Les débuts du Parti communiste en France

Publié le 3 Février 2018

Les débuts du Parti communiste en France
Avant la normalisation stalinienne, le Parti communiste regroupe des militants pacifistes et syndicalistes révolutionnaires. La nouvelle organisation politique incarne l'espérance révolutionnaire.

 

 

L’histoire du mouvement ouvrier permet d’éclairer les enjeux qui traversent les luttes actuelles. La création du Parti communiste en France demeure un épisode central d’une histoire sociale et politique. Cette scission du mouvement socialiste surgit en 1920, dans un contexte de grèves. L’historien Julien Chuzeville se penche sur cette période méconnue dans le livre Un court moment révolutionnaire.

 

 

                                              

 

Les socialistes et la guerre

 

En 1905 est créé le Parti socialiste, Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Il comprend différents courants et des personnalités comme Jules Guesdes, Paul Lafargue, Jean Jaurès ou Edouard Vaillant. L’Humanité devient le journal du nouveau parti. La Confédération générale du travail (CGT) est d’orientation syndicaliste révolutionnaire. Elle se fixe l’objectif de l’abolition du salariat à travers la grève générale. La charte d’Amiens de 1906 s’oppose à la prise de contrôle du parti sur le syndicat. « Il s’agit de mettre en avant l’action directe, que les travailleurs organisent eux-mêmes sur la base de l’indépendance de classe », décrit Julien Chuzeville. Mais la CGT comprend à la fois des socialistes et des anarchistes qui valorisent l’appropriation des moyens de production.

 

Le reflux des luttes sociales favorise le déclenchement de la Première guerre mondiale. Malgré leurs textes de congrès, des socialistes comme Jules Guesdes rejoignent le gouvernement d’Union sacrée. Des socialistes soutiennent alors la guerre et le suspension des libertés.

 

 

Le congrès de Zimmerwald regroupe des militants de différents pays qui s’opposent à la guerre. Ce courant se développe en France. Pierre Monatte, correcteur et syndicaliste, incarne ce mouvement pacifiste. Ces minoritaires gagnent en influence au sein de la CGT, et même de la SFIO. L’instituteur Fernand Loriot affirme l’internationalisme contre la défense nationale. Jean Longuet se contente de dénoncer les excès de l’Union sacrée. Mais tous les pacifistes s’opposent au chauvinisme de la direction de le SFIO.

 

En 1917, la révolution russe donne un nouvel espoir aux pacifistes. Au même moment, une vague de grève éclate en France. Ce réveil social permet un changement de situation au sein du mouvement ouvrier. Des mutineries se produisent dans de nombreux régiments. La SFIO sort de la guerre particulièrement divisée.

 

 

 

La perspective d’une révolution internationale

 

 

En 1918, la révolution se propage en Russie et en Allemagne. Des grèves spontanées éclatent également en France. De plus, des locataires refusent l’expulsion de leur logement. Ces luttes réactualisent la perspective révolutionnaire. En 1919, la France est à nouveau secouée par d’importants mouvements de grève. Mais l’appel aux soviets reste incantatoire et ne repose pas sur une véritable auto-organisation à la base. Le mouvement s’essouffle mais permet de raviver l’espérance révolutionnaire. Les organisations du mouvement ouvrier, la SFIO et la CGT, augmentent leurs effectifs mais restent très divisées.

 

La guerre et l’assassinat de Rosa Luxemburg par la social-démocratie allemande discrédite la IIe Internationale des socialistes. Lénine lance une nouvelle internationale, l’Internationale Communiste (IC). Cette organisation ne se réclame pas du bolchevisme mais s’ouvre à tous les communistes. Les révolutionnaires français comme Alfred Rosmer perçoivent la « Russie des soviets » comme une application du syndicalisme révolutionnaire voire de l’anarchisme.

 

En 1919, les soldats reviennent du front. Ceux qui critiquaient le capitalisme avant la guerre sortent renforcés dans leurs convictions. Ils participent aux révoltes sociales. Mais la majorité des soldats aspirent à un retour au calme, plutôt qu’à des affrontements de rue. Néanmoins, le Comité de la 3e Internationale (C3I) sort renforcé du moment de lutte de 1919. Pierre Monatte anime le Comité syndicaliste révolutionnaire (CSR) au sein de la CGT.

 

Surtout, une vague de grève déferle en 1920. Cheminots, mineurs, dockers, métallurgistes appellent à rejoindre le mouvement. Le gouvernement craint une  grève générale. Mais la CGT limite la portée de la grève. La direction du syndicat monopolise la prise de décisions, « ne laissant guère de place à la spontanéité et à la créativité de l’auto-organisation à la base », décrit Julien Chuzeville. Cette grève par secteurs professionnels échoue également à cause de la répression du gouvernement, mieux préparé à l’affrontement que la classe ouvrière.

 

 

Les bolcheviks s’inquiètent de l’ouverture de l’IC. Ils veulent faire fuir les libertaires et refusent de créer une structure ouverte à tous les courants révolutionnaires. Lénine distribue au congrès de l’IC sa brochure pour dénoncer le « gauchisme ». Ce qui rassure les plus modérés. Surtout, les bolcheviks imposent un modèle hiérarchisé qui repose sur la discipline et l’obéissance aux chefs.

 

En 1920 éclate la scission du congrès de Tours. Le courant Loriot-Souvarine crée la Section française de l’internationale communiste (SFIC). Les minoritaires de la droite et du centre du Parti socialiste créent une nouvelle SFIO. La SFIC ne défend pas le bolchevisme. Elle attire surtout des syndicalistes révolutionnaires. Léon Blum dénonce même une « erreur anarchiste ». Les militants de la SFIC veulent retrouver un socialisme authentique contre les dérives du socialisme d’Union Sacrée. Mais la scission ne correspond pas toujours à une clarification politique. Les militants se regroupent selon des logiques d’affinités ou géographiques. Ils adhèrent à l’un des deux partis selon leur appartenance à un syndicat ou à une équipe militante.

 

 
L’évolution du Parti communiste

 

 

La jeune SFIC semble particulièrement dynamique. Mais elle souffre de plusieurs limites. Elle repose sur un flou politique et de faiblesses théoriques. Ensuite, elle ne dispose pas de relais syndicalistes. La direction de la CGT lui est d’autant plus hostile que la SFIC apparaît comme l’arme politique de son opposition interne. Surtout, le nouveau parti émerge dans un contexte d’essoufflement des luttes sociales. La perspective de la révolution sociale mondiale s’écrase dans tous les pays où elle a émergé.

 

La SFIC approfondit ses réflexions. Le jeune parti met en avant le féminisme, inspiré d’Alexandra Kollontaï. La SFIC défend l’avortement et la contraception. Des femmes animent des journaux de manière autonome, comme La Voix des femmes ou L’Ouvrière. Lucie Colliard incarne ce féminisme communiste qui revendique l’égalité des deux sexes et dénonce le travail domestique. Pour Lucie Colliard, « le communisme, qui libérera l’homme, libèrera doublement la femme puisqu’elle a la double chaîne ». La SFIC s’empare également du combat anticolonialiste. Elle doit lutter contre les préjugés racistes qui existent en France. Elle comprend peu de colonisés, mais elle soutient les luttes de peuples colonisés, y compris leurs revendications pour l’indépendance.

 

 

La scission syndicale succède à la scission politique. En 1922 est créée la CGTU (CGT-unitaire). Ce nouveau syndicat entend incarner la CGT authentique. Il refuse également la subordination à Moscou et défend l’autonomie du syndicalisme par rapport aux partis politiques. Mais la bolchevisation va progressivement s’emparer de la CGTU. Le syndicat devient alors une courroie de transmission du Parti communiste.

 

En 1924 s’impose le tournant de la bolchevisation. Deux conceptions du parti se distinguent. Souvarine estime que le parti doit être un outil au service des luttes sociales. Au contraire, d’autres militants valorisent le parti comme un appareil avec ses permanents. Moscou souhaite évidemment renforcer la bureaucratie et la discipline du parti. Au contraire, Souvarine valorise la « démocratie ouvrière ». Il devient alors l’homme à abattre pour Moscou. L’opposition de gauche est exclue. Mais Monatte et Rosmer lancent La Révolution prolétarienne, une revue qui permet d’organiser une gauche ouvrière en dehors du PC. Le modèle du parti bolchevique est appliqué pour restructurer le parti français.

 
 
 
 Défilé du 1er Mai vers 1937-1939 © Mauric - Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

 

L’autre communisme

 

 

Le livre de Julien Chuzeville permet de revenir sur les origines méconnues du Parti communiste incarnées par les débats du congrès de Tours. Les manuels d’histoire n’en proposent qu’une caricature. Blum, attaché à la démocratie et aux libertés, s’oppose à Cachin et Frossard téléguidés par une puissance totalitaire. Cette version semble plus rétrospective que réelle. Portée par les historiens bourgeois, mais aussi staliniens, elle permet d’opposer la démocratie au totalitarisme. Cette histoire de propagande permet de valoriser les réformistes contre les révolutionnaires guidés par une barbarie congénitale.

 

Julien Chuzeville insiste au contraire sur un courant pacifiste et anti-autoritaire à l’origine du Parti communiste. Ces syndicalistes révolutionnaires combattent le capitalisme qui produit la guerre et la misère. Ils s’opposent aux beaux discours des réformistes qui masquent un appétit de pouvoir. La création du Parti communiste s’oppose à la vieille SFIO, devenue un appareil autoritaire au service de politiciens. La révolution russe porte alors l’espoir d’une nouvelle société égalitaire mais aussi libertaire. Ce sont les soviets et les formes d’auto-organisation à la base qui sont mis en avant.

 

 

Le livre de Julien Chuzeville propose une bonne introduction au courant syndicaliste révolutionnaire qui va fonder La Révolution prolétarienne. Mais cette mouvance n’est décrite que dans ses débats internes de congrès. Leur conception du syndicalisme, de la lutte des classes et de la révolution sociale n’est pas vraiment développée. Les batailles de congrès de sectes autoritaires semblent pourtant moins intéressantes que les débats qui traversent le mouvement ouvrier. Les discussions autour des théorie et des pratiques de lutte restent centrales. Julien Chuzeville évoque un peu ces débats à travers le refus de la soumission du syndicat au parti. Mais le prisme du PC n’est peut-être pas le meilleur pour donner à voir la richesse des débats de cette période.

 

Julien Chuzeville insiste sur l’importance des luttes sociales sur l’émergence du Parti communiste. Mais les révoltes ne doivent pas uniquement servir de marchepied pour des partis. Les luttes sociales doivent rester centrales. Il semble alors plus intéressant de se demander ce que des organisations peuvent faire pour soutenir ses luttes et favoriser leur autonomie. Le renforcement des partis et des syndicats restent moins déterminants que le développement d’une autonomie ouvrière. Construire le parti semble secondaire par rapport à la radicalisation, l’extension et l’auto-organisation des luttes.

 

 

Source : Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du Parti communiste en France (1915-1924), Libertalia, 2017

 

Pour aller plus loin :
 
Vidéo : Julien Chuzeville, Fernand Loriot, conférence du colloque 1917, les révolutions russes : regards des socialistes français et européens, mise en ligne sur le site de la Fondation Jean Jaurès le 10 octobre 2017
 
Vidéo : Laura Raim, Julien Chuzeville : Quand le PC faisait rêver, mis en ligne sur le site Hors-Série le 13 janvier 2018
 
 
Guillaume Davranche, Lire : Chuzeville, « Un court moment révolutionnaire », publié sur le site du journal Alternative Libertaire le 5 janvier 2018
 
 
Charles Reeve, Fernand Loriot : aux origines (oubliées) du Parti communiste, publié sur le site Article 11 le 30 janvier 2013
 
Julien Chuzeville, 1921 : les communistes seront-ils députés ou emprisonnés ?, publié sur le site Retro News le 9 janvier 2018
 
 
 
 
 
Gérard Coste, 1921-1936 : de la scission à la réunification, publié sur le site de la revue Les Utopiques le 3 janvier 2018
 
Cyrnea, Aux origines des divisions du syndicalisme, publié sur le site 19h17 le 18 mai 2017

Publié dans #Histoire des luttes

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