Les syndicalistes cheminots

Publié le 5 Mars 2016

Les syndicalistes cheminots
Les syndicalistes cheminots reflètent la combativité d'une classe ouvrière qui n'a pas disparu. Les nombreuses grèves dans ce secteur révèlent l'actualité de la lutte des classes.
 
Les ouvriers n’ont pas disparu. Même si les grandes usines ferment avec le démantèlement progressif du secteur industriel. Les ouvriers représentent toujours une bonne partie de la population. Mais ils subissent davantage la précarité, travaillent dans le secteur des services et dans des zones rurales. Surtout, les ouvriers ont disparu des discours politiques et syndicaux. Le sociologue Julian Mischi observe les évolutions de la classe ouvrière. « C’est la question centrale de ce livre : pourquoi et comment des ouvriers continuent-ils à militer malgré la force des processus favorisant leur exclusion politique ? », interroge Julian Mischi. Dans Le bourg et l’atelier, il se penche plus précisément sur les cheminots et leur activité syndicale à la Confédération générale du travail (CGT). Ce groupe social, lié au secteur public, bénéficie d’une stabilité professionnelle.
 
L’observation du quotidien dans un atelier de la SNCF permet de comprendre le syndicalisme par le bas. L’engagement syndical ne renvoie pas à une adhésion idéologique mais s’inscrit dans un ensemble de liens sociaux, dans des expériences vécues et partagées. Les jeunes syndicalistes ne sont pas issus d’une famille militante, mais se révoltent contre les pratiques managériales. Le quotidien du syndicalisme de base comprend également des hiérarchies et une discipline militante. L’enquête se penche notamment sur les salariés d’exécution, opposés aux cadres, mais qui sont devenus permanents syndicaux.

 

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Travailler dans un atelier de la SNCF

 

Dans l’atelier de Rivey-les-Bordes, les agents d’exécution vérifient et réparent le matériel installé sur l’infrastructure ferroviaire, notamment les relais de signalisation et les mécanismes électriques d’aiguillage. Les inégalités de salaires restent importantes avec les contremaîtres et les cadres. Le management impose une individualisation du travail et des salaires.

Depuis les années 2000, les dirigeants de la SNCF sont des ingénieurs diplômés en contrat court. Ils ne développent aucun attachement à l’entreprise et à la localité. Les cadres managers sont également recrutés à l’extérieur de l’entreprise. Les primes et les individualisations de salaires érodent les solidarités ouvrières et syndicales. Les promotions internes s’individualisent également et l’obéissance à l’autorité devient le principal critère. L’ambiance au travail se dégrade avec une présence plus forte de la hiérarchie et la disparition des moments de convivialité. La conflictualité au travail disparaît mais les ouvriers conservent un mépris des cadres et des « intellectuels ».

 

Les clivages entre les syndicats correspondent aux positions dans la hiérarchie de l’entreprise. Les salariés exécutants sont à la CGT tandis que la maîtrise et les cadres se retrouvent à l’UNSA qui accompagne les évolutions managériales. Mais la CGT se tourne vers les cadres pour assoir une « crédibilité ». Ce syndicat ne se considère plus comme une organisation de classe qui défend uniquement les intérêts ouvriers. Les hiérarchies et rapports de domination au sein du salariat ne sont plus mises en avant.

L’importance des conflits sociaux à la SNCF s’explique par un rejet de l’évolution managériale. Mais l’adhésion à la CGT peut provenir de causes externes à l’entreprise. Les cheminots sont souvent issus de famille qui travaillent également à la SNCF. Ils ont un diplôme technique et rejettent les valeurs scolaires. Le travail à la SNCF assure la garantie de l’emploi et des horaires de jour. Les syndicalistes participent à la vie locale. Une véritable sociabilité cheminote se développe dans une zone rurale dans laquelle tout le monde connaît.

 

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Militer à la CGT

 

« On est pas une amicale de pécheurs à la ligne », affirment les militants de la CGT. Le syndicat ne doit pas se réduire à un groupe affinitaire mais repose aussi sur des convictions politiques et des pratiques de lutte. La CGT s’oppose aux autres syndicats comme la CFDT qui, malgré des discours révolutionnaires, ne s’opposent pas à la direction et refusent de faire grève. SUD Rail est accusé de déposer des préavis de grève sans y participer. La critique des autres syndicats permet surtout de resserrer les rangs autour de la CGT. La stigmatisation des autres syndicats permet surtout de museler les critiques internes et de faire corps autour de la CGT, considéré comme le seul syndicat légitime à représenter les cheminots. La CGT peut apparaître comme une structure lourde, une « bureaucratie », qui laisse peu de liberté d’action et de pensée à ses adhérents.

La CGT insiste le contrôle collectif du mandat du délégué qui doit rendre des comptes à l’ensemble des adhérents. Le mandaté doit également participer aux réunions du syndicat pour ne pas être déconnecté de sa base. Mais la CGT s’apparente également à un appareil avec une forte hiérarchie et une absence de critique interne. C’est ce qui explique en partie le développement de SUD. « Contre le fonctionnement perçu de la CGT, ils mettent l’accent sur le respect de la "démocratie syndicale" au plus près du terrain et le renouvellement régulier des porte-parole militants », précise Julian Mischi.

 

A la SNCF, entreprise dirigée par l’Etat, les luttes sociales sont aussi des luttes politiques. Les cheminots participent activement aux grands conflits sociaux. L’évaluation de la situation, du « contexte politique » et du « rapport de force » est alors au centre des discussions. Les nouveaux adhérents dénoncent les opinions racistes, homophobes ou machistes. Les thématiques extra-syndicales ne sont pas portées par les permanents, mais davantage par les jeunes militants.

Les nouveaux adhérents participent au renouvellement de la CGT. Ce sont des jeunes mais qui ne rejoignent pas le syndicat immédiatement après leur arrivée à la SNCF. Ce sont des salariés que la CGT soutient dans leur combat pour améliorer leurs conditions de travail, notamment au niveau des horaires. Le syndicat permet de défendre sa dignité professionnelle. La CGT permet également de résister à la logique de management qui consiste à faire vendre plus de billets. Les salariés rejoignent également la CGT en raison de leurs idées politiques, plus combatives et antiracistes. « Je n’avais pas la même idéologie. La CFDT est plus dans l’accompagnement, dans la compromission », témoigne Stéphane.

 

 

Permanents et clivages de classe

 

Le syndicat subit une logique de bureaucratisation, même à l’échelle d’une entreprise. Les permanents deviennent des « professionnels », progressivement déconnectés de la vie quotidienne des travailleurs. Les permanents ne fréquentent plus l’atelier et sont plus souvent présents à des réunions dans la capitale régionale. Les autres syndiqués les considèrent comme des « planqués » qui peuvent bien gagner leur vie, en dehors de l’atelier et grâce aux cotisations des adhérents.

Les permanents découvrent un travail intellectuel éloigné de la routine du travail ouvrier. Ils justifient leur statut par leur « crédibilité » dans la connaissance des dossiers. Mais ils semblent éloignés des problèmes quotidiens dans l’atelier. Ils mobilisent pendant les mouvements sociaux, mais ils sont peu connus de la part des autres salariés. Leur influence est alors moindre que celle des syndicalistes qui travaillent toujours à l’atelier. Mais les syndicalistes ne deviennent pas permanents pour faire carrière. C’est après un long parcours professionnel et militant qu’ils peuvent accéder au statut de permanent.

Les cheminots jouent également un rôle moteur dans la vie locale de la CGT. Ils incarnent un syndicalisme de classe avec une forte capacité de mobilisation. « Une telle identité socioprofessionnelle combative s’est construite au fil d’une longue histoire collective faite de conflits sociaux à la dimension nationale », souligne Julian Mischi. Au sein de la CGT, les cheminots sont confrontés à d’autres catégories sociales qui partagent une vision différente du syndicalisme, à l’image des fonctionnaires et des enseignants.

 

Les permanents ont acquis des capacités intellectuelles. Ils peuvent discuter d’égal à égal avec des membres de la petite bourgeoisie. Ils ne subissent pas une relation de domination face aux enseignants. En revanche, la conception du syndicalisme diffère. Les enseignants privilégient une assistance juridique tandis que les cheminots valorisent les grèves. Leur « syndicalisme de lutte » s’oppose au « syndicalisme de service ». Des débats éclatent au moment des mouvements inter-professionnels. Les enseignants d’extrême gauche valorisent les manifestations unitaires. Les cheminots insistent au contraire sur la nécessité de la grève. « L’avant-garde avancée qui réfléchit à la place du monde salarié, qui a la science infuse, moi ça m’énerve », témoigne un cheminot.

La CGT conserve une dimension de classe, contrairement au Parti communiste. Les salariés d’exécution et les fonctionnaires de catégorie C se retrouvent à la CGT. En revanche, le PCF comprend surtout des cadres de la fonction publique de catégorie A. Ses différences de classe explique la combativité plus importante de la CGT. « Comme nous l’avons perçu avec le cas des cheminots, l’état des conditions de vie et de travail détermine en grande partie les possibilités de constitution de groupes militants issus des milieux populaires », analyse Julian Mischi.

 

 

Dépasser le syndicalisme

 

Ce livre se penche de manière originale sur une organisation de classe. Les sociologues ont davantage l’habitude d’étudier les altermondialistes, les zadistes, les nouveaux militants et autres pitreries postmodernes qui sont davantage issus de la petite bourgeoisie intellectuelle. Les universitaires sont alors en terrain connu puisqu’ils partagent avec ces militants les mêmes références et la même conception du militantisme.

Les cheminots de la CGT luttent davantage par rapport à leurs conditions matérielles. Ils défendent leurs intérêts de classe contre le management et la hiérarchie. La CGT n’est pas une organisation qui regroupe majoritairement des cadres et des managers, contrairement aux partis de gauche, mais aussi des salariés d’exécution. Julian Mischi observe également les limites du modèle de la CGT. Le syndicat demeure fortement centralisé et autoritaire. La critique interne n’est pas encouragée. Les travailleurs doivent se ranger derrière la CGT.

Le syndicat se révèle indispensable au quotidien pour lutter par rapport à ses conditions de travail, notamment contre les horaires. C’est un outil de lutte et d’auto-défense de classe contre le management et la hiérarchie. En revanche, le syndicalisme demeure également un outil d’encadrement des classes populaires. Les revendications modérées et les négociations doivent permettre d’empêcher une radicalisation des conflits sociaux. Des bureaucrates jouent les intermédiaires entre les salariés et la direction. Le syndicat sert à impulser des luttes, mais surtout à canaliser la colère ouvrière.

 

Julian Mischi ne critique pas assez durement ce rôle d’encadrement joué par le syndicat, au-delà des seuls permanents. Surtout son livre peut laisser penser que la lutte des classes ne passe uniquement que par le syndicalisme. Les cheminots sont effectivement très souvent syndiqués. Mais ils ont également inventé d’autres pratiques de lutte. Les cheminots sont devenus les moteurs des grands conflits sociaux à dimension nationale et interprofessionnelle. Ils ont participé activement à des mouvements réellement capables d’inverser le rapport de force. Dans le cadre de ces luttes, les syndicats comme la CGT ont favorisé la modération des revendications et la négociation pour arrêter le combat. Inversement, les cheminots ont créé des assemblées générales pour organiser la lutte par eux-mêmes.

Cette forme d’organisation, curieusement éludée par Julian Mischi, permet aux salariés de s’organiser sans passer par l’intermédiaire des syndicats et des appareils. Contre le centralisme de la CGT, c’est l’auto-organisation et l’autonomie ouvrière qui peuvent se déployer. Chaque salarié peut s’exprimer. Les actions et perspectives de lutte peuvent être décidées collectivement. Certes, certaines assemblées restent sous le contrôle de syndicalistes qui verrouillent le débat et monopolisent la parole. Mais les assemblées apparaissent comme des formes de lutte indispensables pour dépasser l’encadrement syndical mais aussi la société marchande. De nombreux cheminots n’aspirent pas à devenir permanents mais cultivent un désir de rupture avec le capitalisme. La lutte de classes ne doit pas se contenter de la défense de ses intérêts immédiats mais doit aussi ouvrir de nouvelles possibilités d’existence.

 

 

Source : Julian Mischi, Le bourg et l’atelier. Sociologie du combat syndical, Agone, 2016

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Pour aller plus loin :

Vidéo : De quoi le syndicalisme est-il le nom ? avec Julian Mischi et Christian Corouge, publié sur le site de la librairie Tropiques le 23 février 2016
Vidéo : "On n’est pas une amicale de pêcheurs à la ligne". Ethnographie d’un syndicat CGT à la SNCF, conférence publiée sur la Web TV de la région Nordpas de Calais - Picardie
Vidéo : Classes populaires et organisations militantes, Table ronde du 17 mars 2015
Vidéo : Les Agendas du Politique (LabEx TEPSIS & Editions EHESS), La fin d'un monde ouvrier ?, conférence enregistrée le 29 janvier 2015
Vidéo : "Le consentement des classes populaires à la domination politique : une évidence sociologique ?", 5ème congrès de l'AFS, 2013, Université de Nantes, enregistré le 17 mars 2015
Vidéo : Julian Mischi, Le communisme désarmé, conférence diffusée par Les Amis du Temps des cerises le 20 mars 2015
  
Revue de presse publiée sur le site des éditions Agone
Pour une sociologie du syndicalisme ouvrier. Entretien avec Julian Mischi, publié sur le site de la revue Contretemps le 21 décembre 2016
Entretien avec Julian Mischi, Sociologie du combat syndical : enquête en milieu cheminot, publié par le Front Syndical de Classe le 2 février 2016
Julian Mischi, Dirigeants communistes : quelle culture syndicale ?, publié sur le site Terrains de luttes le 26 janvier 2015
Julian Mischi, Les syndicats au cœur du rapport de force entre classes, publié sur le site Terrains de luttes le 15 mars 2016
Julian Mischi, Comment un appareil s’éloigne de sa base, publié dans Le Monde diplomatique de janvier 2015
Julian Mischi, Au nom des ouvriers. Quelle représentation politique des classes populaires ?, publié dans Mediapart sur le blog du collectif SPEL (« Sociologie Politique des ELections ») le 16 mars 2012
Articles de Julian Mischi publiés sur le portail Cairn
Articles de Julian Mischi publiés sur le site Metropolitiques
Dossier de presse autour du livre de Julian Mischi, Le communisme désarmé
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