est acquitté. Le mouvement Black Lives Matter se développe pour dénoncer le racisme et les violences policières. En 2014, Eric Garner et Michael Brown, deux jeunes afro-américains, sont également tués. Black Lives Matter prend alors de l’ampleur. Contre le modèle traditionnel des anciennes organisations noires (ZS), ce mouvement refuse les hiérarchies et la bureaucratie. Mais Black Lives Matter soutient les révoltes de Ferguson et parvient à organiser d’importantes manifestations. Le cinéma indépendant semble irrigué par ce jeune mouvement contestataire. Fruitvale station suit la dernière journée d’Oscar Grant, un jeune chômeur tué par la police à Oakland le jour de l’an 2008-2009. Le cinéma noir semble alors renouer avec un discours contestataire.

Le film Moonlight questionne l’homophobie et le conformisme, y compris dans la communauté noire. Le mouvement Black Lives Matter tranche avec la lutte pour les droits civiques encadrée par des religieux souvent homophobes. Ce qui permet de sortir le cinéma noir des clichés sexistes et conformistes.

 

   

Cinéma noir et critique sociale

 

Le livre de Régis Dubois jette un regard original sur la société américaine. Il propose de prendre le cinéma au sérieux. Il ne s’attarde pas sur la mise en scène des films, à travers des commentaires esthétiques et creux. Au contraire, il aborde le cinéma sous un angle politique et critique. Il s’intéresse aux récits et aux représentations qui traversent le cinéma noir.

Surtout, Régis Dubois affirme de manière convaincante une idée forte : le cinéma est un reflet de la société. Certes, les réalisateurs et producteurs ont leur propre logique commerciale ou artistique. Mais l’air du temps les influence, même de manière inconsciente. Le cinéma des années Obama se conforme bien au discours consensuel et rassembleur de son président. Cette période comporte aussi des aspects positifs. De nombreux films se penchent sur l’histoire des Etats-Unis, avec l’esclavage et la lutte contre la ségrégation. Le racisme devient un sujet facilement abordé. Ensuite, la présence des afro-américains se banalise sur les écrans. Un personnage noir peut sortir des clichés. Il peut être ni dealer ni basketteur. Il n’est pas obligé de mourir au début du film pour sauver le héros blanc.

 

Néanmoins, le cinéma des années Obama reste sage et gentillet. Peu de films contestataires attaquent les fondements de l’ordre social. Les films historiques semblent même montrer le racisme comme un problème ancien désormais résolu. Ensuite, les afro-américain restent présentés comme des victimes ou des citoyens intégrés. Ils ne sont pas des sujets politiques qui se révoltent par eux-mêmes. Le mythe du sauveur blanc qui libère les Noirs de l’asservissement semble perdurer.

Le renouveau des luttes sociales peut néanmoins influencer le cinéma américain. Un regard critique se développe. Régis Dubois souligne le développement du cinéma social. Pourtant, les films indépendants restent limités. Ils ne bénéficient pas d’une large audience. Surtout, ce cinéma reste terne et fataliste. Il montre bien les dysfonctionnements de la société, comme la corruption, la misère, le racisme et la violence. Mais il ouvre peu de perspectives.

La série The Wire révèle cette limite. Elle propose une critique implacable de la société américaine. En revanche, la série préférée des sociologues insiste sur le rouleau compresseur incontournable de la domination. Pourtant, dans la ville de Baltimore où se déroule la série, des révoltes ont éclaté. Des émeutes urbaines remettent en cause les violences policières et la misère. Les classes populaires savent également sortir de la résignation et du misérabilisme pour reprendre le contrôle de leur vie.

 

Source : Régis Dubois, Le cinéma noir américain des années Obama (2009-2016), LettMotif, 2017

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : « Les Noirs dans le cinéma », émission C dans la presse diffusée sur Canal 10 Guadeloupe le 1er août 2012
Vidéo : Régis Dubois, A l’ombre d’Hollywood : le cinéma noir indépendant (1910-1950), mis en ligne sur le site Le sens des images le 6 mai 2014
Vidéo : Melvin Van Peebles, Classified History X, réalisé en 1998
 

Régis Dubois, Existe-t-il un cinéma de l’ère Obama ?, publié sur le site Le sens des images le 5 janvier 2016

Karim El Hadj, Rocky Balboa cède la place à Donnie Creed, héros noir du « cinéma de l’ère Obama », entretien avec Régis Dubois publié sur le site du journal Le Monde le 13 janvier 2016

Mélanie Wanga, Racisme, «blackface», colorisme... La série «Dear White People» expliquée aux Français, publié sur le site du journal 20 Minutes le 4 avril 2017

Perrine Sabbat, L'effet après-Oscars : la renaissance d'une nation, publié sur le site du magazine Grazia le 6 mars 2017

Norine Raja, Mahershala Ali, le nouveau visage de l’Amérique, publié sur le site du magazine Vanity Fair le 20 février 2017

Jacques Demange, Le cinéma noir américain des années Obama par Régis Dubois : critique, publié sur le webzine Ciné Chronicle le 17 avril 2017

« Régis Dubois & les Noirs dans le cinéma », mis en ligne sur le site Diaporamix.com le 7 juin 2017

Publié dans #Contre culture

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