Le surréalisme de la revue Front noir

Publié le 25 Avril 2014

Le surréalisme de la revue Front noir

Louis Janover et la revue Front noir articulent une appropriation critique du surréalisme avec une réflexion sur l'aliénation artistique inspirée par Marx.

 

La réflexion des surréalistes permet de dépasser les revendications grotesques des intermittents du spectacle qui se contentent de défendre un statut d’artiste. Au contraire, les surréalistes aspirent au dépassement de l’art dans la perspective d’une société sans classes. Dans ce contexte, la révolte radicale des avant-gardes artistiques doit être ravivée pour penser l’aliénation moderne. Même si ses mouvements semblent aujourd’hui récupérés, il faut revenir aux origines de leur charge subversive.

Dans les années 1960, Louis Janover participe à la revue Front noir qui tente de raviver la révolte surréaliste alimentée par un Marx libertaire. Cette revue marginale «était placée sous le signe de la critique des aliénations politique et artistique et de la remise en question du rapport poésie-révolution inscrit au cœur même du projet surréaliste », précise Louis Janover.

 

 

La séparation entre l’art et la politique

Dans les années 1980, le surréalisme apparaît déjà comme une culture académique intégrée aux institutions artistiques. Ses membres sont déjà reconnus. Cette dérive s’explique par une séparation entre l’art et la politique. Ses activités sont conçues comme séparées et deviennent alors inoffensives. Au contraire, la démarche artistique doit s’accompagner de la lutte politique pour ne pas sombrer dans l’étouffoir des salons mondains. « Malgré son radicalisme verbal et son apparence de non-conformisme absolu, le surréalisme est donc resté tributaire de la tradition culturelle bourgeoise »,constate Louis Janover.

Les avant-gardes, incarnées par l’élite intellectuelle bourgeoise, doivent apporter la conscience révolutionnaire à la classe ouvrière. Les surréalistes adhèrent au marxisme-léninisme et au Parti communiste qui est supposé guider les masses. Le bolchevisme et la social-démocratie apparaissent comme des pensées bourgeoises dénoncées par le marxisme critique. Ses idéologies se contentent de construire un autre capitalisme qui repose toujours sur les valeurs de la morale, de la productivité, de la rentabilité. Les rapports de classe entre exploiteurs et exploités semblent alors inchangés.

La critique du surréalisme s’accompagne donc d’une critique du socialisme de parti. La revue Front noir semble proche du communisme de conseils, attaché à l’auto-émancipation du prolétariat. La critique de la division du travail s’accompagne d’une critique de toutes les aliénations de la société capitaliste moderne dans la démarche d’une praxis révolutionnaire unitaire. Selon le projet initial du surréalisme, le dépassement de l’art et de la littérature dans une créativité artistique doit permettre le bouleversement de la vie quotidienne. Mais la séparation entre deux tendances, politique et artistique, perdure dans le mouvement surréaliste.

 

 

André Breton demeure la figure majeure du surréalisme. Il refuse la spécialisation littéraire ou artistique pour privilégier une créativité qui s’inscrit dans un projet global de transformation des rapports humains. Il propose de libérer la sensibilité poétique, l’imagination et les désirs pour briser toutes les contraintes sociales. Cette démarche s’inscrit dans une transformation globale des relations humaines et tous les aspects de la vie quotidienne. André Breton exprime une « radicalité révolutionnaire qui englobe la vie quotidienne et l’existence sociale, l’individu donc la société, dans un même projet de transformation révolutionnaire », souligne Louis Janover. 

L’exigence éthique permet de refuser le conformisme de la réussite et de la consécration. André Breton se distingue du mouvement Dada qui ridiculise tous les jugements de valeur. Au contraire, le surréaliste se réfère constamment à certains poètes et artistes qui demeurent des références. Les surréalistes proposent une critique radicale de la fonction de l’artiste dans la société. Mais ils s’enferment dans la seule activité artistique et deviennent une nouvelle élite culturelle.

Les surréalistes maintiennent une séparation entre l’art et la politique. Ils séparent la nécessité de « transformer le monde » de celle de « changer la vie ». Ils n’approfondissent pas leur réflexion politique pour s’en remettre au « matérialisme dialectique » du Parti communiste. Le rôle dirigeant du Parti n’est donc pas remis en cause. Pourtant la réflexion artistique des surréalistes semblent s’opposer à cette hiérarchie. L’activité poétique et l’écriture automatique doivent permettre à chacun de s’exprimer pour briser la division du travail et le rôle spécialisé de l’artiste. Avec l’écriture automatique tout individu peut exprimer son imagination et sa sensibilité poétique pour devenir un créateur et passionner sa vie quotidienne.

 

 

             

 

La critique de l’aliénation

André Breton rejoint la réflexion de Karl Marx sur la critique de l’aliénation. Mais il s’oppose au marxisme qui incarne la forme achevée de l’aliénation bourgeoise. Selon Lénine, la théorie doit devenir une « science de parti » et la littérature se réduit à une « littérature de parti ». Marx critique l’aliénation artistique. Pour lui la religion, la famille, l’État, le droit, la morale, la science et l’art participent à la dépossession de la vie. Ces activités s’apparentent à des modes de production capitalistes. Marx critique surtout l’emprise de la logique marchande sur l’art. « Pareillement, toutes les activités dites supérieures, spirituelles, artistiques, etc., étant devenues des articles de commerce, elles ont perdu leur ancien prestige », analyse Marx.

Mais le théoricien révolutionnaire insiste également sur l’importance de la sensibilité artistique pour permettre l’expression d’une subjectivité, la jouissance et l’épanouissement humain. Marx évoque l’importance de la sensualité face à l’uniformisation marchande. Son communisme se définit même comme une « émancipation de tous les sens et de tous les attributs humains ». La libre activité et la création humaine doivent remplacer le travail et l’esclavage salarié. Marx se distingue bien de ce marxisme vulgaire qui oppose superstructures et infrastructures et impose des catégories binaires. Le matérialisme de Marx n’est pas ce dogme rigide qui se limite à un économisme étroit. Le matérialisme marxien, « c’est avant tout une conception sensualiste et pragmatique du monde », souligne Louis Janover. 

Mais André Breton s’en remet à ce matérialisme dialectique estampillé Parti communiste. Pourtant, le marxisme-léninisme n’est qu’une idéologie bourgeoise. Pour ses partisans, c’est la bourgeoisie intellectuelle qui doit guider la révolution. Ensuite, les surréalistes s’accommodent de la séparation entre les différentes activités humaines. Le surréalisme délègue sa réflexion politique et se réduit, au mieux, à l’organe culturel du Parti. Trotsky et Breton, dans « Pour un art révolutionnaire indépendant » distinguent toujours le travail manuel de l’activité intellectuelle. La division du travail est maintenue. Si les artistes peuvent exprimer librement leur créativité, les ouvriers doivent toujours subir la planification et la bureaucratie.

 

Breton insiste sur l’amour-passion qu’il oppose au libertinage, considéré comme une perversion. Certes, les surréalistes brisent la morale sexuelle à travers leur érotisme poétique. Mais Breton, tout comme Louis Janover qui le suit dévotement sur ce point, conserve une conception traditionnelle sur l’amour. Breton défend le couple sans remettre en cause la possessivité qui fonde le patriarcat. De plus, il semble plutôt hostile aux relations homosexuelles. Breton ne s’inscrit pas dans cette libération amoureuse et sexuelle souvent portée par les avant-gardes artistiques, notamment les situationnistes

Les surréalistes valorisent la liberté artistique, contre toute forme de logique. Mais leur créativité s’inscrit néanmoins dans une éthique révolutionnaire. Breton insiste sur « une tension tournée au possible vers la santé, le plaisir, la quiétude, la grâce rendue, les usages consentis ». Mais l'écriture automatique permet progressivement de produire des marchandises artistiques. Un académisme non conforme peut alors se développer.

Les surréalistes favorisent la séparation entre le travail et les loisirs, à travers l’art. Mais ses deux activités séparées semblent aliénées. Le loisir artistique est même devenu une occupation privilégiée de la bourgeoisie. « L’art doit disparaître en tant que travail spécialisé d’une catégorie sociale privilégiée, mais la sensibilité artistique ne peut se perdre », souligne Louis Janover. L’art ne doit plus être conçu comme une activité séparée pour rendre la vie agréable.

 

 

                  

 

Réinventer la révolution

La révolte surréaliste remet en cause le statut de l’artiste professionnel. Mais, au-delà de l’élite artistique, c’est toute forme d’avant-garde qui doit disparaître. La division du travail et les rôles sociaux doivent être abolis. La distinction entre « la masse » et « l’élite » permet une récupération de l’art dans la culture bourgeoise. La contestation apparaît comme une nouvelle forme de marchandise. « Les artistes et les intellectuels défenseurs des valeurs non-conformistes qui disposent de tout un réseau de revues, d’éditeurs et de galeries pour écouler leurs produits obéissent comme l’intelligentsia traditionnelle aux lois de la production marchande et occupent eux aussi une situation privilégiée dans la société », observe pertinemment Louis Janover.

Les intellectuels, y compris marxistes et gauchistes, refusent toute prise de conscience de leur fonction sociale. Leur discours s’adresse au milieu social qui s’accapare le privilège de la connaissance et de la conscience révolutionnaire. Ses catégories sociales se croient même investies d’une mission d’éducation particulière. La position sociale privilégiée des intellectuels est censée leur accorder une vertu libératrice. Mais les intellectuels contestataires s’assimilent à la classe dominante par leur production, leurs valeurs et leur mentalité.

Même les organisations révolutionnaires grouillent de petits chefs, de morale et de conformisme. Les organisations anti-autoritaires, sur le modèle des partis et des syndicats, maintiennent les hiérarchies. Pour Louis Janover, seule une exigence éthique et la recherche d’une auto-émancipation permettent d’éviter ses travers. Surtout, la lutte contre l’aliénation et la répression à travers la recherche de relations véritablement humaines doivent permettre de transformer la vie quotidienne.

 

Mais Louis Janover n’apprécie pas le mouvement situationniste. Ils puisent pourtant aux mêmes excellentes sources que lui : le socialisme des conseils et les avant-gardes artistiques. Une démarche commune pourrait alors se dessiner. Mais l’exigence éthique de Louis Janover ne lui permet pas d’échapper à la rancœur et à la jalousie. Pourtant, il pointe quelques critiques pertinentes. Guy Debord et les situationnistes semblent céder au prêt-à-penser gauchiste avant leur découverte approfondie du socialisme des conseils. Mais cette critique peut aussi s’adresser à Louis Janover, englué dans l’orthodoxie trotskyste avant de rencontrer Maximilien Rubel. Surtout, les situationnistes pensent une libération du travail à partir de l’automation et de la cybernétique. Ils semblent alors éluder l’importance de l’aliénation technologique pour céder à un modernisme scientiste.

Les situationnistes adoptent également un ton élitiste qui peut se révéler humoristique, mais aussi désagréable. Mais Louis Janover se pose lui-même en marxologue et comme le seul véritable expert de la pensée de Marx, avec son compère Maximilien Rubel. Malgré sa fine connaissance de Marx et du socialisme des conseils ses critiques s’apparentent à celle d’un professeur en marxologie qui annote la copie situationniste sans la moindre critique politique. Comme lorsqu’il évoque la référence approximative des situationnistes à Rosa Luxemburg. Même si l’écrivain critique à juste titre la récupération des idées situationnistes par la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle.

Toutefois, deux postures se distinguent. Louis Janover apparaît comme un moraliste. C’est le gardien du temple qui veille fidèlement sur la pensée de Marx et de Breton. Ses écrits permettent de raviver ses deux courants critiques trop souvent oubliés ou falsifiés. Les situationnistes adoptent une démarche moderniste. Ils s’attachent à réactualiser les analyses de Marx et la démarche des avant-gardes artistiques pour renouveler la critique de la société moderne. Surtout, Louis Janover conserve une interprétation austère voire moraliste du surréalisme. Pourtant ce mouvement, comme les situationnistes, insiste sur l’importance de la passion et du plaisir dans la révolution.

 

Source : Louis Janover, Surréalisme, art et politique, Galilée, 1980

 

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Pour aller plus loin :

Sommaires de Front Noir (1963-1966), publiés sur le site Fragments d'Histoire de la gauche radicale

Revue La Révolution surréaliste (1924-1929), numéros mis en en ligne sur le site UbuWeb

Vidéo : Maxime Morel, "Art et scandale : les avant-gardes au péril de l'histoire", enregistré au cours du colloque "Imaginer l'avant-garde aujourd'hui. Enquête sur l'avenir de son histoire" le 8 juin 2010

Vidéo : André Breton par André Breton

Max Vincent, "L'aigreur universelle de Louis Janover ne se dément pas", publié sur le site L'herbe entre les pavés le 11 février 2014

« L’armée de réserve du spectacle », publié dans la revue Internationale situationniste n°10, P.72

« Un moraliste », publié dans la revue Internationale situationniste n°11, P.57

Intellectuel surréaliste (après 1945), Actes du séminaire du Centre de Recherches sur le Surréalisme, dirigé par Nathalie Limat-Letellier et Maryse Vassevière 

Collectif, "A mort l'artiste", publié sur le site Infokiosques le 18 novembre 2005

Interventions"The show must go on !", publié sur le site de la revue Temps critiques en novembre 2003

Nicolas Langlais, « "Culture en danger", si seulement... Quelques réflexions sur le mouvement des intermittents et sur certains aspects du mouvement contre le néolibéralisme », publié dans la revue Temps critiques n° 14 en janvier 2006

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