Le punk, une contre-culture dans le capitalisme

Publié le 3 Septembre 2012

Le punk, une contre-culture dans le capitalisme

La révolte punk subit la récupération capitaliste. Pourtant, sa démarche d'expérimentation et de créativité, contre la normalisation marchande, permet de vivre pleinement.

 

Le punk est souvent réduit à un « No Future », nihiliste et passé de mode. Cette supposée petite révolte juvénile dans la grisaille des années 1980 se réduit alors à un look largement récupéré par le capitalisme. Mais le sociologue Fabien Hein souligne bien la dimension critique de la culture punk dans un livre récent. Au croisement des avant-gardes artistiques, de la contre-culture et de la pensée libertaire, le punk s’inscrit dans la perspective d’un mouvement d’émancipation. Pour la culture punk, changer le monde ne se fait pas sans passionner la vie. « Être punk se vit. Concrètement. Sans différé. Sans l’aval de quiconque. Par l’engagement et par l’action. Avec l’autonomie et l’indépendance pour horizon. L’émancipation pour élan. L’autodétermination pour tout bagage » résume Fabien Hein.

Le punk est associé à la culture du Do It Yourself (DIY), qui signifie fais le toi-même. Sans État et sans capital, la culture punk se construit de manière radicalement autonome. « En cela, la culture punk est bien davantage qu’une musique. Elle ouvre des possibilités, dresse des perspectives, donne du sens, offre un mode d’existence positif, encourage la créativité » poursuit Fabien Hein. Loin du simple défouloir à grand spectacle, le punk attaque l’ordre marchand pour permettre aux individus de vivre pleinement. Le punk encourage les individus « à s’approprier leur vie afin d’en tirer des possibilités d’existence nouvelles. La pratique punk suscite à la fois le désir et le plaisir de l’action. En un mot, elle peut potentiellement survolter les énergies » souligne Fabien Hein. 

 

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L’esprit libertaire du punk

 

Le punk rock émerge à New York au cours des années 1975-1976. Les Ramones, Television, Suicide, Patti Smith, Blondie sont les artistes qui impulsent le punk. Ensuite, des groupes se développent en Angleterre, avec les Sex Pistols, les Damned, les Clash. L’accoutrement et les propos transgressifs des musiciens suscitent l’hostilité des politiciens et des journalistes qui dénoncent la dégénérescence de la jeunesse. Mais le punk se diffuse et les groupes se multiplient. Toute une partie de la jeunesse se reconnaît dans cette contestation culturelle et dans la vulgate punk.

 

Dans la culture punk, chacun est incité à passer à l’acte: monter sur scène pendant un concert, créer son groupe, écrire dans un fanzine. Les pratiques culturelles doivent alors se démocratiser et se diffuser. Le processus de production culturelle est attaqué, puisque chacun peut devenir créateur. Le punk rompt avec la culture qui repose sur le spectacle, la passivité et la consommation. 

Loin du loisir débile ou du divertissement abrutissant, le punk libère la créativité et les désirs. Le mouvement punk semble ouvert à tout le monde et les femmes n’hésitent pas à y participer. Agir est à la portée de tous et chacun peut réaliser ses désirs. Le journaliste Greil Marcus estime que le punk procède d’un « besoin urgent de vivre non pas comme objet mais comme sujet de l’histoire - de vivre comme si quelque chose dépendait réellement de notre propre action - et ce besoin urgent débouche sur un champ libre ». 

 

Le mouvement punk émerge après l’échec la contestation des années 1970. Avec les luttes pour la libération sexuelle, les femmes et les homosexuels s’appuient sur la provocation. Ses luttes attaquent les normes et les contraintes sociales de manière radicale. En France, les grévistes de Lip expérimentent l’autogestion. Au Larzac, un mouvement s’oppose aux projets militaires du gouvernement. A Plogoff, l’opposition au nucléaire se développe. En Italie, la contestation se radicalise avec le développement du mouvement autonome. Les ouvriers s’organisent en dehors des partis et des syndicats pour lutter contre l’usine. Les autonomes s’appuient sur le désir et la spontanéité pour construire un mouvement qui ébranle l’ordre capitaliste. En Angleterre et aux Etats-Unis, le mouvement de libération des Noirs débouche vers des émeutes. La radicalisation politique conduit vers des pratiques plus violentes. C’est dans ce contexte de lutte, de créativité, de spontanéité et de violence que le punk rock émerge. 

 

« Hey! Ho! Let’s go! » devient le mot d’ordre du mouvement punk. L’action prime sur les discours. Le punk incite à l’action pour briser la monotonie asphyxiante du quotidien. Ce mouvement refuse la séparation entre l’art et la vie, tout comme la séparation entre acteur et spectateur. 

Cet élan créateur émerge bien avant le punk. Le mouvement dada impulse une vague de créativité spontanée. Le mouvement situationniste appelle à la construction de situations pour bouleverser tous les aspects de l’existence. Le punk ajoute au spectacle le plaisir de la participation. Cette culture participative concerne également les médias. Chacun est incité à publier des articles sur Indymedia. 

La culture punk repose sur le DIY (Do It Yourself). Le skiffle lance ce mouvement dans la musique. Ce genre musical apparaît aux États-Unis dans les années 1920. Des instruments bon marché et des ustensiles ménagers permettent à chacun de créer sa propre musique. Le DIY permet au punk de se développer de manière indépendante, en dehors des circuits de diffusion traditionnels. 

Pour exister en dehors de la production calibrée, le punk doit innover, inventer et expérimenter. Le punk renforce la capacité d’action et d’émancipation pour accroître la puissance d’exister. « Le punk signifiait que nous n’avions pas à suivre les règles, qu’on pouvait écrire nos propres chansons, et qu’on pouvait sortir des disques sur notre propre label » résume Peter Buck, guitariste de REM. 

 

Fin de concert des Damned à Mont de Marsan en 1977

 

Entre autonomie et marchandise

 

L’auto-production devient un modèle économique viable. La rentabilité du DIY débouche vers un entreprenariat punk. 

Au cours des années 1980, les labels indépendants fleurissent. Les musiciens, qui administrent ses maisons de disques, découvrent le monde des affaires. L’esprit libertaire du DIY se confond avec l’esprit d’entreprise. Luc Boltanski et Eve Chiapello, dans Le nouvel esprit du capitalisme, évoquent la récupération des idées libertaires par le monde marchand. Les injonctions à « l’autonomie », à la « responsabilité » et à la « créativité » façonnent « l’esprit d’entreprise » des années 1980. Cette décennie participe à la réhabilitation du libéralisme. L’entreprise « instrument de domination sur les classes populaires devient un modèle de conduite pour tous les individus » analyse le sociologue Alain Ehrenberg. 

Le mythe du groupe punk qui ne sait pas jouer d’un instrument et qui passe son temps affalé dans un bar à boire des bières semble très loin de la réalité. Les musiciens punks sont des acharnés de travail. L’indépendance se traduit par l’absence d’intermédiaires. Les musiciens doivent s’occuper de tout le processus de production et n’arrêtent jamais de travailler.

 

Le punk et le DIY s’inscrivent dans une démarche pédagogique, voire émancipatrice. Penny Rimbaud et Vic Godard incarnent cette nouvelle forme d’éducation populaire. Le DIY « constitue à leurs yeux le support d’une mobilisation où, à travers le partage du savoir et la participation à l’action collective, se dessineraient de nouvelles formes de solidarité et de justice sociale » explique Fabien Hein. 

Les guides DIY expriment cette démarche de partage du savoir. Ses guides décrivent le processus pour réaliser ses désirs. Ils prodiguent des conseils et décrivent la vie quotidienne des artistes. Ses guides favorisent l’autonomie de la communauté punk et l’entraide entre ses membres. 

Le punk, qui repose sur l’autonomie, favorise l’expression des femmes. Mais le milieu punk demeure traversé par le machisme. Des groupes féministes se développent alors dans les années 1990. Le mouvement des Riot Grrrls prend la parole et encourage à l’action. 

La scène punk refuse les normes et favorise toutes les formes de sexualité. Le chanteur David Johansen se proclame ni homosexuel, ni bisexuel, mais tri sexuel car il « essaierait bien n‘importe quoi ». 

 

Les débuts du punk se caractérisent par un vide politique. La recherche du plaisir ne passe par aucune réflexion critique. En l’absence d’un projet alternatif, le punk peut alors être récupéré et marchandisé. Pourtant le punk s’attache progressivement à une prise de conscience politique. « Le rôle de l’artiste est de décrire l’époque, de mettre la réalité sous le nez des gens pour qu’ils ne l’oublient pas » affirme le musicien Joe Strummer. Surtout, le punk développe des pratiques alternatives qui reposent sur l’autonomie. Il incite à la réflexion et à l’action. Le punk vise « à créer des expériences collectives inédites qui se présentent comme autant d’espaces où peuvent se déployer des pratiques artistiques et des modes de vie partiellement affranchis des tutelles extérieures » souligne Fabien Hein. 

Le DIY permet l’indépendance et la créativité. Pourtant, le public demeure restreint. Les difficultés financières et le manque de reconnaissance incitent des musiciens à choisir des maisons de disques importantes. Les contraintes administratives disparaissent. Surtout, l’industrie du disque favorise une professionnalisation et une pérennisation des groupes punks. 

 

                      punk

 

Le refus de la marchandisation

 

De nombreux groupes punks qui réussissent sont liés à une industrie culturelle. Mais d’autres musiciens privilégient l’indépendance économique. Le label Crass prétend sauver l’esprit punk contre le cynisme et la récupération marchande. Pourtant, indépendants ou commerciaux, les disques et la musiques font toujours l’objet d’une transaction financière. 

Malgré leur succès Fugazi et Dischord Records s’attachent à préserver leur indépendance. Ils créent en marge de l’industrie du disque, de la publicité et des grands médias. Certes la contre-culture n’attaque pas le capitalisme, mais de nouvelles pratiques émergent, en dehors de la sphère commerciale. « La recherche de l’indépendance et l’autogestion plutôt que l’acceptation de la tutelle d’une grosse maison de disque, la coopération plutôt que la concurrence dans la fabrication des objets culturels, le libre partage des savoirs-faire et une démarche participative plutôt que la quête personnelle du succès, la commercialisation au plus près de la valeur d’usage plutôt que la recherche du profit… » décrit Fabien Hein. 

Mais le mouvement anarcho punk critique les groupes de musiques professionnels qui recherchent à vivre de leur création. Fabien Hein oppose deux figures du mouvement punk. Penny Rimbaud incarne la révolte, le punk révolutionnaire et insurrectionnel. Ian Mac Kaye illustre le punk alternatif et moraliste. Il aspire à se changer lui-même avant de changer le monde. Ses deux figures opposées révèlent deux conceptions du mouvement punk. 

Fabien Hein semble critiquer l’intransigeance anarchiste. Pourtant, le plaisir prédomine sur toute considération économique. La musique, ou toute forme de création, doit surtout procurer du plaisir. Au contraire, la professionnalisation et la sphère marchande détruisent le plaisir. L’uniformisation, la standardisation, la production calibrée par les contraintes marchandes et les normes commerciales éradiquent le plaisir de la créativité. 

 

Mais les disques de Crass deviennent également des produits de consommation. Le mouvement anarcho punk produit également son public passif et ses fans sans créativité. Fabien Hein dénonce la radicalité du mouvement anarcho punk. Pourtant la marchandisation ne détruit pas uniquement la « pureté », mais surtout le plaisir et la créativité. Fabien Hein cite d’ailleurs le témoignage révélateur d’un artiste punk. « Après sept ans passés sur la route nous sommes devenus exactement ce que nous dénoncions au départ. Le groupe a été une plateforme pour nos idées, mais nous avons perdu notre clairvoyance en cours de route… De joyeux, nous sommes devenus amers. De la même manière que le pessimisme a sapé l’optimisme qui était notre moteur » témoigne un musicien de Crass. 

 

 

La récupération marchande

 

Fabien Hein décrit les diverses expérimentations pour construire un modèle économique viable. Il oppose deux formes de contraintes. La nécessité du profit et de la rentabilité deviennent des contraintes majeures pour les groupes des grosses maisons de disque, avec le formatage musical. Pour les groupes plus en marge, il s’agit de survivre et de faire malgré tout quelques bénéfices. Mais la réflexion de Fabien Hein, tout comme le mouvement punk, s’inscrit dans le cadre du capitalisme. Pourtant, il semble possible de développer la gratuité. Le plaisir devient alors le seul moteur de la créativité. Sortir d’une vie balisée et de la grisaille marchande, vivre intensément, réaliser ses désirs et ses passions, apparaissent comme des objectifs bien plus enthousiasmant que de perpétuer un groupe de punk minable avec ses petits bénéfices. Le rejet de la professionnalisation et la gratuité totale demeure plus désirable que n’importe quel modèle économique. La jouissance n’est pas à vendre.

 

Le capitalisme, les marques et la publicité récupèrent le punk. Le grunge et la pop punk deviennent des marchandises édulcorées pour squatteurs des beaux quartiers. Les chaussures Vans et les sacs Eastpak deviennent même le degré suprême du conformisme incorporé par une jeunesse soumise. Le capital récupère le punk pour produire ses rebellions de pacotille. La créativité révolutionnaire semble digérée par le capital. Fabien Hein souligne les limites de la réflexion critique du mouvement punk. « La principale faiblesse de la scène punk rock tient sans doute à son incapacité à développer, quatre décennies durant, une véritable analyse théorique du système capitaliste (connaître pour agir) » souligne Fabien Hein.

L’esprit DIY est alors largement récupéré par le capitalisme. L’artiste devient le modèle de l’individu petit « entrepreneur de lui-même » analysé par Michel Foucault. Les punks intériorisent les normes du capital et soumettent leurs gestes, leurs pensées, leurs désirs et l’ensemble de leur existence au seul critère de la rentabilité. L’individu est « formaté selon les exigences de productivité et de contrôle social de la machine économique contemporaine, à la fois adaptable, maniable, compétitif efficace, flexible et capable de vivre des situations d’aliénations comme librement consenties » analyse Fabien Hein. L’auteur estime pourtant que la période actuelle, avec la crise de l’industrie musicale, peut permettre de libérer la créativité et l’expérimentation.

La culture de l'alternativisme et de la débrouille, qui gengraine aujourd'hui le mouvement squat, semble facilement récupérée par le capital. Au contraire, le projet d'inventer de nouvelles manières de penser, d'agir, de vivre doit s'inscire dans une rupture avec l'ordre marchand.

 

WEEZER Alternative-rock power-pop pop-punk emo indie alternative microphone concert drums

 

Le plaisir contre les normes marchandes 

 

Le livre de Fabien Hein montre bien les nouvelles formes du capitalisme. L’aliénation semble se renforcer à travers la récupération d’une « critique artiste » du capitalisme. L’autonomie devient la nouvelle norme pour discipliner le salariat et imposer de nouveaux comportements. Les injonctions managériales à « être soi-même », à « être porteur de projet », à « se réaliser dans le travail » et à « s’épanouir dans l’entreprise » sonnent presque comme des slogans libertaires.

Pourtant, loin de favoriser la créativité, le capitalisme néolibéral impose de nouvelles normes. La rentabilité, la productivité, la performance doivent déboucher vers un modèle de la réussite. Les salariés doivent se conformer à de nouvelles manières de penser, d’agir, de vivre. Surtout, ses normes marchandes colonisent tous les domaines de la vie. L’impératif de réussite et de performance envahit tous les espaces du quotidien, jusqu’à la sphère intime.

Cette nouvelle rationalité récupère la « critique artiste ». Mais le mouvement punk peut également révéler toute sa charge subversive dans ce contexte de normalisation. Contre le contrôle et l’orientation des désirs par le capital, le mouvement punk tente de renverser l’ordre marchand pour dérégler tous les sens. Contre les contraintes et les normes sociales, le punk aspire à une libération de la créativité et des désirs. Cette démarche permet d’attaquer directement les nouvelles formes de gouvernement et la soumission aux normes marchandes.

 

Le journaliste Greil Marcus définit le punk comme « le refus affirmant que tout est possible ». Le punk rock doit permettre de développer la puissance de vivre et d’agir pour libérer la créativité et les désirs. « L’autodétermination punk renouvelle la possibilité d’une prise sur la monde en réaffirmant les potentialités créatives de l’être humain » résume Fabien Hein. Ce mouvement permet de vivre pleinement en dehors des normes et des contraintes marchandes. « Sa pratique, à la fois modeste et ambitieuse, part du principe que la transformation sociale est indissociable d’une transformation de son propre rapport au monde » estime Fabien Hein. Le mouvement punk doit surtout permettre de passionner le quotidien. Mais il semble indispensable de transformer le monde pour changer la vie

 

Source : Fabien Hein, Do It Yourself ! Autodétermination et culture punk, Le passager clandestin, 2012

 

 

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Pour aller plus loin:

Vidéo : No Future ! La déferlante punk, documentaire diffusé sur Arte le 10 septembre 2016

Vidéo : London's Burning - Sur les traces du punk avec Campino, documentaire diffusé sur Arte le 25 août 2016

Site de Fabien Hein, auteur du livre Do It Yourself ! Autodétermination et culture punk

Radio : Fabien Hein sur France Culture

Vidéo : bonus du film "Punk attitude"

Radio : émissions sur le punk sur France Culture

Site de la Fédération anarcho-punk

Site de l'association Subsociety

Le Blog De l'Agité consacré à la musique punk

Cissé Aminata, Farès Arige et Lysa Le Maire, Mouvement Punk : Un mouvement de contre-culture

Annie Le Brun, "Changer la vie" ou le plus difficile à imaginer: un texte sur l'actualité et la condamnation des Pussy Riot, un groupe punk composé de trois jeunes femmes russes

 

Présentation de la brochure punk "Ramasser ses miettes" : le punk pour les nul-le-s !, publié sur le site de la Coordination des groupes anarchistes à Lyon

Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Contre culture

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Un keupon dans le 57 06/12/2016 10:49

Le combat n'est pas fini