La poésie surréaliste de Paul Nougé

Publié le 17 Février 2018

La poésie surréaliste de Paul Nougé
Le surréalisme belge reste trop méconnu. Il reste pourtant très poétique et politique. Paul Nougé incarne bien cette révolte surréaliste.

 

Le poète Paul Nougé incarne le dynamisme du mouvement surréaliste en Belgique. Plus confidentiel, mais aussi plus ouvertement politique, le surréalisme belge permet de revivre le bouillonnement des avant-gardes artistiques. Les écrits de Paul Nougé sont édités dans le recueil Au palais des images les spectres sont rois.

Paul Nougé participe à la revue Correspondance. Il dialogue avec les écrivains français. Les revues ClartéPhilosophiesLa Révolution surréaliste et Correspondance cosignent le manifeste « La Révolution d’abord et toujours ! » en 1925. Ces revues littéraires proches du jeune Parti communiste défendent la perspective d’une révolution sociale. Mais Camille Goemans et Paul Nougé conservent leurs distances à l’égard du marxisme-léninisme, de ses manœuvres politiciennes, de son déterminisme et de son réductionnisme économique.

 

                                    Au palais des images les spectres sont rois

 

Surréalisme politique

 

Paul Nougé répond à l’enquête sur l’amour lancée par La Révolution surréaliste en 1929. Il semble assez éloigné de l’émerveillement amoureux valorisé par les surréalistes français. « L’amour, je répondrais alors que je n’en attends rien », tranche Paul Nougé. Il refuse d’opposer la liberté à l’amour. « Quant à moi cependant, si j’aime, la question de savoir si cet amour m’entrave ne se pose jamais. Si elle se posait, je douterais aussitôt de mon amour », répond Paul Nougé. L’amour doit même permettre la liberté.

Le poète présente le catalogue d’une exposition de René Magritte. « On le sait, notre société n’est plus très sûre d’elle-même. Tout devrait la porter au désespoir ; et pourtant, elle n’est pas décidée à périr », ouvre Paul Nougé. Il s’appuie sur les analyses marxistes qui observent les crises du capitalisme, mais aussi la manière dont la société parvient à s’en relever. Le poète se situe clairement du côté des révoltes et des révolutions. « C’est ainsi que nulle équivoque bientôt ne sera plus possible ;

cette société suprêmement avertie obligera chacun d’entre nous à savoir clairement s’il se range parmi ses très-fidèles soutiens ou parmi ses adversaires irréconciliables », affirme Paul Nougé. Il estime que la peinture de René Magritte exprime une provocation et une révolte contre les fondements du monde marchand et la routine du quotidien.

 
 Pol Pierart

 

Poésie et communisme

 

Paul Nougé dénonce l’hypocrisie de la liberté bourgeoise. « Le mot “liberté” éclate encore de toutes ses lettres dérisoires sur les usines, les casernes, les bourses, les salons, les bordels, les champs de bataille d’Europe », observent les surréalistes belges dans un texte collectif. Il défend le texte d’Aragon de 1932, intitulé « Front Rouge », qui appelle à l’assassinat des dirigeants du régime. Malgré sa défense de la liberté d’expression, la bourgeoisie menace Aragon de 5 ans de prison. Paul Nougé soutient ce poème comme un geste de provocation. Il se réjouit même que la bourgeoisie se sente menacée par la poésie.

Loin de la simple contemplation esthétique, le poème peut exprimer une révolte. Mais l’action politique doit également accompagner cette provocation artistique. « À ceux qui ne pourront s’incliner devant de semblables évidences, il ne reste que de mettre leur volonté de révolte au service des forces politiques capables de briser la domination d’une classe qui engendre et multiplie d’aussi scandaleux, d’aussi pitoyables méfaits », affirment les surréalistes belges.

Les surréalistes belges affirment leur attachement au Parti communiste belge. Mais ils refusent de défendre l’URSS comme la patrie des travailleurs. Surtout, l’action politique doit réellement permettre de bouleverser la vie quotidienne. La poésie semble indissociable de la politique. « Nous affirmons, une fois encore, que la libération de l’esprit humain ne peut être cherchée dans d’autres voies que celles de la Révolution prolétarienne mondiale », précisent les surréalistes belges.

 

         
 

Créativité et subversion

 

La peinture de Magritte, comme la poésie surréaliste, s’appuie sur la provocation. « Le refus de l’ordre établi, la volonté de ruiner les valeurs en cours ou d’en introduire de nouvelles, l’intention subversive essentielle se doivent servir de tous les moyens, au gré des circonstances », souligne Paul Nougé. L’injure, l’insulte triviale et les écarts de langage peuvent alimenter la poésie. Les peintures de Magritte proposent des images provocatrices comme les “Trois Prêtres” et la “Vierge retroussée”.

La peinture peut également permettre de penser un objet pour agir sur lui. « Comprendre le monde en le transformant, telle est, sans aucun doute, notre authentique fonction », souligne Paul Nougé. Magritte interroge les objets du quotidien comme un œuf, une porte, notre regard, la lumière, la feuille, la montagne, la maison. Cette peinture fait intervenir des puissances sensorielles, affectives, intellectuelles. En 1941, Paul Nougé présente l’exposition de photographies de Raoul Ubac. Il évoque le surréalisme qui insiste sur la liberté contre les contraintes sociales. Ce mouvement permet surtout une expérimentation.

Paul Nougé publie des chroniques de film dans l’organe du Parti communiste de Belgique. Il évoque notamment les films de Charlie Chaplin qui, derrière l’humour, critiquent une société fondée sur l’exploitation. « Éternel clochard, éternelle victime de son bon cœur, éternel défenseur des faibles, Charlot se présente à nous comme un symbole », observe Paul Nougé.

 

En 1954, le surréalisme semble moribond. Mais Paul Nougé s’attache à faire revivre cette attitude d’esprit et cette démarche originale. « L’esprit surréaliste, à chaque coup, entendait tout remettre en question, qu’il s’agisse de peinture, de poésie, de psychologie, de morale ou de politique », précise le poète. Mais le surréalisme doit également se renouveler et continuer à expérimenter.

Paul Nougé insiste sur la dimension ludique et expérimentale de la poésie. Les jeux, les charades, les devinettes, les papiers pliés doivent alimenter la créativité. Il évoque également les formes les plus naïves d’expression comme les réclames et les anecdotes pour devenir sources d’inspiration.

Paul Nougé valorise la littérature érotique. « L’exigence sans doute la plus aiguë du lecteur d’ouvrages érotiques tend à combler un regret, le regret de ne pas assister réellement aux scènes que l’auteur lui propose », observe Paul Nougé. Mais la description du moindre détail devient importante pour provoquer le plaisir. L’imaginaire érotique se nourrit souvent de détails. L’érotisme, comme la poésie, repose sur le sentiment de transgression.

 

 
 Milenci, dílo z roku 1928 ze sbírek Muzea moderního umění v New Yorku.

 

Révolution sociale et poétique

 

Paul Nougé semble éloigné du surréalisme français. Il ne se contente pas de valoriser l’esthétique poétique et les amourettes. Il reste attaché au marxisme et au matérialisme, loin de l’occultisme et de la recherche du merveilleux. Pour Paul Nougé, la poésie doit se mettre au service de la lutte des classes.

Cette démarche originale peut sombrer dans la rigidité stalinienne. Les surréalistes belges restent proches du Parti communiste et adoptent une posture stalinienne. La poésie peut alors se réduire à un simple instrument de propagande, dans la veine du réalisme socialiste. Marcel Marien affiche clairement ses idées staliniennes et son dogmatisme rigide.

Mais les textes Paul Nougé ne se rangent pas dans cette poésie de caserne. Certes, il s’oppose à la simple contemplation esthétique et valorise la poésie d’agitation politique à l’image des inscriptions de Louis Scutenaire (lien). Mais il adopte une démarche libertaire et transgressive, loin de tout caporalisme stalinien. Il défend le poème « Front rouge » comme un geste de provocation et de révolte. Le plus important n’est pas de déverser un message de propagande, mais de bousculer l’ordre établi.

 

Paul Nougé défend l’originalité de la créativité artistique qui ne se réduit pas à un instrument de propagande. Il valorise la peinture, notamment celle de son ami Magritte, le cinéma mais aussi l’érotisme. Paul Nougé reste attaché aux plaisirs de la vie quotidienne. Il ne se contente pas d’appeler à une révolution sociale, il souhaite également briser la routine de la vie quotidienne.

Dans le contexte d’un surréalisme moribond, Paul Nougé ravive cette démarche originale. Son agitation poétique influence Guy Debord et le mouvement situationniste. Paul Nougé s’inscrit dans la politique surréaliste qui vise à transformer le monde et à changer la vie.

 

Source : Paul Nougé, Au palais des images les spectres sont rois. Ecrits anthumes 1922-1967, Allia, 2017

 

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Note de lecture de Frédéric Thomas publiée sur le site de la revue Dissidences le 3 septembre 2017
 
Dominique Rabourdin, Paul Nougé, enfin !, publié sur le webzine En attendant Nadeau
 
Note de lecture de Jean-Paul Gavard-Perret publiée sur le webzine Lelitteraire.com le 11 juillet 2017
 
Frédéric Saenen, Edition : Paul Nougé, « Je mens comme tu respires », publié sur Revues.be
 
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