Témoignages sur la lutte armée en Italie

Publié le 2 Mars 2012

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Contrairement aux gauchistes français, les révolutionnaires italiens s’attachent à faire vivre la mémoire des luttes des années 1970.

 

 

Les romans de Cesare Battisti replongent ses lecteurs dans l'ambiance des mouvements révolutionnaires dans l'Italie des années 1970. Cette expérience de luttes et de révoltes fait l'objet d'une criminalisation. Pourtant, des militants autonomes s'attachent à décrire leurs expériences pour transmettre la mémoire des mouvements contestataires et raviver l'espérance révolutionnaire.

 

 

Cesare Battisti, révolutionnaire et romancier

 

De nombreux témoignages évoquent les mouvements révolutionnaires dans l’Italie des années 1970. « Pourtant, l’aspect existentiel parfois tragique, mais aussi joyeux, sinon délirant de cette expérience est demeuré presque toujours absent de l’abondante production sur le sujet » souligne Valerio Evangelisti dans sa préface de Dernières cartouches

Les romans de Cesare Battisti permettent de décrire le quotidien des partisans de la lutte armée et de restituer la passion qui anime les jeunes révolutionnaires. Cesare Battisti participe à la contestation étudiante en 1968 avant d’être condamné pour braquage en 1974. Il adhère au groupuscule des Prolétaires armés pour le communisme (PAC) en 1976 et participe pleinement au mouvement autonome.

Il adhère brièvement à une organisation révolutionnaire, Lotta Continua, qui fait clairement le choix de la lutte armée malgré sa dimension minoritaire et clandestine. Les militants de Lotta Continua semblent plus léninistes, et donc moins libertaires, que les autonomes. Mais, ils n’en demeurent pas moins contaminés par l’esprit, le dynamisme et la vitalité qui anime le « Mouvement ». Surtout, Cesare Battisti rejoint rapidement le groupe des Prolétaires armés pour le communisme. Malgré son culte de la violence minoritaire, cette petite organisation se rapproche des pratiques du mouvement autonome.

Cesare Battisti écrit en exil. Il est condamné par la justice italienne pour ses activités politiques dans les années 1970. Mais il semble probable que ses écrits lui attirent encore davantage les foudres de la justice et des États qui n’aiment pas ceux qui continuent d’attiser la flamme révolutionnaire contre le conformisme marchand.

 

 

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Raviver l'atmosphère d'une contestation

 

Dans un roman inspiré de sa propre vie, intitulé Dernières cartouches, Cesare Battisti décrit le parcours de Claudio. Ce jeune délinquant, éduqué dans la tradition communiste, rejoint l’organisation Lotta Continua à sa sortie de prison. « A la différence des Jeunesses communistes, on parlait d’insurrection, du Che, de musique et d’un tas d’autres choses. Sans compter qu’on pouvait fumer des pétards en compagnie de filles pas trop bégueules » décrit Cesare Battisti. Le narrateur, en cavale, découvre le milieu révolutionnaire de Milan. Il se rend à un Centre social autogéré. Il décrit « un édifice barbouillé de graffitis et recouvert d’une gigantesque banderole rouge qui annonçait en lettres bancales et d’un ton menaçant: « Nous voulons tout, tout de suite » ». A Milan le narrateur rencontre Max, un autonome plutôt libertaire. Il découvre l’agitation révolutionnaire et passe de la petite délinquance à la lutte armée. « Entre les Autonomes et les types comme moi, il n’y avait pas une grande différence: ils portaient des passe-montagnes, agitaient poings et revolvers et ils n’y avaient pas de saints parmi eux. Une véritable armée de voyous qui avaient mis à feu et à sang la moitié de l’Italie sans que personne n’y comprenne quoi que ce soit. Et puis, ce qui me plaisait dans l’Autonomie, c’étaient les filles. Si elles se déchaînaient au lit comme elles le faisaient dans la rue, tous les risques étaient bons à prendre » commente le narrateur. Il s’immerge dans la contre-culture de l’autonomie à Milan. Librairies, disquaires, expositions et même un « séminaire sur la théorie des valeurs » lui deviennent familiers. En revanche, il ne saisit pas immédiatement l’importance des enjeux qui traversent les assemblées générales avec la confrontation de différents courants politiques. « Les nuances politiques je les découvrirai par la suite, comme l’histoire de la fin qui ne justifie pas les moyens » explique le narrateur. 

Claudio s’immerge dans le mouvement autonome et sa révolte devient révolutionnaire. « J’appris avec eux que notre objectif, celui du mouvement autonome dans toute sa diversité, n’était pas de conquérir le pouvoir mais d’abattre celui d’un pays qui n’avait encore jamais connu de véritable démocratie. Nous vivions une époque créative où l’on découvrait, par exemple, la libération des corps, l’ironie, la transgression, la communication libre. Le nouveau sujet révolutionnaire, c’était nous » résume le narrateur. Il insiste également sur l’importance de la théorie et de la lecture, de livres, de tracts, de journaux et de divers documents. 

« Un jour on est deux, un autre vingt; Et parfois on se retrouve à cent mille » décrit Stefano, militant autonome, pour évoquer l’importance fluctuante de son groupe. 

 

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La répression et la mémoire

 

En dehors des activités politiques, ponctuées par quelques braquages, le récit de Battisti évoque les relations humaines, l’amour et l’amitié dans un climat de libération sexuelle. Mais cette période se caractérise également par une grande violence. Des assassinats et des attentats se banalisent. La répression de l’État se durcit progressivement. « A partir de ce jour-là, tout fut permis: perquisitions sauvages arrestations sommaires, tortures, exécutions. Des centaines de militants pourchassés abandonnèrent travail, famille, maison » décrit l’auteur. Ceux qui font le choix de la clandestinité s’isolent progressivement du reste de la population, y compris des autres militants révolutionnaires. Le mouvement révolutionnaire de l'Italie des années 1970, avec sa créativité et sa radicalité, s’effondre progressivement. Avec le durcissement de la répression, les groupes révolutionnaires s’organisent ensuite en prison. Les réunions interminables et les assemblées générales se prolongent dans l’univers carcéral, sous l’étonnement des gardiens.

 

 

Le récit de Battisti « a la particularité de retenir de l’atmosphère des années soixante-dix l’aspect humain, existentiel, parfois délirant, farfelu voire joyeux » selon Martine Bovo-Romoeuf. Selon, cette universitaire, le romancier décrit un personnage emportée par un contexte de luttes. Il n’est pas coupable d’actes illégaux, mais victime d’une époque. Battisti brosse des personnages d’anciens révolutionnaires fugitifs et désillusionnés. Mais la question de la fidélité à une jeunesse de révolte traverse ses récits.

Pourtant, malgré son dernier livre, Ma cavale préfacé ridiculement par Bernard Henri Lévy, Battisti n’adopte pas dans ses romans le ton du repenti nihiliste et revenu de tout. Au contraire, les maoïstes français, avec le roman de gare Tigre de papier du méprisable Olivier Rolin, ne cessent de faire la morale sur les dérives de la lutte armée et, surtout, de l’espérance révolutionnaire.

 

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Un héritage à faire vivre

Deux militants italiens, Pietro et Bella, décrivent leurs expériences de lutte dans une émission de radio. Dans l’Italie des années 1960, le prolétariat affirme son désir de rupture face à la bourgeoisie. De nombreuses grèves éclatent dans un contexte de prospérité capitaliste. Des jeunes italiens du sud migrent vers les zones industrielles du nord. Le Parti communiste italien (PCI) se rapproche des institutions et n’attire plus les jeunes ouvriers qui ont une conscience de classe. Le gouvernement est dirigé par la démocratie chrétienne. Les grèves spontanées s’accompagnent d’actions plus radicales comme le sabotage et l’occupation. Dans les facultés, des mouvements de contestation émergent également. Le changement ne passe pas par les élections, surtout lorsqu’elles reconduisent le même parti au gouvernement, mais par la lutte. Le PCI participe pourtant aux élections en espérant influencer les institutions.

Des liaisons se construisent entre les comités d’usine et les mouvements étudiants. La répression d’État assassine des manifestants, ce qui alimente la radicalisation d’un mouvement plutôt pacifiste et non violent. Les actions diverses s’organisent et se multiplient. Les squats doivent permettre d’impulser des luttes et non de former des ghettos de gauchistes repliés sur eux-mêmes. Des pratiques d’expropriation se répandent, notamment dans les grands magasins. Ses actions doivent permettre de diffuser des pratiques de rupture avec le capital.

L’identité de classe et la fierté ouvrière s’affirment et expliquent ce contexte de conflit social. Mais, lorsque la bourgeoisie reprend le dessus, son idéologie vise à détruire la contre-culture ouvrière. Malgré l’institutionnalisation des syndicats et du PCI, une culture marxiste demeure forte et s’accompagne d’une lutte des classes. Le débat politique se révèle alors particulièrement passionnant et explique les divergences entre les différents groupes. Ce dynamisme s’explique par la vitalité du marxisme critique, en rupture avec l’orthodoxie marxiste-leniniste ou trotskyste.

Ses témoignages brisent surtout le discours sur les « années de plombs » qui décrivent une ultra violence développée par des groupes clandestins. Au contraire, la violence reste diffuse et s’inscrit dans une lutte politique qui irrigue l’ensemble de la société. L’insurrection doit provenir d’un mouvement de masse et non de minorités gauchistes, comme les Brigades Rouges qui s’apparentent à une organisation d’État.

Pietro et Bella reviennent sur la période contemporaine. Les luttes actuelles devraient s’inspirer du bouillonnement de l’autonomie italienne avec ses pratiques originales. La réflexion politique semble aujourd’hui très faible, tout comme le désir de créer une autre société. Le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et les gauchistes préfèrent s’opposer à une réforme en particulier et apparaissent comme l’extrême gauche du système capitaliste. Les luttes comme celles des salariés de Continental restent partielles et limitées. La transmission du désir de révolution se révèle trop faible. Il ne s’agit pas de s’opposer, de résister, de s’indigner mais aussi d’affirmer le projet d’une autre société.

 

Article lié:

Insurrection des désirs dans l'Italie des années 1970

Lutter et vivre dans l'autonomie italienne

 

Pour aller plus loin:

Cesare Battisti, Dernières Cartouches

Au fond près du radiateur, émission sur "La lutte armée italienne", sur la radio Fréquence Paris Plurielle

Martine Bovo-Romoeuf, "Cesare Battisti: roman noir et mémoires de la désillusion politique"

Dossier Cesare Battisti

Laboratoire Urbanisme insurrectionnel, "Italie: groupes révolutionnaires armés

Histoire de la lutte révolutionnaire en Italie (1960-2008), publié sur le site Centre MLM (B)

Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Histoire des luttes

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