Les luttes urbaines à New York

Publié le 14 Octobre 2017

Les luttes urbaines à New York
Les squats permettent de lutter contre les problèmes de logement. Au début des années 1980, à New York, les squats s'opposent à la restructuration urbaine et à l'augmentation des loyers.

 

L’embourgeoisement urbain apparaît désormais comme inéluctable. La ville de New York incarne ce phénomène. Mais, au début des années 1980, des luttes urbaines éclatent dans cette ville. Des habitants pauvres se sont installés à New York en raison de faibles loyers. Mais Ronald Reagan impose un tournant libéral dans les années 1980. Sa politique permet une flambée des prix de l’immobilier.

Des ateliers d’artistes se créent dans les ghettos. Ils rénovent des cages à lapin et contribuent à l’augmentation des prix de l’immobilier. Les habitants les plus pauvres ne peuvent plus payer des loyers aussi élevés. Ils doivent alors squatter des immeubles vacants. Mais les promoteurs immobiliers lorgnent également sur les bâtiments laissés à l’abandon. Seth Tobocman décrit cette lutte des squats à New York dans la bande dessinée Quartiers en guerre.

 

L’écrivain Luc Sante, dans son introduction, décrit ce processus d’embourgeoisement urbain et revient sur le contexte historique. Il insiste également sur la notion de communauté qui permet de briser l’isolement pour lutter collectivement. « La notion de gens rassemblés par nécessité et formant une communauté vivante, qui plus en état de siège, évoque quelque chose d’ancien, une anomalie au sein des villes occidentales telles qu’on les connaît », décrit Luc Sante.

La lutte des squats à New York apparaît comme un épisode historique récent qui peut également alimenter la réflexion et le désir de révolte par rapport à la situation actuelle. « Alors que New York devient plus froide d’heure en heure sous le règne de l’argent-roi, la détermination des squatteurs semble d’autant plus étrangère et stupéfiante », souligne Luc Sante.

 

                                               

 

Débuts d'une lutte collective

 

La bande dessinée débute avec l’ouverture publique d’un squat. « Ces immeubles vacants appartiennent aux habitants du Lower East Side qui les ont un jour fait vivre ! Nous allons nous installer et leur donner vie », s’adresse un squatteur au rassemblement.

Jane et John reviennent habiter à New York dans les années 1980. Mais les prix du logement semblent beaucoup plus élevés que dans les années 1960. Ils décident donc d’ouvrir un lieu vide, avec eau et électricité, pour y habiter. Mais, un matin, le couple est réveillé par une bande de gauchistes armés de battes de base-ball. C’est le groupe du « Le peuple uni », qui a organisé la manifestation pour l’ouverture publique d’un squat. Les gauchistes soupçonnent le couple d’être des yuppies qui veulent coloniser un quartier populaire. L’histoire du Lower East Side est rythmée par la lutte et la contestation. Le quartier abrite des immigrés, des pauvres et des anarchistes.

Dans les années 1968, la contestation devient plus menaçante. Le pouvoir décide d’incendier des immeubles et de fermer les écoles et hôpitaux pour faire prospérer la criminalité. Les pauvres sont chassés mais les artistes et les yuppies peuvent s’installer. Les gauchistes qui menacent Jane et John sont en réalité vendus au pouvoir. Ils touchent des subventions pour encadrer les squats et reloger quelques habitants. Mais une nouvelle génération de révolutionnaires veut en finir avec les pratiques des années Reagan. Ils soutiennent Jane et John contre les gauchistes, en attendant une expulsion policière.

 

L’immeuble du 319 sur 8th street se situe dans un quartier d’activistes et d’artistes. Le nouveau commissaire et la mairie sont déterminés à éradiquer ce squat. Pour cela, des pyromanes mettent le feu à l’immeuble qui doit alors être évacué. La tension monte et des habitants parviennent à occuper un appartement du 319. Mais les autorités promettent de négocier et de trouver une solution. Mais après que les manifestations cessent, la police boucle le quartier et surveille particulièrement le 319.

Finalement, aucune négociation n’est prévue et les habitants du 319 doivent ouvrir d’autres squats. Cet épisode explique la détermination et la violence des squatteurs. Lorsque la négociation ne peut pas aboutir, seul le rapport de force peut permettre de garder son logement. « La seule chose qu’ils respectent, c’est notre capacité à les combattre. Ce qui ne laisse qu’une seule option à des gens par ailleurs pacifiques », conclue Seth Tobocman.

 

             Tobocman comic from ‘War in the Neighbourhood’

 

Squats et auto-organisation

 

A partir de 1989, des pauvres et des sans abri s’organisent pour lutter. Même si beaucoup de toxicomanes vivent dans la rue, il existe une conscience de classe. Trent City devient une organisation de sans abri.

Le centre communautaire de l’ABC permet également de recréer de la solidarité contre les réflexes de violence et de méfiance imposés par la vie à la rue. « Le système apprend aux gens à se chier les uns sur les autres. Mais ici, où les gens retrouvent un peu de pouvoir, on voit à quel point ils sont bons, en réalité », observe un personnage.

 

Mais les problèmes de la société traversent également l’ABC. Le sexisme, l’homophobie et le racisme doivent également être combattus. La lutte pour le logement devient une priorité qui efface les autres oppressions. Ensuite, le groupuscule maoïste du Parti communiste révolutionnaire (PCR) participe à l’ABC même si des habitants se méfient de son image stalinienne. Luna adhère au PCR en raison de son combat contre le racisme. Mais elle se heurte à la morale rigide des staliniens. « Puis vinrent les restrictions : ni drogue, ni alcool. Ni polygamie, ni homosexualité », décrit Seth Tobocman.  

La deadlock house devient le nouveau squat. Pour éviter les erreurs du passé, les fondateurs décident de règles formelles. Mais elles ne sont pas appliquées de la même manière selon les habitants. Des personnes sont refusées du squat car elles consomment de la drogue. Mais des habitants sont également des junkies. Ensuite, des personnalités peuvent imposer leurs propres règles, à l’image de Rage. « Malgré les règles strictes, il était totalement libre. Il avait du style. Les gens l’aimaient et lui pardonnaient. Il était cool. Et il était blanc », décrit Seth Tobocman.

 

 

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Luttes pour l’espace public

 

En 1988, la jeunesse populaire défend un parc à New York. Un promeneur qui souhaite simplement promener son chien se mêle à des activistes. Ils organisent une fête dans le parc au cours d’une soirée. L’intervention policière débouche vers une émeute. Le promeneur découvre la violence de la police. Mais le parc est finalement rouvert et le maire lève le couvre feu.

En 1991, une nouvelle émeute éclate à Tompkins Square. La tension avec la police devient toujours plus virulente. Un simple contrôle peut vite dégénérer. Les flics se montrent particulièrement agressifs et la population ne se laisse pas faire. Les flics  répriment une manifestation contre les violences policières. Le cortège reflue vers un concert. Les flics sont alors moins nombreux. Le public attaque la police en jetant des bouteilles. Les flics reculent et s’enfuient. Mais la colère de la population se reporte vers la destruction de magasins.

 

Cette émeute devient le prétexte pour la mairie qui projette la destruction du Tompkins Square. Ce parc accueille de nombreux sans abri. Face aux engins de chantiers qui commencent les travaux, le seul moyen devient le sabotage. Bird décide de lancer des bâtons de dynamite pour détruire le chantier. Mais il finit par être arrêté et tabassé par la police. La destruction du parc peut reprendre.

La mairie a prévue la démolition du parc avant les émeutes. Le contrat a été signé deux mois avant. La police a tendu un piège et a provoqué la violence qui devient le prétexte à la destruction du parc et au contrôle du territoire. Mais Tompkins Square reste un espace de révolte et de lutte. « Partout où des gens de différentes conditions s’unissent pour défendre leurs droits, dès lors que des gens défient l’autorité sans s’en excuser, quand les gens tiennent tête à la police. Cet endroit est Tompkins Square. Tompkins Square partout, et pour toujours ! », conclue Seth Tobocman.

                     

 

Auto-organisation des luttes

 

Ces bandes dessinées de Seth Tobocman permettent de faire revivre les épisodes de la lutte urbaine à New York. Le récit demeure vivant et incarné à travers des personnages. Seth Tobocman a vécu les évènements qu’il décrit. Il a participé au quotidien des squats et assume son regard subjectif et politique. Mais ces bandes dessinées permettent aussi d’analyser les limites de ces luttes.

Le livre de Seth Tobocman évoque le rôle des gauchistes et des associations liées au Parti démocrate. Le réformisme, avec ses petits leaders et ses négociations de couloir, ne mène à rien. La construction d’un rapport de force doit précéder la négociation pour aboutir. Dès lors que la lutte déserte la rue pour se cantonner aux salons institutionnels, elle est perdue.

 

L’auto-organisation de la lutte reste indispensable. « Nous avions raison d’affirmer que la force la plus radicale au sein de la société est le collectif, dans lequel les individus peuvent participer à la démocratie directe sans l’entremise de politiciens professionnels », analyse Seth Tobocman. Mais il ne fétichise pas le squat et l’autogestion comme modèle de société. Il se démarque de l’idéologie alternativiste et insiste au contraire sur les difficultés de la vie en collectivité. Il montre les problèmes liés à la drogue, à la violence mais aussi au racisme et au sexisme. Les squats autogérés ne sont pas des bulles isolées du reste de la société et des oppressions qui la traverse. L'absence de structures et le règne de l'informel favorisent même le maintien des hiérarchies sociales.

 

Néanmoins, le livre de Seth Tobocman reflète aussi un regard auto-centré. Les squats et les luttes des sans abri sont bien mis en avant, à juste titre. Mais les problèmes des locataires, avec l’augmentation des loyers, et des petits propriétaires face aux rénovations urbaines ne sont pas évoqués. Le livre laisse l’image d’une jeunesse marginale qui se bat seule contre la gentrification. Les liens avec les autres habitants du quartier sont peu visibles. C’est pourtant l’ensemble des classes populaires qui doit s’organiser pour lutter contre la police, les propriétaires et les pouvoirs publics.

 

Source : Seth Tobocman, Quartiers en guerre. New York, années 1980, CMDE, 2017

 

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Pour aller plus loin :

 
 
Brigh Barber, « Quartier en guerre : New York, années 1980 » par Seth Tobocman, publié sur le site BD Zoom le 8 avril 2017
 
Christiane Passevant, Compte rendu publié sur le site de la revue en ligne Divergences le 4 juillet 2017
 
Vincent Gerber, A New York dans l’étau de la gentrification, publié dans le journal Le Courrier le 15 septembre 2017
 
Seth Tobocman, publié sur le blog Entre Les Oreilles le 28 juin 2017
 
Dossier Luttes urbaines, mis en ligne sur le site Alternative Libertaire le 10 février 2015
 
Rubrique Squat, logement publiée sur le site Inflokiosques

Publié dans #Histoire des luttes

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