Football et culture populaire

Publié le 2 Juin 2018

Football et culture populaire
Le football reste un sport au rayonnement mondial. Ce phénomène reflète logiquement les luttes et résistances sociales qui traversent la société.
 

 

Le football est devenu un spectacle de divertissement. Ce sport est une véritable industrie totalement intégrée au capitalisme. Mais le football conserve un important engouement populaire. Les règles sont simples. Ce jeu reste accessible et peut se pratiquer dans la rue. Il est possible d’inventer des dribbles et des gestes techniques. « La beauté vient en premier. La victoire en second. L’important, c’est la joie », affirme le joueur brésilien Sócrates. Le football procure également des émotions à travers des matchs qui réservent du suspens et peuvent se renverser. « Le football, c’est l’émotion de l’incertitude et la possibilité de la jouissance », résume le joueur argentin Jorge Valdano.

 

Au milieu du XIXe siècle, le football est codifié par la bourgeoisie anglaise pour discipliner sa jeunesse et lui insuffler l’esprit de compétition. Les patrons imposent également le football aux ouvriers pour les soumettre à l’autorité. Mais les classes populaires s’approprient ce jeu. Il permet de créer de la solidarité au sein d’une équipe de quartier et de se retrouver au pub pour soutenir son équipe.

Le journaliste Mickaël Correia se penche sur cette dimension populaire du football. Ce jeu permet de se divertir, mais aussi de lutter. Mickaël Correia propose Une histoire populaire du football.

 

 

                                Une Histoire Populaire Du Football   de Mickaël Correia  Format Beau livre

 

Pacification et résistances

 

 

Le football se rationnalise et se codifie au XIXe siècle sous l’ère industrielle. Des règles de jeu sont définies, ainsi que la superficie du terrain. « La spécialisation des joueurs et des postes au sein de l’équipe met en scène la division du travail nécessaire à la société industrielle », observe Mickaël Correia. L’objectif devient productif : marquer des buts.

 

Les religieux et les patrons valorisent le football dans une perspective de pacification sociale. Les ouvriers peuvent se défouler sur le terrain de football, plutôt que sur celui de la contestation sociale. Mais ce sport devient rapidement populaire et forme un socle de la communauté ouvrière. Progressivement, le jeu de passe se développe contre la prouesse individuelle. Le football repose alors sur la coopération et la construction collective du jeu. Avec la professionnalisation, les sportifs réclament des revendications spécifiques qui se distinguent des luttes du reste de la classe ouvrière.

 

En France, les patrons d’usine utilisent également le sport pour renforcer la discipline et la pacification sociale. Mais les stades deviennent des espaces de sociabilité ouvrière. Surtout, contrairement à l’Angleterre, les élites délaissent le football qui devient l’apanage de la classe ouvrière. Les stades deviennent même des espaces d’expression politique pour le mouvement ouvrier.

 

 

L’Algérie s’appuie sur le foot pour lutter contre le colonialisme de la France. En 1958, le FLN (Front de libération national) crée sa propre équipe de foot, incarnée notamment par Rachid Mekhloufi. Ces joueurs, dont certains sont sélectionnés en équipe de France, abandonnent leur carrière et leur mode de vie confortable. Ces joueurs populaires montrent que la lutte contre le colonialisme ne peut plus être réduite au terrorisme et à la marginalité.

 

Au Brésil, le football est d’abord l’apanage de la bourgeoisie blanche. Mais des afro-brésiliens arrivent sur les terrains. Ils subissent alors des tacles brutaux qui ne sont pas sifflés par les arbitres. Ce qui les oblige à inventer le dribble. Les afro-brésiliens deviennent des artistes du ballon, alors que le foot européen valorise la rigueur et la discipline. Garrincha et Pelé, issus de milieux populaires, incarnent ce foot créatif et virevoltant. Le dribble et le jogo bonito marquent l’identité de jeu brésilienne.

 

 

Dans les années 1960, la France du foot s’ennuie. Georges Boulogne incarne le foot à la française, défensif et discipliné. Le résultat prime sur la qualité du jeu. Mais la contestation émerge. Le Miroir du football, journal de gauche, valorise un jeu offensif et créatif. Il dénonce la professionnalisation du sport et insiste sur le beau jeu intelligent. Le Miroir développe également une critique sociale du football français. Il se veut « critique envers les dirigeants de club et les fédérations ».

 

Dans le contexte de la révolte de Mai 68, les journalistes du Miroir et quelques joueurs occupent le siège de la Fédération française de football (FFF). Ils dressent des drapeaux rouges sur le bâtiment. « Le football aux footballeurs » indique une banderole.

Mais cette révolte fait peu évoluer le monde du foot français. Georges Boulogne forme les entraîneurs avec sa vision conformiste. Néanmoins, le FC Nantes des années 1970 incarne le jeu collectif et offensif. C’est surtout dans le monde amateur que le plaisir du jeu est valorisé contre la discipline défensive.

 

 

 

 

Opposition aux dictatures

 

 

Les dictatures s’appuient également sur le football pour renforcer leur autorité. L’Italie fasciste manipule ce sport populaire pour développer une culture de masse au service d’une idéologie nationaliste. Le régime fasciste organise la Coupe du Monde en 1934, et la remporte. Mais, en 1938, les tribunes italiennes s’opposent au fascisme pour le mondial en France.

 

En URSS, les stades permettent également de contrer la propagande du régime. « Le sport, dont le rôle officiel est d’élever le prolétariat en lui inculquant le patriotisme soviétique et la discipline, devient alors source de désordre au grand dam des autorités communistes », observe Mickaël Correia. Ensuite, les clubs de Moscou incarnent des groupes sociaux. Le Dynamo représente la police et l’oligarchie. Son jeu valorise l’ordre, la discipline et le respect de l’autorité. Au contraire, le Spartak est le club des ouvriers. Son jeu semble plus créatif et imprévisible.

 

La fameuse rivalité entre les deux grands clubs espagnols prend ses racines dans l’histoire politique. Le Real Madrid devient le club du régime de Franco. Au contraire, le FC Barcelone incarne la culture catalane et antifasciste. Dans les années 1970, le néerlandais Johan Cruyff rejoint le Barça. Il insuffle un vent de liberté et dynamise le club. Il valorise le foot créatif et offensif. En 1974, son triomphe face au Real annonce la fin du régime franquiste.

 

 

Au Brésil, le club des Corinthians incarne la liberté face au régime militaire. En 1981, le sociologue Alison Monteiro Alves devient président du club dans lequel évolue Sócrates. Une forme de démocratie directe s’élabore. Ce sont les joueurs qui décident collectivement de la formation de l’équipe et qui participent à la gestion du club. Les décisions collectives sont prises au consensus.

 

Les joueurs désignent eux-mêmes leur entraîneur. Cette organisation s’oppose à la discipline valorisée dans le sport comme dans l’armée. Les joueurs peuvent se retrouver devant un barbecue géant avant un match. « Cette rupture radicale avec l’autoritarisme et le moralisme sportifs se traduit également sur le terrain », souligne Mickaël Correia. Corinthians pratique un jeu créatif, technique et offensif qui déstabilise l’adversaire. Le club remporte le championnat. Le succès de cette créativité sportive et organisationnelle bouscule un système politique cadenassé. « Au départ, nous voulions changer nos conditions de travail, puis la politique sportive du pays. Puis la politique tout court », confie Socrates.

 

 

               

 

 

Supporters et ultras

 

 

En 2011, les supporters du Al Ahly SC, club du Caire, repoussent la police et occupent la place Tahir. Ils jouent un rôle important dans les révolutions arabes de 2011. Al Ahly SC est perçu comme le club populaire et anticolonialiste en Egypte. Il s’oppose au Zamalek, club des classes supérieures.

 

Dans les tribunes, les ultras participent à une culture autonome indépendante des structures traditionnelles, patriarcales et autoritaires, qui encadrent la jeunesse. Les chants, la musique, les fresques et les fumigènes animent les tribunes. Les ultras se financent eux-mêmes. Ils s’opposent aux médias, au foot business et à la police. Avec la révolte de la place Tahir, ils forcent l’admiration par leur courage et leur détermination.

 

Les ultras dénoncent la police, puis le régime militaire du maréchal Tantawi. En 2012, leur tribune est attaquée au cours d’un match à Port-Saïd. Armés de couteaux, les assassins sont envoyés par l’armée qui veut se venger des ultras. Mais les supporters organisent des blocages de routes et de gare pour s’opposer à ce régime militaire. En juillet 2013, Morsi est renversé. Mais les ultras s’opposent également à Sissi, nouveau chef d’Etat et militaire impliqué dans le massacre de Port-Saïd. Depuis 2001, les 20 000 ultras apparaissent comme une importante force d’opposition. Mais ils restent farouchement attachés à leur indépendance à l’égard des partis politiques.

 

 

Les supporters anglais défendent leur club local, avec des joueurs qui sont leurs anciens collègues de l’usine. Le phénomène hooligan est lié à la culture rough, qui valorise la rue et l’illégalisme contre l’Etat. Mais le mouvement ouvrier délaisse l’action directe pour le Labour Party et le syndicalisme. Une classe ouvrière respectable aspire au confort bourgeois et les tribunes s’assagissent. Mais, à partir des années 1960, une jeunesse prolétaire et rebelle ravive la culture hooligan. La foule renverse les règles et carcans autoritaires. Mais la répression et surtout l’augmentation du prix des places favorisent un embourgeoisement des tribunes. Les supporters sont remplacés par des consommateurs.

 

Le phénomène ultra émerge dans le contexte de l’autonomie italienne. Les ultras s’affranchissent des groupes de supporters liés à la direction du club. Ils arrivent en cortège, comme dans les manifestations, et animent les tribunes avec des chants et des slogans. Les ultras du Torino insultent la Juventus de Turin, propriété d’Agnelli également patron des usines Fiat. Aujourd’hui, les ultras semblent moins politisés. Mais ils s’organisent pour défendre leurs intérêts face à la logique du foot business.

 

En 2013, les ultras de Besiktas participent à la révolte de la place Taksim contre le pouvoir turc. A Istamboul, le Galatasaray incarne la bourgeoisie, le Fenerbahçe représente l’aristocratie huppée de la capitale et le Besiktas reste associé aux classes populaires. Les ultras Carsi s’organisent sans leaders. Ils se solidarisent des grèves ouvrières et dénoncent le racisme. Leur participation au mouvement social de 2013 devient alors évidente. Mais Erdogan tente de reprendre le contrôle des tribunes qui échappent à son autorité.

 

 

 

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Football et luttes sociales

 

 

Le football reste le sport le plus populaire. De nombreuses personnes s’y intéressent. Ainsi, le football reflète la société capitaliste et ses contradictions. La critique du sport insiste pertinemment sur l’esprit de compétition, le culte de la performance et du résultat qui s’inscrivent dans la logique capitaliste. Le sport permet de discipliner les corps et d’imposer la pacification sociale. Mickaël Correia évoque le football féminin, mais il semble important de souligner la dimension très virile qui existe dans le sport. Écraser l’adversaire prime sur le plaisir du jeu.

 

Mais Mickaël Correia montre bien qu’il existe également une dimension populaire. Le monde du football n’est évidemment pas imperméable aux luttes qui traversent l’ensemble de la société. A travers plusieurs exemples, Mickaël Correia montre comment la culture foot devient le reflet de l’activité et des révoltes des classes populaires. Les Cahiers d’Oncle Fredo proposent également d’autres exemples qui permettent d’observer la contestation sociale qui traverse le football. Ce sport populaire peut parfois contribuer à diffuser un imaginaire contestataire.

 

 

Mais le livre de Mickaël Correia peut parfois tomber dans l’illusion du gauchisme pro-foot. En France, la gauche et les milieux intellectuels se tiennent à distance du sport. A rebours, des gauchistes défendent le foot souvent sans distance critique. Ils peuvent même se sentir obliger de présenter ce sport comme un moyen pour changer la société. Le mythe de Corinthians entretient cette illusion. L’autogestion du foot aurait permis de chasser la dictature.

 

Mickaël Correia ne tombe heureusement pas dans ce travers naïf. Mais il ne donne pas non plus de précisions sur les inégalités salariales. Il n’indique pas la différence de revenu en la star internationale Sócrates et le petit personnel du club de Corinthians. De même les groupes de supporters, plus ou moins autogérés, ne sont pas toujours des remparts au foot business. Surtout, il semble difficile de combattre cette logique capitaliste uniquement depuis les tribunes. C’est un mouvement de révolte globale qui doit remettre en cause le monde marchand et ses conséquences.

 

Le livre de Mickaël Correia permet surtout d’insister sur le plaisir du jeu. Ces épisodes contestataires opposent deux visions du football, de la société, et même de la vie. La culture du résultat impose l’efficacité défensive et la discipline. Au contraire, une vision plus minoritaire du football insiste sur le plaisir du jeu à travers la recherche de la qualité technique et de la créativité. Dans le football, et surtout dans l’ensemble de la société, il semble important de s’appuyer sur le jeu, le plaisir et la créativité.

 

Source : Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La Découverte, 2018

Extrait publié sur le site du journal CQFD 

Extrait publié sur le site de la revue Jef Klak

Pour aller plus loin :

 

Vidéo : Histoire populaire du football - Les origines du dribble, émission Transversales du 1er avril 2018

Vidéo : Mickaël Correia, "Une histoire populaire du football", émission After Foot du 22 mai 2018

Vidéo : Le football, sport populaire ?, mis en ligne sur le site de Radio Nova le 29 mars 2018

Radio : Jouer sans entraves : une histoire populaire du football, émission L'œil du tigre diffusée sur France Inter le 4 mars 2018 

Radio : Une autre histoire du football, émission Tribu diffusée sur la RTS le 22 mars 2018

Radio : La Matinale – Histoire du foot, émission diffusée sur Radio Campus Paris le 14 mars 2018

Radio : Une histoire populaire du football : plus qu'un sport, une lutte des classes, émission diffusée sur Radio Canada le 2 mai 2018

 

Une histoire populaire du football à lire, publié sur le site Les Cahiers d'Oncle Fredo le 11 avril 2018

Loïc Bervas, Histoire populaire du football par Mickaël Correia, publié sur le site de la revue Miroir du football le 1er mai 2018

Barthélémy Gaillard, En fait, le foot est un sport de gauche, publié sur le site Vice le 14 mars 2018 

Mickaël Correia : « Le football : un instrument d’émancipation », publié sur le site de la revue Ballast le 28 avril 2018

Mickaël Correia : « Que tu sois fils de patron ou fils d’ouvrier, sur le terrain, tu ne peux pas tricher », publié sur le site de la revue Le Comptoir le 28 avril 2018 

Julien Rebucci, “Une histoire populaire du football” : comment le ballon rond a accompagné les luttes sociales, publié sur le site du magazine Les Inrockuptibles le 8 mars 2018 

Nicolas Guillermin, Mickaël Correia « Le football est un fait social à part entière », publié sur le site du journal L'Humanité le 12 mars 2018

Pascal Boniface, « Une histoire populaire du football » – 3 questions à Mickaël Correia, publié sur le site de l'IRIS le 18 avril 2018

Aurélien Ferenczi, Liberté, égalité, reprise de volée : le foot populaire existe bien, publié dans le magazine Télérama le 15 mars 2018 et mis en ligne sur le site de la Société Louise Michel de Lille

Jean-Claude Renard et Pouria Amirshahi, « Le football est un langage universel », publié dans le magazine Politis du 4 avril 2018 et mis en ligne sur le blog de Bernard Gensane

Publié dans #Contre culture

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Zones subversives 06/01/2019 17:40

La critique du sport est effectivement incontournable. Je la mentionne dans l'article. Mais le foot est le reflet de la société et de ses contradictions.

cyril 05/01/2019 22:33

Encore un livre qui raconte n'importe sur le football et le sport en général. Non, il n' y a pas de football dit populaire ou alors populaire dans le sens de popularité.

Le football est le parangon du capitalisme.

Il n' y a pas le bon vieux foot d' avant avec des joueurs vertueux comme il y aurait un bon capitalisme avec de bons travailleurs honnetes.

Je ne vois pas pourquoi vus intitulez votre blog zones sobversives.

Tout cela est bien grotesque.

Je partage complétement les idées de la crituqe de la valeur et du sport. Ils ne détiennent pas la Vérité, mais ils sont autrement plus consistant que vous.

Il n' y a pas un bon capitalisme, un bon sport.

Il nous faut dépasser tout cela.

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Berthon Joëlle 04/06/2018 10:01

Bonjour ,
Pourquoi apporter tant de crédit au foot-ball ? Pourquoi ne pas simplement constater l'énorme impact financier qu'il génère partout. L'article tend à démontrer l'influence de ce sport sur des événements de toutes sortes y compris des influences douteuses ? C'est donner beaucoup
trop d'intérêt à un jeu insignifiant !!!!!!!!!!!!!!!