Benjamin Fondane, l'art et la poésie

Publié le 26 Décembre 2015

Benjamin Fondane, l'art et la poésie
Benjamin Fondane, poète et philosophe, se situe en marge du surréalisme. Mais il entend renouer avec l'esprit de révolte du mouvement Dada.

 

Benjamin Fondane demeure une figure originale du paysage littéraire. Il propose une réflexion critique sur les avant-gardes artistiques. Monique Jutrin propose un recueil de textes sur l'art, la littérature et la poésie.

 

 

Révolte contre les valeurs bourgeoises

 

Benjamin Fondane évoque le mouvement surréaliste qui s’oppose à la psychanalyse et valorise l’inconscient. « Là où Freud s’efforce de faire passer sous la conscience telle obscure volonté, telle chose chiffrée, le surréaliste prêche au malade la résistance envers le médecin, la méfiance envers les méthodes, la beauté et la vertu de ce qu’il allait imprudemment guérir »,observe Benjamin Fondane. Le rêve, l’acte manqué et l’inconscient demeurent les armes privilégiées par les surréalistes.

Ils s’inspirent du mouvement Dada et de son chaos créateur. Bien plus qu’une banale école littéraire ou artistique, Dada s’apparente à un état d’esprit. Toutes les normes et les conventions sociales sont attaquées. « On crut que Dada était la chose nouvelle qui allait changer le monde, alors qu’il n’était qu’un effet ultime et douloureux d’un siècle de liberté et de déraison », estime Benjamin Fondane. Dada refuse l’adaptation de la Raison et de la Volonté dans l’exigence du Réel. Cette inadaptation s’observe aussi dans la Révolution française et dans la Révolution russe.

Ce désir de rupture avec la réalité inspire le surréalisme et sa valorisation de l’inconscient. Même le socialisme se conforme à la réalité matérielle et aux valeurs bourgeoises. Ce courant politique se contente de revendiquer une meilleure répartition des richesses, mais pas la destruction de la logique marchande. « Ainsi ne changeait que l’administration de la fortune, non la place qu’elle occupait dans la hiérarchie des valeurs », analyse Benjamin Fondane. Dada attaque au contraire tous les fondements de la société marchande.

 

 

                               Entre philosophie et littérature

 

Surréalisme institutionnel

 

Benjamin Fondane valorise la révolte Dada, mais critique le surréalisme qui se réduit à un simple courant artistique. Même si André Breton s’appuie sur Dada, il contribue à assécher le mouvement de son esprit ludique. L’école surréaliste « a tout fait pour étouffer, issue de Dada, la part de l’esprit dada qu’elle charriait dans ses veines, qui était ce qu’elle avait de meilleur », estime Benjamin Fondane.

Dada propose l’abolition de l’art et le dérèglement de la morale. Ce mouvement ne recherche pas une reconnaissance artistique. « Car Dada était la première manifestation connue de l’esprit, qui se prétendait catastrophique, qui rejetait toute finalité, qui proclamait le scandale pour le scandale », souligne Benjamin Fondane.

La dérive politicienne du surréalisme est également mise en cause. Aragon incarne cette subordination de la révolte poétique à l’orthodoxie révolutionnaire. Benjamin Fondane dénonce cette dérive dès 1927. La suite lui donne raison. Aragon devient un larbin du stalinisme et chante les louanges du Gépéou, la police politique du régime bureaucratique. Son parcours révèle les limites d’un surréalisme inféodé au Parti communiste.

Benjamin Fondane observe les contradictions entre le surréalisme et l’adhésion à l’idéologie communiste. L’URSS s’inscrit dans la logique du progrès, de la Raison, du machinisme. Ce régime s’oppose à la libération des rêves et des désirs proposée par les surréalistes. Le communisme d’Etat s’apparente à une pensée bourgeoise et conformiste. Le dadaïste Tristan Tzara dénonce également le régime bureaucratique d’URSS. « Le communisme est une nouvelle bourgeoise partie de zéro ; la révolution communiste est une forme bourgeoise de la révolution. Après elle l’ordre recommence. Et quel ordre ! Bureaucratie, hiérarchie, Chambre des députés, Académie française », dénonce Tristan Tzara.

 

 

                               

 

Poésie et politique

 

Benjamin Fondane propose sa propre conception de la poésie, en rupture avec le classique exercice littéraire. Il dénonce les poètes professionnels qui cherchent à plaire, plutôt qu’à exprimer une véritable sensibilité. « Gaussons-nous du métier poétique ; il a cette beauté pour lui de n’avoir jamais existé. Créer n’est pas un métier. Vivre n’est pas une méthode », souligne Benjamin Fondane.

Deux conceptions de la poésie peuvent s’opposer. Paul Valéry propose une littérature académique, prévisible et conformiste. Au contraire, Tristan Tzara insiste sur l’importance du jeu et du hasard pour libérer l’imagination : « découpez dans un journal, dit-il, des mots au hasard, jetez-les dans un chapeau, secouez, sortez-les un à un, et collez-les à la suite ; voici le vrai poème ». Même si Tristan Tzara oublie de dire que ses poèmes sont également travaillés.

Benjamin Fondane dénonce l’imposture de la révolte surréalisme qui se contente d’une révolution poétique et artistique séparée de toute pratique politique. Les surréalistes se contentent de petits scandales qui n’engagent à rien. Ils ne fréquentent pas les luttes ouvrières et se contentent de choquer le petit milieu littéraire parisien. « Quand on est marxiste et communiste, et qu’on conserve le culte des grands hommes, on n’allume pas des bagarres puériles dans les boîtes de Montparnasse, on sort pour le moins dans la rue, le soir par exemple, où le prolétariat protestait contre le meurtre de Sacco et Vanzetti », ironise Benjamin Fondane.

 

 

                

 

Redécouvrir Benjamin Fondane

 

Benjamin Fondane n’est pas une figure très connue de la poésie. C’est davantage un franc-tireur qui refuse de s’inféoder à la moindre école artistique ou à une chapelle politique. Ses critiques du surréalisme visent juste. Ce mouvement subit une première récupération avec le communisme bureaucratique. André Breton tente de s’acheter une légitimité prolétarienne en se soumettant au stalinisme. Aragon incarne cette dérive d’un communisme policier pour salons bourgeois.

En revanche, les surréalistes se spécialisent dans la poésie. Ils délaissent le terrain concret de la lutte des classes. Ils se contentent de choquer le bourgeois par des scandales qui ne risquent pas d’inquiéter l’ordre marchand. Mais les surréalistes ne participent pas à des grèves ou à des manifestations. Ils restent enfermés dans le petit milieu littéraire qu’ils prétendent critiquer. Cette posture débouche vers une valorisation de l’inconscient associé au matérialisme dialectique devenu un simple idéologie froide.

Benjamin Fondane entend pourtant renouer avec la révolte initiale des avant-gardes artistiques. Il se réfère au mouvement Dada qui refuse toute forme de respectabilité bourgeoise. Il refuse également de faire de la poésie une simple profession, spécialisée et marchandisée. Au contraire, la révolte poétique doit accompagner la colère sociale. L’imagination et la créativité attaquent les normes et les conformismes, mais aussi le rationalisme et l’aliénation idéologique. La sensibilité critique contre les valeurs bourgeoises et l’ordre moral doit permettre de changer la vie.

 

Source : Benjamin Fondane, Entre philosophie et littérature, Textes réunis par Monique Jutrin, Parole et Silence, 2015

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Une histoire critique du surréalisme

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Monique Jutrin : Avec Benjamin Fondane, publié sur le site de la revue Peut-être

Vidéo : Viva Dada, documentaire diffusé sur Arte le 14 février 2016

Radio : émission sur Benjamin Fondane diffusée sur France Culture

Louis Janover, Benjamin Fondane : libertaire sans identité, publié dans le journal Le Monde libertaire n°1587 (18-24 mars 2010)

Patrice Beray, Pour l'affectivité créatrice (P.-S. Benjamin Fondane), publié sur le site Mediapart le 23 mai 2009

Site de la Société d’étude Benjamin Fondane

Site de l’Association Benjamin Fondane

Marc Kober, Le poète et l'effacement de l'humain

Oana Soare, Benjamin Fondane dans la confrontation des modernes et des antimodernes français. Un judaïsme antimoderne face aux convulsions du XXe siècle: Benjamin Fondane entre Lev Chestov et Walter Benjamin

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Jao Aliber 27/12/2015 20:50

" « Le communisme est une nouvelle bourgeoise partie de zéro ; la révolution communiste est une forme bourgeoise de la révolution. Après elle l’ordre recommence. Et quel ordre ! Bureaucratie, hiérarchie, Chambre des députés, Académie française », dénonce Tristan Tzara."

Le communisme ne signifie pas la suppression des hiérarchies.Mais la suppression du travail spécialisé.La suppression du fait qu'un salarié soit subordonné à un métier.Et non la suppression de cette fonction.

Voilà là où tombent ces philosophes que l'économie politique marxiste les fait si peur.Et pourtant très facile à comprendre.Evidemment les capitalistes et les conservateurs de tout bord ne peuvent jamais la comprendre même s'ils la comprennent...

La suppression des hiérarchies ne peuvent être revendiqués que par des anarchistes cachés.

Donc, la science dit que le chômage est en partie causé par le travail spécialisé et qu'il faut le supprimer pour définitivement le chômage.Car la suppression du travail spécialisé ne peut se faire sans supprimer la propriété privée des moyens de production, sans planification de la production.
Voilà la pensée de Karl Marx.

On doit faire attention à ne pas tomber dans les pièges anarchistes.