Inventivité musicale et sensibilité artistique

Publié le 17 Juin 2013

Inventivité musicale et sensibilité artistique

La musique peut sortir du cadre bourgeois et conformiste pour permettre l’expression d’une créativité ludique et artistique. Luigi Russolo et John Cage réinventent la musique pour rendre la vie passionnante.

 

La musique ne se réduit pas à un simple produit de l’industrie culturelle. Avec la fête de la musique et autres spectales consuméristes, cette expression artistique est devenue une simple marchandise. Pourtant, la musique permet aussi d’exprimer une créativité libérée de toute contrainte.

Les éditions Allia publient des textes importants qui permettent de retracer l’histoire des avant-gardes artistiques. Deux textes sont récemment publiés pour souligner l’importance de la musique dans la démarche des mouvements artistiques.

 

 

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Luigi Russolo et la musique des futuristes

Un manifeste futuriste de 1913, intitulé L’Art des bruits, est pertinemment republié. Dans ce texte, Luigi Russolo s’attache à la dimension spirituelle des sons et du bruit. Cet artiste, plutôt intéressé par la peinture, présente sa conception futuriste des sonorités pour réinventer la musique. « Les peuples primitifs attribuèrent au son une origine divine », observe Luigi Russolo. L’art musical s’attache à l’harmonie des sons pour caresser les oreilles. Ensuite, des sons discordants inventent de nouvelles sensations acoustiques. Les sons purs s’opposent aux sons-bruits, dont la variété semble infinie.

Mais les futuristes s’ennuient dans les concerts de musiques classiques et tentent de raviver un scandale musical. « Pouah ! Sortons vite, car je ne puis guère réprimer trop longtemps mon désir fou de créer enfin une véritable réalité musicale en distribuant à droite et à gauche de belles gifles sonores, enjambant et culbutant violons et pianos, contrebasses et orgues gémissantes ! Sortons ! », enrage Luigi Russolo. Les bruits ne sont pas toujours désagréables et peuvent procurer d’agréables sensations. Les sonorités de la vie quotidienne, des villes, de la nature, des animaux peuvent être redécouvertes. Le compositeur doit s’appuyer sur ses différents bruits pour inventer de nouvelles sensations harmonieuses. « L’art des bruits tirera sa principale faculté d’émotion du plaisir acoustique spécial que l’inspiration de l’artiste obtiendra par des combinaisons de bruits », propose Luigi Russolo. Il énumère différents types de bruits, par exemple : grondements, sifflements, murmures, stridences, grommellements, cliquetis, bruits de percussion sur différents matériaux, voix d’hommes et d’animaux ; cris, gémissements, hurlements, rires… L’artiste futuriste s’attache à classer ses différents types de bruits.

Surtout, cet art des bruits doit réinventer la musique. « Il faut élargir et enrichir de plus en plus le domaine des sons. Ceci répond à un besoin de notre sensibilité », souligne Luigi Russolo. L’utilisation des bruits ouvre de nouvelles possibilités musicales. L’artiste doit ensuite se réapproprier ses bruits pour composer une création originale. « Ce nouvel orchestre obtiendra les plus complexes et les plus neuves émotions sonores, non par une succession de bruits imitatifs reproduisant la vie, mais par une association fantastique de ces timbres variés », préconise Luigi Russolo. Les musiciens doivent développer une sensibilité pour être à l’écoute de nouveaux bruits, dont la variété semble infinie.

 

                  

 

John Cage et la musique moderne

Le compositeur John Cage exprime sa conception de la musique et de la créativité dans une conférence de 1948. « Je vais vous raconter comment j’en suis venu à composer de la musique et comment mes idées musicales, tant théoriques que pratiques, se sont développées », présente John Cage. Il découvre la musique alors enfant. Il décrit un "coup de foudre", notamment pour la musique populaire accessible à tous. Ses parents lui offrent un piano, mais regardent avec méfiance cette passion qui ne permet pas de gagner sa vie. Néanmoins, John Cage ne semble très doué pour le piano. Mais il s'intéresse à l'interprétation des œuvres musicales.

John Cage n'est pas particulièrement enthousiasmé par les études et l'université. Au cours de son séjour en France il s'intéresse à l'architecture mais refuse de s'enfermer dans une discipline professionnelle séparée et cloisonnée. « Le lendemain, je lui ai dit que ce n’était pas un métier fait pour moi, car il y avait beaucoup de choses que j’aimais et qui n’avaient rien à voir avec l’architecture, ainsi que maintes autres choses encore dont je ne soupçonnais même pas l’existence et que j’étais curieux de connaître », se souvient John Cage. Le jeune homme découvre avec enthousiasme la peinture et la musique moderne. Il pense pouvoir également devenir un grand artiste.

 

John Cage devient alors un élève appliqué mais sans la moindre originalité créative. « J’ai très peu de souvenirs de mes premières tentatives en matière de composition, si ce n’est qu’elles étaient dénuées de sensualité et de puissance expressive », reconnaît John Cage. Dans le contexte de la Grande Dépression, il tente de gagner sa vie en tenant des conférences sur l'art et la musique moderne. Cette expérience lui permet d'approfondir ses connaissances. « J’avouais que je ne connaissais rien à mon sujet, mais je promettais d’en apprendre le plus possible au fil des semaines. C’est ainsi que je me suis familiarisé avec une grande partie de la musique moderne », se souvient John Cage. Il apprend surtout à composer et à rassembler des sons pour qu'ils s'accordent. Il étudie l'harmonie et le rythme à New York.

Il compose et expérimente différentes sonorités. « Cependant, j’ai réussi à convaincre trois autres personnes de répéter cette musique avec moi, et nous avons utilisé tout ce qui nous passait sous la main : nous avons tambouriné sur des tables, des livres, des chaises, etc. », décrit John Cage. Des outils de cuisine sont également utilisés. Des instruments peuvent être trouvés et fabriqués à partir des objets du quotidien. Il s'inspire ainsi des futuristes et de Luigi Russolo. La percussion renvoie aux sonorités mélodieuses, mais aussi au simple bruit. « De ce fait, tout comme on peut dire de la musique moderne en général qu’elle retrace l’histoire de la libération de la dissonance, de même cette nouvelle musique participe de la tentative de libérer tout son audible du carcan des préjugés musicaux », observe John Cage. La musique ne se compose plus uniquement de mélodie, d'harmonie et de rythme. « Pour moi, elle était désormais l’organisation du son, plus précisément l’organisation par n’importe quel moyen de n’importe quel son », définit John Cage. Cette conception de la musique dépasse le cadre imposé par la culture occidentale bourgeoise. Les nouvelles technologies, comme l'électricité ou le film, peuvent être également utilisées.

 

John Cage peut enregistrer aux studios de la Cornisch School un album intitulé Imaginary Landscapes. Il préfère expérimenter différentes sonorités plutôt que de commencer à composer une musique avant de la jouer. Surtout, John Cage s’oppose à la musique professionnelle et privilégie le plaisir de jouer. Il compose « de la musique qui pouvait être jouée par un groupe d’amateurs éclairés, des musiciens qui n’avaient pas développé leur talent à un niveau professionnel et qui, de ce fait, disposaient encore de temps pour prendre plaisir à jouer entre amis ». La spontanéité prime sur la recherche mercantile.

John Cage compose également pour accompagner des chorégraphies de danse. A partir d’un piano, différentes sonorités peuvent être découvertes. Cet instrument, qui incarne la musique occidentale traditionnelle peut également produire de la percussion. Le compositeur décrit tout le plaisir qu’il éprouve dans cette recherche ludique de nouveaux sons. « Ce plaisir reste aujourd’hui intact, parce que les possibilités sont infinies », souligne John Cage. Il compose avec Lou Harrisson dans une démarche plus collective, mais toujours aussi ludique. « Les particularités de l’individu isolé disparaissent presque entièrement, et une convivialité aux allures de fête point alors naturellement à travers la musique », décrit John Cage. Cette musique collective incarne pour lui une « vision démocratique de la vie ».

 

 

                     

 

Le plaisir et la créativité contre l’ordre social

 

Mais, dans le contexte de la ville de New York pendant la guerre, cette musique qui refuse la recherche du profit se heurte aux conformismes et aux contraintes sociales. La civilisation marchande s’attache à réprimer tout ce qui relève de la gratuité et du simple plaisir. John Cage se montre nostalgique d’anciennes cultures idéalisées. Mais ses civilisations « ne considéraient pas la musique comme un moyen d’acquérir fortune et gloire mais la mettaient au service du plaisir et de la spiritualité », pense John Cage. Contre l’Occident marchand, il oppose l’idéal d’un Orient spirituel, sensuel, orgastique.

Il s’intéresse à la psychanalyse qui montre que la société moderne produit des névroses. La musique, et la composition, doit au contraire permet l’épanouissement individuel. « Si l’on fait de la musique de manière désintéressée, comme diraient les Orientaux, c’est-à-dire sans se soucier d’argent ou de gloire mais simplement par amour pour cet art, elle devient une activité qui permet l’intégration, et l’on connaîtra dans sa vie des moments de plénitude et d’accomplissement », estime John Cage. La musique ne doit plus rechercher la reconnaissance ou le profit mais le bien-être.

Le compositeur ne cherche pas à produire des chefs d’œuvre à travers une musique institutionnelle et reconnue, grandiose et impressionnante. Au contraire, l’art doit favoriser la plénitude et le plaisir. John Cage dénonce l’industrie culturelle et les compositeurs qui recherchent plus le profit marchand que l’expérimentation créatrice. La musique doit satisfaire un désir ludique. « Le plaisir résiderait alors dans la convivialité et l’anonymat, et dans la musique », résume John Cage.

 

Ses artistes tentent de réinventer la musique et, au-delà, la démarche créative. L’expérimentation musicale n’est pas séparée des autres formes d’expression artistique. La musique n’est plus une simple discipline cloisonnée, et encore moins professionnelle. L’ouverture à de nouveaux sons permet à chacun d’exercer sa sensibilité artistique, et pas uniquement au cours d’un concert ennuyeux.

Ses réflexions ouvrent des pistes pour la pensée révolutionnaires. La musique doit être faite par tous et non par un, comme l’affirme Lautréamont au sujet de la poésie. La séparation entre l’artiste et le spectateur disparaît puisque chacun peut expérimenter sa propre musique, développer sa propre sensibilité et exprimer sa subjectivité.

Ensuite, la musique ne se confond plus avec l’industrie culturelle. L’activité artistique ne recherche plus le profit ou le succès. Au contraire, la libération de la créativité spontanée semble guidée par la simple recherche du plaisir. Cette conception de la musique inspire le mouvement punk et la contre-culture. Mais cette démarche peut également s’étendre à tous les aspects de la vie. Chacun peut faire de son existence un jeu pour expérimenter la recherche du plaisir.

 

 

Sources :

Luigi Russolo, L’Art des bruits. Manifeste futuriste 1913, Allia, 2013

John Cage, Confessions d’un compositeur (Traduit de l’anglais par Elise Patton), Allia, 2013

 

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Pour aller plus loin :

Radio : Musiques et philosophies (1/4): Le silence peut-il être musical ?, émission diffusée sur France Culture le 1er septembre 2014

Radio : émissions sur John Cage diffusées sur France Culture

Radio : L'Art des bruits sur France Culture

John Cage, le génie ingénu, sur le site du Centre Pompidou                  

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