Désobéissants et nouveaux militants

Publié le 27 Août 2012

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Les désobéissants incarnent un renouveau des luttes sociales qui irrigue le mouvement des Indignés. Mais l'action directe non-violente comporte également quelques limites.

 

La désobéissance devient une forme de contestation qui se renouvelle avec l’émergence d’une nouvelle vague de luttes sociales. Des faucheurs d’OGM jusqu’aux instituteurs désobéissants qui refusent d’appliquer le fichage des élèves, les luttes sociales se nourrissent de ce type d’action. Du mouvement altermondialiste aux Indignés, l’action directe non-violente se présente comme un renouvellement des formes de lutte traditionnelles. 

Xavier Renou apparaît comme la figure emblématique du mouvement des désobéissants. Il incarne une nouvelle forme d’activisme. En dehors des vieilles organisations politiques et syndicales, il s’attache à l’action directe mais dans une démarche résolument non-violente. Le groupe des désobéissants est issu de Greenpeace, l’association écologiste connue pour ses coups d’éclat médiatiques. Les désobéissants organisent des stages de formation à l’action directe non-violente. Surtout, ils organisent des actions ponctuelles pour soutenir des luttes. Les éditions Le passager clandestin, qui publient Désobéir. Le petit manuel, ont déjà diffusé des petits livres dans la collection « désobéir ». Ses textes courts évoquent une série de luttes, avec leur histoire et les différentes actions possibles pour construire un rapport de force. Le livre de Xavier Renou permet de présenter cette démarche commune des désobéissants qui traverse ses différentes luttes. Le catalogue de revendications semble inamovible.

 

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Désobéissance et action directe

 

Xavier Renou attaque le vieux militantisme traditionnel. Il critique, à juste titre, sa dimension routinière et idéologique quasi incantatoire. Il développe également une critique du capitalisme destructeur sur le plan économique, social et environnemental. Il exprime même une révolte contre le mal-être quotidien dans la civilisation marchande. « Et nous devons gagner. Sous peine de continuer de vivre des vies que l’on a pas choisies, d’accepter pour survivre des emplois dépourvus de sens, effectués dans des conditions dont on ne voudrais pas pour son chien. Sous peine de ne plus sortir d’une accumulation de biens (pour les plus chanceux) qui nous laisse toujours un arrière-goût de frustration » souligne Xavier Renou. La critique d’un travail privé de sens et du mode de vie marchand qui ne génère que de la frustration sort des discours militants balisés. Mais, pour le reste, le discours reste très gauchiste et ne se distingue pas vraiment des logorrhées poussiéreuses de la gauche de gauche, du Front de gauche et autres NPA. 

 

Mais Xavier Renou insiste davantage sur la lutte et l’action directe que sur l’interpellation des autorités dans une démarche plus institutionnelle et citoyenne. « Nous avons toujours obtenu ce que nos rêves avaient imaginés, mais jamais sans nous battre. Le monde n’a jamais changé autrement qu’en luttant contre ceux qui n’ont pas intérêt au changement, ceux qui s’accrochent à leurs privilèges, et ont encore besoin de l’injustice pour dominer… Celui qui n’essaie pas, et celui là seul, a déjà perdu » souligne Xavier Renou. Il insiste également sur l’effacement de l’histoire des luttes qui contribue à la résignation et à l’acceptation de l’ordre marchand. Il évoque également les luttes actuelles qui expriment une force collective. Il insiste sur la dimension non-violente de ses luttes, qui semble réductrice. Mais il évoque surtout la nécessité d’un affrontement politique et social. « Nous avons toujours gagné, y compris et surtout par des moyens non-violents, mais jamais sans combat » souligne Xavier Renou. Il évoque également les causes de la résignation comme la peur de la répression, mais surtout la peur de perdre le petit bonheur conforme difficilement atteint. Son texte aspire à rompre avec le sentiment d’impuissance, une autre cause de la résignation. « Les gouvernants ont plus besoin de nous déprimer que de nous opprimer » résume le philosophe Gilles Deleuze. 

 

Ce discours, tourné vers l’action directe, permet de briser la morosité d’un mouvement social qui sort d’une nouvelle défaite avec le mouvement contre la réforme des retraites en 2010. La résignation débouche alors vers les illusions électoralistes qui nourrissent l’imposture du Front de gauche. 

Le livre de Xavier Renou s’adresse clairement aux militants et aux nouveaux activistes. Il tente de partager des expériences et des pratiques de lutte. « Plus qu’une recette, il propose un ensemble de questionnement et quelques techniques destinées à accroître l’autonomie et la puissance des militants face à leurs adversaires » présente Xavier Renou. Ce livre peut également permettre de décrire l’action directe non-violente pour mieux comprendre la démarche qui alimente les nouveaux mouvements contestataires. 

 

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Un nouveau militantisme

 

Xavier Renou  critique le militantisme routinier, avec ses vieux réflexes et ses actions balisées. Il évoque la pensée magique pour décrire l'activité souvent incantatoire et inoffensive des militants. « La pensée magique n’est d’ailleurs pas une véritable pensée, puisqu’elle ferme le champ de la réflexion aux innovations, aux remises en question, aux doutes » souligne Xavier Renou. En revanche, les désobéissants s’attachent à une culture de l’efficacité. Les moyens d’action doivent être déterminés par des objectifs définis au préalable. 

 

Les décisions doivent être prises collectivement, à travers la formation d’un consensus, et doivent permettre à chacun d’exprimer ses idées et sa créativité. Les réunions doivent être organisées pour ne pas durer trop longtemps et pour éviter les batailles d’egos entre fortes personnalités. Les rapports de domination qui traversent la société doivent être combattus dans le cadre des réunions. Les professionnels de la prise de parole doivent être canalisés et ceux qui parlent peu doivent être encouragés à s’exprimer et se sentir à l’aise. Le sectarisme doit être évité pour insister sur les intérêts communs. La prise de décision au consensus permet de prendre en compte l’avis des minoritaires qui, ainsi, ne risquent pas d’abandonner l’action. 

Xavier Renou évoque la nécessité d’une pensée stratégique. Les objectifs doivent être clairs, précis et atteignables. Ensuite un adversaire doit être clairement désigné. Les adversaires directs se distinguent des adversaires indirects qui soutiennent une politique sans en être à l’initiative. Il semble important de s’appuyer sur des alliés potentiels. Les points faibles de l’adversaire, souvent préserver son image dans l’opinion, doivent être identifiés et attaqués. Le soutien du plus grand nombre de personne apparaît comme un élément décisif dans la construction d’un rapport de force. 

 

Les désobéissants incarnent les nouveaux militants, mais aussi leurs limites. Ce nouveau militantisme s’attache à la contestation markettée. Il tente d’interpeller les autorités à travers les médias sans construire un véritable rapport de force. Il semble se conformer aux évolutions du capitalisme. Le bureaucrate est remplacé par le manager. Plus libertaire, il insiste sur l’autonomie et la responsabilité individuelle. Mais il impose les normes du capital avec l’efficacité, la rentabilité, la performance. A l’image des managers, les désobéissants s’attachent à des objectifs chiffrés avec des étapes définies et à l’efficacité immédiate. Ils s’attachent à une rationalité marchande et comparent l’énergie requise par rapport au résultat obtenu. 

Le tout dans le cadre de l’urgence et de l’immédiateté sans la moindre réflexion stratégique à long terme.

 

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L’impasse du dogmatisme de la non-violence 

 

La défense de la non-violence apparaît comme un aspect également contestable. Xavier Renou reconnaît que les États sont violents. « Des possédants qui comptent bien le rester et savent se défendre ! », résume l’auteur. Mais les moyens des adversaires ne doivent pas forcément être repris. La violence peut apparaître comme un attribut de radicalité, et doit être critiquée lorsqu’elle se limite à une forme militariste et viriliste d’affirmation révolutionnaire. Xavier Renou souligne que l’affrontement militaire ne peut que déboucher vers une défaite des opprimés. Les moyens de la lutte déterminent sa finalité. Cependant, l’affrontement avec les forces de l’ordre demeure souvent une nécessité pour occuper des lieux et se réapproprier l’espace. Aucune véritable révolution sociale ne s’est faite sans violence, contrairement à ce que prétendent les désobéissants. 

Dans les récents soulèvements dans les pays arabes, les manifestants ne se sont pas contenter d’apporter des fleurs à la police. Les flics ne rejoignent pas le camp de la révolte par l’attendrissement mais par la peur. En Grèce, en Espagne, ou au Québec les luttes sociales débouchent vers des affrontements de rue avec les forces de l’ordre. Certes, la violence séparée d’un soutien populaire peut déboucher vers l’isolement. Mais Xavier Renou prend les gens pour des semi-débiles quand il affirme qu’ils ne peuvent pas comprendre les actions violentes, la rage et la colère qui s’expriment. Au contraire, dans le cadre des émeutes, les habitants comprennent mieux la violence que les militants politiques et autres activistes. 

 

Xavier Renou considère la moindre petite action gentillette comme violente. Par exemple il cite les blacks blocs, pourtant bien inoffensifs, comme des violents qui discréditent les contre-sommets altermondialistes Même si l’altermondialisme n’a pas besoin des blacks blocs pour être ridicule. Surtout, ses manifestants cagoulés se contentent de briser quelques vitrines et d’égratigner joyeusement quelques symboles soigneusement choisis de la société marchande. Il semble difficile de parler de violence pour décrire des actions qui ne font presque aucun blessé, même pas au sein des rangs des policiers suréquipés et protégés derrière leurs boucliers. La non-violence apparaît surtout comme un prétexte pour dénoncer des actions ou des pratiques qui ne semblent ne pas se contenter d’un petit aménagement du capital. La non-violence devient le cache-sexe d’une social-démocratie relookée mais toujours aussi autoritaire. Ce sont ceux qui luttent, et non pas les activistes extérieurs, qui doivent définir leur modalité d’action et le niveau de violence à exprimer. Tout autre mode de fonctionnement s’apparente à un contrôle bureaucratique. En revanche, la violence extérieure à un mouvement peut également s’apparenter à de l’avant-gardisme. 

 

La non-violence apparaît comme une idéologie sectaire qui stigmatise et criminalise ceux qui ne se conforment pas à ce dogme. Les désobéissants doivent alors obéir à des non-violents et à leur idéologie frelatée. Au contraire, toutes les formes de lutte doivent pouvoir s’exprimer. Chacun doit définir ses modalités d’action selon ses désirs, et non pour contenter des bureaucrates en mal de reconnaissance institutionnelle ou médiatique. C’est la pluralité des formes de lutte, et non pas la non-violence, qui permet de construire un rapport de force. La non-violence combat ce pluralisme pour imposer un dogme et une surveillance de chacun. Xavier Renou conserve une conception très militaire de la stratégie politique avec une unité d’action et une discipline intransigeante. Au contraire, le pluralisme stratégique permet d’exprimer la créativité et les désirs de chacun, et pas uniquement d’une clique de bureaucrates non-violents. L’opposition entre gentils manifestants et méchants casseurs demeure l’arme la plus infaillible de l’État pour diviser un mouvement et l’affaiblir. En revanche, Xavier Renou évoque pertinemment le plaisir et la joie de la contestation qui peuvent apparaître comme un des moteurs de la lutte. 

 

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Des perspectives limitées

 

Xavier Renou décrit ensuite le répertoire d’action de l’action directe non-violente. En dehors d’un soulèvement insurrectionnel, ses pratiques de lutte se révèlent intéressantes et permettent de sensibiliser la population. Les désobéissants ne se posent pas la question de la légalité. Les actions sont organisées par rapport à leur légitimité et non par rapport au respect du cadre de la loi. La légalité d’une action dépend bien souvent de l’appréciation du juge et non pas de la démarche politique décidée. 

Xavier Renou décrit des actions de sensibilisation qui permettent d’exprimer une créativité pour interpeller la population. Le théâtre et l’action clownesque permettent de sensibiliser par l’humour. Des actions visent à ternir la réputation et à travers le harcèlement démocratique et des présences symboliques et continues. D’autres actions attaquent directement le capital pour faire perdre de l’argent ou du temps aux adversaires. Grèves, occupations, blocages, perturbations ou réappropriation permettent d’interrompre la norme marchande et de briser les flux de capitaux. Mais ce type d’action, pour avoir réellement de l’ampleur, doit se généraliser et se diffuser à une large partie de la population. La suite du livre correspond à un guide pratique qui décrit les étapes de l’action, de la préparation avec le repérage jusqu’à la dispersion. 

 

Le texte de Xavier Renou permet également d’entrevoir les limites de ce "nouveau militantisme". La réflexion sur le contenu politique de l’action semble peu élaborée. Pour les nouveaux militants, toute analyse politique devient « ringarde » et « prise de tête ». L’action devient une fin en soi. L’activisme occulte toute forme de réflexion ou de stratégie sur le long terme. Les désobéissants naviguent aux grès des luttes à la mode. Sans s’implanter durablement, sans construire un véritable rapport de force. Le règne du zapping, de l’urgence et de l’immédiateté colonise également la sphère militante. Il devient possible de passer d’une action à l’autre, d’une lutte à une autre, sans le moindre lien entre les différentes initiatives. Les militants se conforment à la logique du capital. La rentabilité immédiate, avec la logique quantitative, prime sur la création d’espaces de rencontres et de réflexions. 

Cette démarche permet de maintenir une séparation des luttes. Les différents sujets de contestation se retrouvent isolés. Lutter contre la précarité, contre le sécuritaire, contre la chasse aux immigrés, contre la destruction de la planète deviennent des activités séparées. La dimension commune de ses problèmes est alors occultée. Le capitalisme et l’État peuvent alors ne jamais être remis en cause. 

La revue Temps critiques souligne les limites de la désobéissance. Lorsque son contenu se précise, la désobéissance se limite souvent à une interpellation de l’État au nom des valeurs de la République ou de la démocratie. Les désobéissants ne remettent pas en cause l’État mais uniquement sa manière de gouverner et de gérer les problèmes. Pourtant, dans une société qui admet des gouvernés et des gouvernants, aucun aménagement ne semble possible. 

 

Ses nouveaux militants se cantonnent à des luttes séparées, mais aussi minoritaires. Ils interviennent peu dans les contestation sociales interprofessionnelles. Ils semblent peu actifs dans le cadre de mouvements sociaux qui peuvent déboucher vers une perspective de grève générale ou de blocage de l’économie. Les désobéissants semblent peu en contact avec la population et avec les réalités quotidiennes. Ils se contentent de préparer des petites actions markettées. Ils apparaissent comme des militants « hors sols » qui agissent par procuration. Les désobéissants semblent reproduirent les défauts de l’avant-garde. Ils pensent qu’une petite minorité bien préparée devient plus efficace qu’un soulèvement insurrectionnel de l’ensemble de la population. 

Les nouveaux militants, non-violents ou radicaux, apparaissent comme des produits de la civilisation marchande. Ils appartiennent à cette civilisation du spectacle, de l’urgence, de la rentabilité immédiate, de l’efficacité et de la performance. Face à ce désert existentiel et militant, il semble indispensable de s’attacher au sens de l’action et de l’activité révolutionnaire. Il semble nécessaire de s’attacher à une transformation qualitative de la société et de l’ensemble des relations humaines. La créativité ne doit pas servir l'efficacité, mais le plaisir.

 

Source: Xavier Renou, Désobéir: le petit manuel, Le passager clandestin, 2012

 

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Pour aller plus loin:

Entretien avec Xavier Renou, "Sortir des ghettos militants", publié sur le site des Renseignements généreux

André Bernard, Note de lecture du livre de Xavier Renou, publiée sur le site "Réfractaires non-violents à la guerre d'Algérie", le 30 décembre 2011

Rencension du livre de Xavier Renou sur le site Danactu-résistance, le 17 avril 2012

Note de lecture du livre de Xavier Renou sur le site "Biosphere"

Irène Pereira, "Appeler à désobéir", publié sur le site de l'Iresmo en janvier 2011

Temps critiques, "Les indignés: écart ou sur-place ? Désobéissance, résistance et insubordination", juillet 2011

Lilian Mathieu, "Un "nouveau militantisme" ? A propos de qulques idées reçues", publié sur le site de la revue Contretemps

Débat avec Xavier Renou après la publication de cet article sur le site d'Alternative Libertaire Montpellier

Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Actualité et luttes

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