Black Lives Matter et la révolte noire américaine

Publié le 6 Janvier 2018

Black Lives Matter et la révolte noire américaine
Le mouvement Black Lives Matter s'inscrit dans l'histoire du mouvement des luttes afro-américaines. Cette révolte contre les violences policières permet également de repenser la critique du capitalisme.

 

A partir de l’automne 2014, des révoltes ont éclaté à Ferguson et à Baltimore après la mort de personnes tuées par la police. La lutte locale portée par les habitants et habitantes de Ferguson devient un mouvement national contre les violences policières. Les Afro-Américains sont régulièrement victimes de violences policières. Ils risquent également davantage d’aller en prison. Un amalgame créé entre race et risque de délinquance sert à légitimer la surveillance policière des communautés noires. Ensuite, les attaques de la population noire s’inscrivent dans une offensive bien plus large contre les classes populaires dans leur ensemble. Les inégalités sociales ne cessent de se creuser.

Les différences de classe entre Afro-Américains deviennent très importantes. Alors qu’une minorité de la communauté s’est enrichie, la grande majorité subit la misère et le désespoir alimentés par les inégalités qui traversent toute la société américaine. La bourgeoisie noire vit les inégalités raciales de manière très différente que les Afro-Américains pauvres et prolétaires. La réussite de l’élite noire est attribuée à son mérite individuel. Ce qui permet de masquer le racisme institutionnel qui maintient les Afro-Américains dans la pauvreté. Sous les mandats d’Obama, la situation de la population noire ne s’est pas améliorée. L’indifférence perdure.

Le mouvement Black Lives Matter incarne un renouveau des luttes noires américaines. La révolte devient plus explosive. Elle remet en cause le racisme institutionnel et les inégalités sociales. Keeanga-Yamahtta Taylor propose une analyse de ce mouvement dans le livre Black Lives Matter. Le renouveau de la révolte noire américaine.

 

                            couverture

 

L’histoire des luttes contre le racisme aux Etats-Unis

 

Lorsque Mike Brown est tué par la police, le jeune homme noir est jugé responsable. Il est présenté comme un gangster. La démocratie américaine doit trouver des prétextes pour justifier son racisme institutionnel. « Le problème n’est plus la discrimination au travail ou la ségrégation urbaine : c’est l’irresponsabilité des noirs, leurs mœurs inadaptés, leur mauvais comportement en général », observe Keeanga-Yamahtta Taylor. La population noire est jugée responsable de sa condition. Cette idéologie est également intériorisée par de nombreux Afro-Américains qui acceptent certains aspects du discours raciste.

Le mythe du rêve américain permet de valoriser le travail et la réussite individuelle. Ceux qui échouent ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. De plus, de mythe masque l’esclavage, la ségrégation et toutes les lois racistes qui traversent l’histoire des Etats-Unis. A partir des années 1930, le New Deal permet de sortir de la crise. Les politiques keynésiennes et l’intervention de l’Etat visent à assurer la stabilité du capitalisme. Les subventions publiques renforcent le rêve américain et l’émergence d’une classe moyenne. Mais les Afro-Américains ne bénéficient pas des aides sociales. Ensuite le « racisme biologique » est remplacé par le discours sur la « culture de la pauvreté ». La population noire est rendue responsable de sa situation économique et sociale.

 

La lutte contre le racisme se développe dans les années 1960. Malcolm X dénonce les conditions sociales dans lesquelles vivent les Afro-Américains. Les difficultés de la population noire ne sont plus considérées comme un problème de comportement, mais comme les effets du racisme. Les émeutes de Watts révèlent l’importance de la révolte de la population noire. « Pendant six jours, environ 10 000 Afro-Américains affrontent la police au cours d’une rébellion inédite contre les effets de la discrimination raciale, notamment les violences policières et l’accès au logement », décrit Keeanga-Yamahtta Taylor. Le Black Panther Party relie le racisme et le capitalisme. Les causes de l’oppression des noirs sont matérielles. La pauvreté et l’exploitation capitaliste permettent d’expliquer cette oppression.

La révolte noire s’inscrit dans un contexte social bouillonnant. De 1967 à 1974, une vague de grève déferle. La grève des postiers de 1970 incarne cette contestation sociale. Travailleuses et travailleurs blancs et noirs luttent ensemble et tissent de la solidarité de classe. Ces grèves remettent en cause l’idée selon laquelle la population blanche de milieu modeste serait hostile aux revendications du mouvement noir.

Nixon tente de rétablir l’ordre. Pour cela, il tente de modifier son discours. Il entend liquider la théorie du racisme institutionnel. Il insiste sur l’égalité des chances et la réussite sociale. Il s’appuie sur la petite bourgeoisie noire qui relaie ce discours. Nixon développe cette théorie de l’indifférence à la race. Ce discours permet une stigmatisation de l’assistanat qui prépare une politique de démantèlement des programmes sociaux. Les conservateurs n’attaquent pas uniquement la population noire, mais l’ensemble de la classe ouvrière.

 

  

 

La permanence du racisme institutionnel

 

Une élite noire se développe, comme à Baltimore. Cette bourgeoisie noire diffuse les pires stéréotypes racistes pour s’exonérer de sa propre incompétence. « Ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui, c’est souvent un Afro-Américain ou une Afro-Américaine en position d’autorité qui administre les problèmes des noirs pauvres ou prolétaires », souligne Keeanga-Yamahtta Taylor. Des noirs deviennent hauts fonctionnaires ou politiciens. Le mouvement noir lui-même se tourne vers une voie légaliste et institutionnelle.

La petite bourgeoisie noire permet de pacifier les luttes et de calmer les émeutes urbaines. Ensuite, Reagan impose ses idées conservatrices et démantèle le système d’aides sociales. Le Parti démocrate de Carter s’aligne sur cette politique. Malgré l’accession d’une bourgeoisie noire au pouvoir, une majorité de la population noire subit toujours la misère et la précarité.

 

Les Afro-Américains subissent particulièrement les violences policières et les contrôles. Le racisme des policiers ne révèle pas une haine viscérale, mais leur rôle d’agents armés de l’Etat. « La fonction de la police est de faire respecter l’ordre des puissances économiques et des élites politiques ; c’est pourquoi la surveillance policière s’exerce qi fortement sur les classes populaires », analyse Keeanga-Yamahtta Taylor. Les Afro-Américains sont particulièrement visés car ils vivent dans des quartiers populaires. Mais la violence policière s’exerce sur l’ensemble des prolétaires, y compris blancs. Le bras armé de l’Etat doit faire régner « la loi et l’ordre ».

Des émeutes éclatent après des violences policières, comme en 1967 à Détroit. Des jeunes noirs sont tués par des policiers blancs. Mais, progressivement, les minorités raciales sont admises dans la police. Ce qui ne modifie pas le maintien de l’ordre et le racisme d’Etat. « Les services de police les plus diversifiés de toute l’histoire des Etats-Unis n’ont pas remis en cause l’héritage de plus d’un siècle de violence, de racisme et d’injustice dans l’action de la police », observe Keeanga-Yamahtta Taylor. La guerre contre la drogue, les politiques sécuritaires de Clinton et l’antiterrorisme permettent de réprimer particulièrement la population noire, mais aussi l’ensemble de la société.

 

Barack Obama suscite l’espoir de la population noire et de la jeunesse. Mais c’est rapidement une douche froide. Obama, malgré des beau discours sur le racisme pendant sa campagne, se refuse à combattre les discriminations et les conséquences de la crise économique. En 2011, le président refuse même de gracier Troy Davis, condamné à mort. Au même moment éclate le mouvement Occupy Wall Street. Cette lutte contre les inégalités économiques et sociales rejoint les préoccupations de la population noire. Une diversité de mouvements Occupy surgit, comme à Oakland ou à Atlanta, avec des tonalités plus combatives contre l’institution policière. Occupy the Hood tente de s’implanter dans les ghettos. La violence de l’expulsion du campement devant Wall Street révèle également l’importance de la répression policière.

Le meurtre de Trayvon Martin relance le mouvement Occupy. Les manifestations se multiplient et la contestation prend une ampleur nationale. Un mouvement dénonce publiquement les violences policières et le racisme d’Etat. Le meurtrier de Trayvon Martin est acquitté en 2013. Ce qui montre le véritable visage raciste de l’institution judiciaire. Une formule circule alors sur les réseaux sociaux : #BlackLivesMatter. Ce slogan résume la déshumanisation et la criminalisation de Trayvon Martin. « Une réponse, aussi, à l’oppression, aux injustices et à la discrimination qui dévaluent chaque jour la vie des noirs », souligne Keeanga-Yamahtta Taylor.

 

 Many queer and trans people in major cities actively avoid Pride because of the police presence.

 

La révolte de Black Lives Matter

 

Le meurtre de Mike Brown déclenche une révolte à Ferguson. Le deuil de la famille n’est même pas respecté. La police réprime avec violence les manifestations. Ce qui ne fait que renforcer la détermination de la population. D’autres crimes policiers sont commis dans la même période. Ferguson devient le point de fixation de la population noire. Dans d’autres villes, les crimes de la police déclenchent également des révoltes. A Saint-Louis, le campus est occupé comme pendant le mouvement Occupy. Un mouvement émerge au cri de Black Lives Matter.

Les organisations de défense des droits civiques veulent encadrer la révolte vers un vote démocrate. Ses représentants défendent également l’Etat fédéral comme médiateur du conflit. Mais ils arrivent trop tard pour canaliser la révolte. Les jeunes noirs ont déjà fait reculer la police. « Ils ont découvert leur force collective et leur détermination a été renforcé par leur capacité à tenir tête à la police. La peur s’est éloignée », décrit Keeanga-Yamahtta Taylor. La récupération de la lutte par un porte-parole devient impossible.

Une nouvelle génération émerge. Les jeunes militants s’opposent aux « institutionnels » qui refusent de soutenir la révolte. Ensuite, les femmes sont plus présentes dans le nouveau mouvement. Elles assument désormais des responsabilités dans la lutte. Elles développent un féminisme intersectionnel qui dénonce à la fois le racisme et le patriarcat. Les jeunes remettent les crimes policiers dans le contexte plus large du racisme d’Etat et des inégalités sociales. Au contraire, la « vieille garde » continue de demander de simples révocations de policiers. « Les organisations des droits civiques privilégient les approches légalistes, à la différence des militantes et militants qui relient les violences policières aux autres problèmes sociaux qui touchent les quartiers noirs », souligne Keeanga-Yamahtta Taylor.

 

Ce nouveau mouvement s’appuie également sur l’auto-organisation et les réseaux sociaux. La jeunesse refuse les vieilles hiérarchies et l’obéissance à des porte-parole. Il devient très facile de lancer une action, mais plus compliqué de construire un mouvement sur la durée. Ensuite, la forme réseau décentralisé de Black Lives Matter favorise la prise de décision par un petit groupe d’initiés sans permettre l’implication de nouvelles personnes. Les structures informelles n’empêchent pas toujours les prises de pouvoir. Il semble également important de coordonner les manifestations pour leur donner davantage d’impact.

Un mouvement révolutionnaire doit également s’appuyer sur des luttes concrètes avec des victoires sociales qui renforcent la confiance collective. « Tenter de réformer un certain nombre d’aspects de la société existante améliore la vie des personnes ici et maintenant ; et c’est en le faisant qu’on apprend à lutter et à s’organiser », souligne Keeanga-Yamahtta Taylor. La lutte des travailleurs pauvres et la lutte pour l’égalité des moyens éducatifs restent centrales. Durant l’hiver 2015, des militants de Black Lives Matter organisent des bloquages d’autoroutes, de transports publics, de magasins, de cafétérias. Si le mouvement s’allie avec les luttes des salariés, il peut bloquer la production et le fonctionnement des entreprises. A Oakland, les dockers et les manutentionnaires ont lancé une grève en solidarité avec Black Lives Matter.

L’intégration de la communauté noire dans la société capitaliste reste illusoire. « La libération noire est inséparable de l’évolution de la situation d’ensemble des Etats-Unis. On ne peut pas révolutionner la vie des noirs alors que le reste du pays est en feu », analyse Keeanga-Yamahtta Taylor. Il reste indispensable d’en finir avec la misère, l’exploitation, l’aliénation et les inégalités économiques. « Et s’il est vrai que dire que si les Afro-Américains se libèrent, tout le monde sera libérer avec eux, ils ne peuvent cependant se libérer tout seuls », souligne Keeanga-Yamahtta Taylor. La libération noire doit s’inscrire dans la perspective d’une transformation globale de la société. Les Blacks Panthers ou les ouvriers du DRUM articulent lutte contre le racisme et lutte contre le capitalisme.

 

        

 

Lutter contre le racisme et contre le capitalisme

 

Keeanga-Yamahtta Taylor propose un regard particulièrement éclairant sur les luttes aux Etats-Unis. Son livre resitue le mouvement Black Lives Matter dans un contexte historique plus large. Surtout, Keeanga-Yamahtta Taylor propose une stimulante réflexion théorique qui ne reste pas dans l’abstraction mais insiste sur les véritables enjeux qui traversent les luttes contre le racisme. Contrairement aux universitaires postmodernes, elle frotte sa théorie à la réalité des luttes sociales.

Keeanga-Yamahtta Taylor insiste sur l’importance de l’autonomie des luttes. Les mouvements sociaux sont la véritable force de l’histoire qui permet de transformer la société. Les luttes sociales permettent de faire évoluer les discours et les réflexions. Les idéologies racistes reculent lorsque les révoltes des noirs sont offensives. Mais, en période de reflux des luttes, les discours et les politiques publiques attaquent la population noire. Keeanga-Yamahtta Taylor évoque également les illusions réformistes qui visent à transformer la société depuis l’Etat. Les élus noirs et le président Obama illustrent bien l’impuissance de cette stratégie. Les changements sociaux proviennent donc davantage des luttes que de l’Etat.

Ensuite, Keeanga-Yamahtta Taylor permet de mieux comprendre les enjeux de la lutte contre le racisme aux Etats-Unis. Mais ses réflexions permettent aussi de ringardiser les débats sur le racisme qui traversent la société française. Le débat intellectuel oppose souvent les communautaristes aux républicains. Le livre de Keeanga-Yamahtta Taylor ringardise ce vieux débat. La militante anticapitaliste insiste au contraire sur l’articulation entre la lutte contre le racisme et la lutte des classes.

 

Keeanga-Yamahtta Taylor prend évidemment en compte la spécificité de l’oppression raciste. La gauche de Bernie Sanders ou de Jean-Luc Mélenchon ne prend pas en compte le racisme. Ce n’est pas parce que c’est une gauche « blanche », c’est surtout parce qu’elle est réformiste et qu’elle ne cesse de défendre l’Etat. Keeanga-Yamahtta Taylor montre comment le racisme d’Etat et le mythe de la société post-raciale permettent de servir l’ordre capitaliste. Ensuite, elle attaque particulièrement la propagande racialiste, incarnée par Tom Wise. Cette mouvance ne cesse de défendre une communauté noire. Ce qui brouille les clivages de classe. Les juges ou policitiens noirs ne sont pas des méchants traîtres qui ont rejoint la « blanchité ». Ce sont simplement des bourgeois qui défendent leurs intérêts de classe. Le racialisme risque d’apporter davantage de confusion alors que le clivage de classe permet de mieux comprend la société et ses contradictions.

Surtout, Keeanga-Yamahtta Taylor refuse la spécialisation et la séparation des luttes. Elle ouvre des perspectives concrètes pour Black Lives Matter. Ce mouvement doit s’appuyer sur des luttes concrètes pour améliorer la vie quotidienne des noirs. Pour cela, il doit se tourner vers les grèves et les luttes sociales. Ensuite, Black Lives Matter doit également s’inscrire dans une perspective globale de transformation de la société. La libération noire passe inévitablement par la destruction de l’Etat et du capitalisme. Black Lives Matter doit permettre de lutter contre les violences policières et le racisme. Mais il doit s’inscrire dans un mouvement bien plus large de dépassement du monde marchand pour inventer une société nouvelle.

 

Source : Keeanga-Yamahtta Taylor, Black Lives Matter. Le renouveau de la révolte noire américaine, traduit par Celia Izoard, Agone, 2017

Extrait publié sur le site de la revue Contretemps

 

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Pour aller plus loin :

 
Vidéo : Keeanga-Yamahtta Taylor #BlackLivesMatter, conférence mise en ligne le 18 mai 2016
 
Radio : 50 ans après les Black Panthers, une histoire des luttes des Afro-Américain-e-s, émission mise en ligne sur le site Sortir du capitalisme
 
 
 
Fabien Delmotte, Baltimore et le mouvement « Black Lives Matter », publié sur le site Autre Futur le 19 mai 2016
 
#BlackLivesMatter : quelle lutte dans un pays raciste ?, publié dans le webzine Grozeille le 17 octobre 2017
 
Sylvie Laurent, Black Lives Matter, le renouveau militant, publié sur le site du journal Le Monde diplomatique en octobre-novembre 2016
 
 
Kevin Denzler, Black Lives Matter : de hashtag à « organisation terroriste », histoire d’une lutte, publié sur le site du magazine Neon le 12 juillet 2016 
 
Julien Talpin, L’actualité de la question noire aux États-Unis. Du community organizing à Black Lives Matter, mis en ligne sur le site Eurozine le 21 mars 2017
 
Stan Miller et Yvan Lemaître, De Black lives matter à l’union de tou-TE-s les exploité-E-s ?, publié dans L'Anticapitaliste n°408 du 07 décembre 2017
 
 
Keeanga-Yamahtta Taylor, Défaire le capitalisme, combattre le racisme, publié sur le site de la revue Contretemps le 3 juillet 2017
 
Keeanga-Yamahtta Taylor, Révolte noire aux Etats-Unis, publié sur le site A l'encontre le 9 juin 2015
 
Articles de Keeanga-Yamahtta Taylor publiés sur le site Presse toi à gauche
 
Articles de Keeanga-Yamahtta Taylor publiés sur le site Europe Solidaire Sans Frontières
 
Note de lecture de Nicolas Martin-Breteau, publiée dans la revue Critique internationale n°75 en 2017

Publié dans #Actualité et luttes

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