Luttes dans les quartiers : édito n° 19

Publié le 15 Mai 2015

Luttes dans les quartiers : édito n° 19

Des gauchistes au Parti socialiste, il est devenu de bon ton de se vivre en militant des banlieues. Il existe même des "élus de terrain". Pourtant, soutenir les quartiers populaires ne semble pas évident pour une gauche du capital qui semble plus à l’aise dans les colloques universitaires. Un gauchisme postmoderne doit alors permettre à la petite bourgeoisie intellectuelle de se ranger du côté des quartiers populaires sans évoquer les conflits de classe.

 

Le blog Quartiers libres (QL) et le Parti des Indigènes de la République (PIR) ont trouvé un bon créneau. Les antifas et autres anarcho-gauchistes se mettent à leur remorque comme avec l’Appel des libertaires contre l’islamophobie. L’enjeu est clairement énoncé par un militant anonyme de QL à la fin du film Acta non verba : insister sur la "lecture culturaliste" et la "guerre culturelle" plutôt que sur "le discours de classe qui ne répond pas aux besoins de la population". Les antifas reprennent les mots de l’extrême droite, et même la grille d’analyse. Le terme d’islamophobie remplace celui de racisme anti-musulman pour mieux laisser planer une ambigüité par rapport à la défense de la religion. 

 

La lutte contre le racisme devient ouvertement déconnectée de la lutte des classes. Pourtant, l’objectif de l’idéologie raciste reste d’opposer les pauvres entre eux plutôt que de s’unir pour combattre les patrons et les classes dirigeantes. Ce discours semble disparaître de l’antifascisme, définitivement réduit à une scène folklorique qui sert de caution morale à des politiciens de gauche. Un texte pointe ces dérives du discours "ethno-racisliste". L’appartenance communautaire prime sur l’identité de classe. Ce qui débouche vers des discours extrêmement douteux.

 

 

On peut aussi voir dans le succès de Quartiers libres et du PIR comme une idéologie spectaculaire assaisonnée par folklore ridiculement vintage. « Assumer qui on est, faire ce qu’on à a faire », « Tenir la ligne », « Pas un seul pas en arrière », « Les vrais savent » : coller des visuels gauchistes semble plus facile que de participer à des luttes sociales et de rencontrer des exploités.

 

C’est toujours facile de valoriser la spontanéité des luttes pour se moquer de l’encadrement gauchiste. Mais c’est toujours plaisant et percutant. A Baltimore comme en France, les prolétaires qui vivent dans les quartiers populaires préfèrent lutter contre les violences policières plutôt que d’écouter les bureaucrates pérorer sur l’islamophobie dans un meeting co-organisé par l’UOIF, un groupuscule intégriste et républicain soutenu par Sarkozy.

 

A Montpellier aussi, les gens préfèrent lutter par rapport à leurs conditions d’existence plutôt que de se ranger religieusement derrière les idéologues du gauchisme postmoderne. Les parents d’élèves des écoles du Petit-Bard à Montpellier dénoncent la ségrégation sociale et territoriale. Le discours prend des accents citoyennistes, comme dans la plupart des luttes, mais le constat demeure lucide. Les idéaux égalitaires de la République sont perçus comme une mascarade. La spontanéité de la lutte tranche avec la routine gauchiste.

 

Dans la lutte des écoles du Petit-Bard, les nouveaux soutiens sont accueillis avec enthousiasme. Les personnes expliquent avec plaisir l'historique et les raisons de leur lutte. L'ambiance est différente lorsqu'une poignée d'antifas semi-cagoulés se réunit pour un happening aussi grotesque que clandestin. Lorsque le moindre curieux tente de s'approcher, les militants cessent leurs brailleries viriles et se mettent à chuchoter. Ils regardent le badaud qui tente de s'approcher et dégainent leur regard torve, croyant avoir démasqué un flic ou un facho.

 

Le succès du discours ethno-culturel semble également lié à un militantisme hors sol qui croupit dans l’entre-soi. Facebook et Internet favorisent les blogs de niche sur un sujet spécifique. Il faut rechercher le plus grand nombre de likes, de partages et surfer sur le buzz en créant sa petite communauté de fans. Un rapport virtuel à la lutte s’impose. Il est de bon ton d’encenser et d’idéaliser les "damnés de la terre", mais pas de rencontrer directement les personnes qui luttent dans les quartiers populaires. Les mêmes anarcho-gauchistes s'enferment dans de ridicules Fronts anticapitalistes qui ne regroupent que des sectes politiciennes plutôt que de s'ouvrir aux mouvements de lutte spontanés.
 
 
Ce nouveau numéro évoque les mouvements sociaux comme véritable moteur du changement social. Les formes d'organisation inventées dans les luttes esquissent d'autres possibilités d'existence. La révolution espagnole de 1936-1937 demeure la référence historique de l'utopie libertaire. Il semble important d'analyser ses limites et ses potentialités loin de tout fétichisme commémoratif. Les militantes du POUM ont également contribué à l'insurrection espagnole. La révolution sociale ne se réduit pas à un grotesque héroïsme guerrier mais doit s'appuyer sur l'émancipation des femmes.
Ensuite, les médias permettent de relayer et de rendre visibles les luttes. Les mouvements sociaux créent leurs propres médias populaires pour exprimer leur esprit contestataire. Les nouveaux médias se développent avec Internet et les réseaux sociaux. Ils favorisent des formes d'organisation horizontales et spontanées. Mais les médias sociaux doivent s'inscrire dans des mouvements de lutte pour ne pas sombrer dans le simple narcissisme militant. Les médias peuvent également exprimer une critique culturelle et une sensibilité artistique qui n'est plus réservée aux spécialistes et aux professionnels. 
La question de la culture demeure importante, bien que souvent négligée par les gauchistes de toute obédience. Une lutte des classes se joue également sur le terrain de l'imaginaire, de la sensibilité, des désirs. Adorno et Horkheimer attaquent l'uniformisation et le conformisme imposés par l'industrie culturelle. Cette réflexion peut s'actualiser dans notre époque saturée par les flux médiatiques, les loisirs et les divertissements. L'aliénation culturelle semble coloniser tous les aspects de la vie. Pourtant Walter Benjamin insiste également sur le potentiel émancipateur de la créativité pour inventer des expériences et sensations nouvelles. 

 

 
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