John Cage et la musique du silence

Publié le 21 Décembre 2014

John Cage et la musique du silence
Le compositeur John Cage propose un morceau de silence. Cette démarche invente une nouvelle forme de musique et de créativité.

 

Le musicologue Kyle Gann se penche sur l’inventivité de John Cage. Ce compositeur se distingue par son attention accordée au silence. Le livre No Silence. 4’33’’ de John Cage permet de découvrir un courant musical et artistique particulièrement original et transgressif.

« Cage considère que le silence fait partie intégrante d’une pièce musicale, et il lui accorde une importance égale à celle des notes jouées », indique Kyle Gann. Surtout, le silence n’est jamais total mais permet d’intensifier l’écoute. Kyle Gann étudie surtout les compositeurs les plus novateurs comme La Monte Young. Ce courant musical s’inscrit dans le sillage de John Cage, muséifié par l’université et l’académisme, mais qui peut raviver sa charge subversive. La composition 4’33’’ se contente de proposer un moment de silence pendant un concert.

 

 

                                        No Silence Cage Kyle Gann 231x300 No Silence, de Kyle Gann – éd. Allia

 

La musique de John Cage

 

Loin d’un silence total, la composition de John Cage permet surtout de se pencher plus attentivement sur les bruits du quotidien et d’affiner sa sensibilité musicale « Ce qu’ils ont pris pour du silence, parce qu’ils ne savent pas écouter, était rempli de bruits au hasard. On entendait un vent léger dehors pendant le premier mouvement. Pendant le deuxième, des gouttes de pluie se sont mises à danser sur le toit, et pendant le troisième ce sont les gens eux-mêmes qui ont produit toutes sortes de sons intéressants en parlant ou en s’en allant », décrit John Cage. Mais cette œuvre musicale, qui n’est directement produite par le compositeur, est perçue comme une véritable provocation contre les codes académiques de la musique.

Une autre composition propose différentes sonorités du quotidien, comme « souffler dans l’appeau à canard à l’intérieur d’un récipient rempli d’eau, battre et distribuer les cartes à jouer, allumer la radio, coincer des objets entre les cordes d’un piano pour en altérer le son, donner l’alerte au sifflet », décrit Kyle Gann. Cette composition se rapproche des pièces de théâtre proposées par le mouvement Dada au début du XXe siècle. Mais elle se déroule devant un public sophistiqué avec des bourgeois qui se veulent amateurs de musique. Une autre œuvre se compose de sons bizarres qui proviennent de quelques cordes d’un piano sans se servir du clavier. John Cage est alors perçu comme un provocateur, avant de devenir l’icône incontournable de la musique contemporaine. Il invente également le piano préparé, entre les cordes duquel on insère des boulons, des vis, des gommes, des morceaux de feutre pour altérer le timbre et la hauteur. Le piano se transforme en orchestre de percussions qui peut être joué par une personne seule.

 

La composition silencieuse de John Cage, souvent considérée comme un canular destiné à tromper le public, se rapproche de la philosophie zen. « Elle exigeait une nouvelle approche de l’écoute et, peut-être, une nouvelle compréhension de la musique elle-même, un brouillage des frontières conventionnelles entre l’art et la vie », observe Kyle Gann. John Cage est même souvent perçu comme un arnaqueur. Il vit pourtant dans la pauvreté et ne touche aucun revenu de ses compositions, qu’il crée simplement pour le plaisir. Son concert silencieux, certes payant, s’inscrit dans le cadre d’une soirée de charité. John Cage n’a donc pas touché un centime à l’issue du concert. Même si le compositeur devient célèbre durant les années 1960 et qu’il peut toucher des revenus de ses œuvres, le geste initial de sa création n’est pas motivé par l’argent.

Le concert silencieux permet de libérer le son de la volonté des compositeurs. Le public devient actif et se laisse guider par ses désirs et sa sensibilité plutôt que par une musique imposée. « J’espérais permettre à d’autres personnes de sentir que les sons dans leur environnement constituent une musique qui est plus intéressante que la musique qu’ils entendraient s’ils allaient dans une salle de concert », précise John Cage. Cette démarche se rapproche de Dada qui attaque la culture académique pour permettre au public de sortir de la passivité et exprimer sa propre sensibilité et créativité.

 

 

 

Les origines d’une démarche créative

 

John Cage semble influencé par plusieurs artistes. Erik Satie, proche du mouvement Dada en 1919, invente une musique d’ameublement. Une sonorité d’ambiance doit permettre de meubler le silence et de s’harmoniser avec les bruits du quotidien, comme ceux des couverts. Cette démarche semble à l’envers de celle de 4’33 : « au lieu de ne rien jouer et de demander aux gens d’écouter des sons environnementaux, Satie jouait de la musique comme d’un son environnemental, et demandait – en vain – aux gens de ne pas l’écouter ! », observe Kyle Gann.

Luigi Russolo écrit L’Art des bruits. Il utilise des instruments pour créer des sonorités qui se rapprochent des bruits du quotidien. Le tonnerre, le vent, la pluie ou le bruissement des arbres révèlent une importante musicalité. « L’étude continue et attentive des bruits peut donc révéler des jouissances nouvelles, des émotions profondes », souligne Luigi Russolo. L’artiste Marcel Duchamp s’appuie sur la spontanéité et des processus aléatoires. Ses œuvres se composent d’objets et de matériaux du quotidien agencés dans un dispositif artistique. « Duchamp a libéré l’esprit de l’oeil, cependant que Cage a libéré nos oreilles de l’esprit », résume Morton Feldman.

Ananda K. Coomaraswamy permet de découvrir l’histoire de l’art asiatique, largement méconnue et dévalorisée en Occident. « Coomaraswamy rejette toute distinction entre les beaux-arts et les arts appliqués et il critique durement la culture muséale qui sépare les oeuvres d’art de la vie ordinaire », souligne Kyle Gann. Il refuse également la personnalisation et la distinction entre ceux qui sont artistes et ceux qui ne le sont pas. Daisetz Teitaro Suzuki, écrivain japonais, introduit les concepts du zen dans la société américaine. Il traduit les écrits spirituels d’Orient. Cette philosophie influence John Cage avec une création qui questionne et qui permet de décloisonner et de sortir des enfermements individuels.

 

Ce morceau de silence peut permettre de rompre avec un environnement sonore saturé de bruits et de musiques fatigantes. Même au travail les salariés doivent souvent supporter une musique permanente censée les rendre plus productifs. Le silence favorise également le zazen qui consiste à s’asseoir pour méditer. « Si vous pouvez accorder au bruissement du vent dans les feuilles des chênes ou au battement des pales du ventilateur la même attention que celle que vous alliez accorder aux mélodies du pianiste, alors par moments, vous pouvez prendre conscience que la division que vous établissez habituellement entre l’art et la vie, entre les belles choses et les choses ordinaires, est artificielle », analyse Kyle Gann.

 

 

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Une influence musicale et artistique

 

La démarche de John Cage influence d’autres artistes. Parmi ceux qui suivent son cours intitulé « The Composition of Experimental Music » figurent certains participants au mouvement Fluxus comme George Brecht ou Dick Higgins. Ces artistes « formeraient dans les années 1960 le coeur du mouvement Fluxus, un groupe néo-dada dont l’art conceptuel faisait peu de cas des barrières entre la poésie, la musique, l’art visuel, le théâtre et les happenings », décrit Kyle Gann. Fluxus s’amuse à créer de la musique à partir des objets du quotidien. Les concerts se confondent souvent avec du théâtre. L’art n’est plus séparé de la vie et la créativité peut surgir du quotidien. John Cage ouvre alors de nouvelles possibilités artistiques. « La popularité de 4’33” a dissous les frontières, qui traditionnellement allaient de soi, d’une pièce musicale ou d’une œuvre d’art : le “cadre” pouvait désormais être déplacé vers n’importe quelle partie de la vie elle-même, et tous les phénomènes, mêmes les plus banals ou les plus rares, seraient considérés comme de l’art », analyse Kyle Gann. Fluxus propose des instructions qui se résument à quelques mots pour guider la créativité.

La Monte Young invente une musique ludique qui brise la séparation entre l’artiste et le public. « Par exemple, La Monte Young écrivit des pièces dans lesquelles le public était informé que la performance allait durer un certain temps, et que les auditeurs pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient pendant cette durée, mais aussi des performances où des papillons volaient dans la salle ou, plus surréalistes encore, dans lesquelles on donnait à un piano une botte de foin à manger et un seau d’eau à boire », décrit Kyle Gann. La musique ne se réduit pas à une partition conventionnelle selon La Monte Young mais s’étend à toute chose que quelqu’un écoute. Tous les sons au cours d’une performance deviennent imaginés comme de potentiels phénomènes musicaux.

La musique pop s’empare également de la démarche de John Cage. Des artistes de hip hop introduisent des bandes de silence dans leurs morceaux. Une sonnerie de portable entièrement silencieuse est même commercialisée. « Sa sonnerie silencieuse, distribuée gratuitement grâce à un accord avec Start Mobile, est destinée à apporter un peu de paix dans la vie des millions d’utilisateurs de téléphones portables, ainsi qu’à ceux qui sont à côté d’eux », développe le communiqué de presse. 4’33’’ dépasse la sphère ésotérique de l’avant-garde artistique pour devenir célèbre auprès d’un large public qui ignore son contexte.

 

La démarche de John Cage peut se contenter de croupir dans les galleries d’art contemporain réservées à la petite bourgeoisie intellectuelle qui se complaît dans l’élitisme le plus ésotérique. En revanche, Kyle Gann décrit la démarche subversive du compositeur pour permettre de la comprendre.

John Cage attaque la séparation entre l’artiste et le public. La musicalité ne provient plus d’une scène avec ses vedettes qui jouent d’un instrument avant d’être applaudies et félicitées. Au contraire, les musiciens ne jouent aucun véritable rôle. C’est le public qui doit déceler lui-même la musicalité.

Cette démarche permet de rompre avec le statut de consommateur passif et incite à développer sa propre sensibilité musicale et artistique. Les bruits du quotidien, les sonorités les plus banales, peuvent alors revêtir une musicalité. John Cage permet d’ouvrir la perception de tous les sens. Tout le monde peut se saisir de la créativité et de la musique qui ne sont plus réservées à une petite élite de professionnels. Cette démarche permet donc de briser la dimension hiérarchique, consumériste et conformiste incarnée par la musique marchande et standardisée. Cette nouvelle sensibilité musicale et artistique doit alors permettre de ré-enchanter le monde. Cette démarche doit permettre de briser la routine du quotidien pour mettre la créativité, le plaisir et le jeu au centre de l'existence. 

 

 Source : Kyle Gann, No Silence. 4’33’’ de John Cage, traduit par Jérôme Orsoni, Allia, 2014

 

Articles liés :

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La vie artistique de Marcel Duchamp

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Pour aller plus loin :

Revue de presse publié sur le site des éditions Allia

Radio : émissions sur John Cage diffusées sur France Culture

Radio : 4'33'' Portrait chinois. Hommage à John Cage, publié sur le site de France Culture en octobre 2010

John Cage, le génie ingénu, dossier publié sur le site du Centre Pompidou

Alexandrine Dhainaut, John Cage, Erik Satie, même combat contre les conventions, publié dans le journal Lyon Capitale le 27 septembre 2012

Julie Périers-Denis, Le compositeur américain John Cage, publié sur le portail Contemporain.com

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