Luttes urbaines et révolte sociale au Brésil

Publié le 12 Juillet 2014

Luttes urbaines et révolte sociale au Brésil

Dans un contexte de Coupe du Monde et d'aménagement urbain, un mouvement de révolte sociale éclate au Brésil.

 

Une vague de protestation éclate au Brésil pendant les Journées de Juin de 2013. La colère peut resurgir à tout moment, comme avant la Coupe du Monde de 2014 et aux Jeux olympiques de 2016. Un livre récent, intitulé Villes rebelles, réunit les contributions de nombreux universitaires pour analyser les transformations urbaines dans le capitalisme moderne. Les événements sportifs imposent des modifications de l’espace urbain dans le cadre d’une lutte des classes.

Le Brésil fait parti des BRIC, grandes puissances émergentes, aux côtés de la Chine, de l’Inde, de l’Afrique du Sud et de la Russie. En 2002, l’extrême gauche accède au pouvoir. Le Parti des Travailleurs est dirigé par Lula, ancien ouvrier syndicaliste, qui est élu président. Les gauchistes de tous les pays se réjouissent, notamment les trotskystes. La politique du gouvernement du PT est encensée à travers le monde. Elle aurait vaincu l’inflation, intégré les exclus et éradiqué l’extrême pauvreté dans un contexte de croissance économique. Mais la rue brésilienne ne partage pas cet unanimisme. Le transport collectif, l’éducation et la santé sont un désastre. La révolte récente permet de jeter un regard moins émerveillé sur le Brésil. « Peut-être redonne-t-elle à notre société le sens de la réalité et l’agilité critique. Sans parler de l’humour, que dans les grands moments elle a toujours su garder », estime le critique littéraire Roberto Schwartz.

 

 

                             

 

 

 

Nouvelles formes de révoltes

 

 

Raquel Rolnik, architecte et urbaniste, présente ce livre collectif qui tente d’analyser un mouvement de révolte dans le feu de l’action. Cette lutte s’oppose aux transformations urbaines. Le Mouvement Passe Livre (MPL) insiste sur la gratuité des transports pour circuler librement. Les logiques d’embourgeoisement urbain et de nettoyage social expliquent également la contestation. Des stratégies keynésiennes, qui reposent sur l’investissement public et les grands travaux pour créer des emplois et augmenter les salaires, s’inscrivent dans un modèle de développement urbain néolibéral. Le projet Coupe du Monde / Jeux Olympiques incarne bien cette politique.

Mais différents collectifs, politiques ou culturels, tentent de s’approprier la ville. Même si la répression demeure féroce et s’appuie sur la distinction entre « pacifiques » et « agitateurs ». Le MPL insiste sur l’occupation de l’espace urbain et sur l’action directe pour contrôler les flux. « En occupant les rues, en réorganisant les espaces et en se réappropriant les formes, en accord avec la ligne théorique proposée par David Harvey, ceux qui sont privés du pouvoir de décision sur leur destin, s’emparent de ce destin comme de leur propre corps, au moyen de l’action directe », observe Raquel Rolnik. La démocratie représentative, avec les politiciens corrompus, et les médias deviennent des cibles des manifestants.

La lutte au Brésil s’inscrit dans un mouvement de révolte mondiale, avec le Printemps arabe, le mouvement Occupy Wall Street, l’occupation de la place Taksim en Turquie, les luttes en Grèce ou le mouvement du 15-M en Espagne. Les places et l’espace urbain deviennent des tribunes pour la contestation politique. Au-delà des quelques revendications immédiates pour l’amélioration des conditions de vie, ces mouvements de contestation remettent en cause le « système » avec le mode de production économique et politique de la société capitaliste. Les modèles de développement et les manières de faire de la politique sont remis en question. Des formes horizontales de décision s’organisent, sans dirigeants ni commandement de partis ou de comités centraux. Mais la voix de la rue semble difficile à interpréter en raison de son concert dissonant. La contestation ne propose aucune société alternative. Les mouvements de lutte doivent expérimenter de nouvelles organisations sociales.

 

Le Movimiento Passe Livre (MPL) de Sao Paulo propose sa propre analyse de la lutte qu’il a lancé. Ce mouvement social autonome, non partisan et horizontal, lutte pour la gratuité du transport public de qualité. « Tramways renversés, trains criblés de projectiles, bus incendiés, grèves du tourniquet, murs tagués de voix des rues, barricades dressées contre les hausses successives des prix du ticket sont l’expression d’une saine colère contre un système entièrement voué à la logique de la marchandise », décrit le MPL. L’Etat gère l’organisation des transports pour faciliter la circulation de la valeur. Mais la population semble alors dépossédée de cette expérience quotidienne.

Les révoltes de 2013 déclenchées par le MPL contre la hausse des tarifs ne révèlent pas un phénomène nouveau. En 2003, une série de manifestations mobilisent déjà une grande partie de la jeunesse. Des assemblées s’organisent et permettent des blocages de rues dans les quartiers. « L’indignation populaire focalisée sur le transport collectif créa une dynamique de lutte collective qui échappait à toute forme préalablement établie. La Revolta do Buzu exigeait dans la pratique, dans les rues, un rejet des modèles hiérarchisés ; elle présentait, encore embryonnaire, un autre mode d’organisation », analyse le MPL. Malgré cette nouvelle forme de lutte autonome, des partis récupèrent le mouvement pour négocier avec les pouvoirs publics au nom des manifestants. Les bureaucrates, après avoir obtenu quelques maigres concessions, s’acharnent à démobiliser la population. En 2004, une nouvelle révolte éclate.

Le MPL, créé l’année suivante, apparaît comme l’expression de ces mouvements de lutte. Le MPL permet de transmettre ces expériences de lutte. Des collectifs locaux se fédèrent, sans se soumettre à une organisation centrale. La reconquête de l’espace urbain devient l’objectif. Les transports ne doivent pas être utilisés uniquement pour se rendre au travail, ce qui réduit les individus à de simples marchandises. L’action directe rythme la lutte. Des manifestations et des occupations de rues déterminent leurs flux et leurs usages. Les gens doivent se réapproprier l’organisation de leur quotidien. Des refus collectif de payer s’organisent. En 2012, des usagers révoltés par des pannes de train arrachent les tourniquets, détruisent les caméras de surveillance et incendient les guichets. En 2013, la lutte dépasse également le MPL sans perdre de sa radicalité. « Néanmoins, l’occupation directe et décentralisée des rues, la radicalité des actions et le caractère central des hausses tarifaires donnent la dynamique de ces luttes », analyse le MPL. L’organisation décentralisée de la lutte peut permettre d’expérimenter un nouveau réseau de transport dans toute la société. L’action directe permet aux travailleurs de se réapproprier leur propre ville et leur vie quotidienne.

 

 

 

 

                           

 

 

 

Lutter contre l’urbanisme et le capitalisme

 

 

Erminia Maricato analyse la révolte au Brésil. La ville apparaît comme le lieu principal dans lequel s’opère la reproduction de la force de travail. En dehors des revenus, les politiques urbaines gèrent le transport, le logement, l’éducation, la santé, les loisirs. Mais la ville devient directement un produit, un grand business, avec sa production et son exploitation, ses bénéfices et ses revenus. « Il y a un conflit de base, comme une toile de fond, entre ceux qui veulent de meilleurs conditions de vie et ceux qui visent seulement à en tirer des profits », analyse Erminia Maricato. L’espace urbain est traversé par une lutte de classes.

Avec la mondialisation, la ville s’ouvre aux marchandises des autres pays et se tourne vers l’extérieur. La gauche au pouvoir valorise les budgets participatifs et les aides sociales. Les investissements dans l’immobilier permettent de créer des emplois. Certaines classes moyennes peuvent accéder à la propriété de leur logement. Mais les favelas sont expulsées, les impôts et le coût de la vie ne cessent d’augmenter.

 

Le géographe David Harvey évoque le droit à la ville, selon le concept du philosophe Henri Lefebvre. L’espace urbain semble façonné par les désirs humains. Pourtant, c’est la classe dominante qui impose sa conception de la ville au détriment de l’immense majorité des habitants. Le droit à la ville suppose alors un changement de la vie urbaine. La mobilisation sociale et la lutte politique doivent permettre de changer la ville. Mais les mouvements de révolte doivent assumer une part d’utopie pour réinventer le monde urbain. « Un rôle crucial est ici réservé, dit Marx, à l’imagination et au désir », rappelle David Harvey.

Les pratiques quotidiennes doivent expérimenter un changement individuel et collectif. Le droit à la ville ne se demande pas aux institutions. Seuls des mouvements de révolte peuvent permettre de penser de nouvelles conceptions et configurations de la vie urbaine. « Le droit à la ville n’est pas un cadeau. Il doit se conquérir par l’action politique », résume David Harvey. Les révoltes, les assemblées, les occupations de rues permettent une réappropriation immédiate de l’espace urbain pour transformer la vie quotidienne.

Carlos Vainer semble regretter le bon vieux temps de la planification urbaine, avec son État dirigiste et ses institutions volontaristes. Malgré cette vision nauséabonde, il propose une analyse intéressante de l’urbanisme dans l’ère du néolibéralisme. Les villes deviennent désormais des marchandises en concurrence sur le marché mondial. Leur attractivité économique devient le principal critère. Les grands évènements sportifs et culturels s’accompagnent d’un nettoyage social des villes pour imposer une image plus conforme.

 

Mauro Luis Iasi propose une analyse marxiste de la ville. L’espace urbain reflète les relations sociales de la production capitaliste. La ville impose une matérialisation politique de ces rapports de production. Mais la ville reflète également les contradictions et les conséquences du capitalisme. « Quartiers et personnes pauvres, agressions, déchets, maladies, embouteillages, drogues, violence, exploitation, marché des objets et des corps transformés en objets », décrit Mauro Luis Iasi.

Il évoque la fausse conscience réifiée, selon le concept de Lukacs. Les individus intériorisent les normes sociales et semblent dépossédés de leur existence. « Nous naviguons dans les différentes sphères de la vie de manière fragmentaire et superficielle, et non comme dans une réalité articulée », analyse Mauro Luis Iasi. Le freudo-marxisme permet de comprendre le refoulement des pulsions et des désirs pour soumettre l’individu à la réalité capitaliste. Les limites de l’ordre établi composent le réel auquel l’individu doit se résigner. Dans le quotidien, l’adaptation prime sur la lutte.

Mais la révolte peut néanmoins se déclencher. Les jeunes du Mouvement Passe Livre obtiennent un écho inattendu. Ils ne crient plus dans le désert et une grande partie de la population entre dans la lutte contre la hausse du prix des transports. « La vie qui palpitait a débordé, et la digue de l’idéologie a été incapable de la contenir », résume Mauro Luis Iasi. Les désirs humains ne sont plus encadrés par l’idéologie, les partis et la soumission à la réalité marchande. « Nous devons parier sur la rébellion du désir. Ceux qui s’accrochent aux veilles formes seront enterrés avec elles », conclue Mauro Luis Iasi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre radicalité et réformisme

 

 

Le mouvement de contestation au Brésil semble traversé par des contradictions. Le développement de la lutte alimente une radicalisation du proletariat. En revanche, les avant-gardes et la petite bourgeoisie intellectuelle s’attachent à recadrer le mouvement dans le cadre d’une perspective réformiste. Entre aménager l’existant ou dépasser le capitalisme, deux perspectives s’opposent.

La sociologue Silvia Viala observe une radicalisation de la colère. Dans une émission télévisée, un sondage est orchestré pour délégitimer la contestation. Mais les spectateurs plébiscitent la protestation avec agitation. Les nouveaux mouvements se défient de la politique institutionnelle. Ils ne s’intéressent pas aux élections municipales. Les révoltes peuvent apparaître pacifiques ou violentes, mais elles permettent de s’opposer à l’ordre social.

 

Joao Alexandre Peschanski explique le mouvement de lutte avec les pires arguments réformistes. Selon lui, la révolte s’explique par la proposition responsable de la gratuité des transports. Il se lance dans une explication de cette mesure qui contribuerait à une amélioration de la gestion capitaliste. Il ressort le vieil argumentaire trotskyste du programme de transition avec ses réformes censées conscientiser des prolétaires réformistes. Pourtant la conscience de classe ne provient pas de la lecture de programmes politiques, mais se construit directement dans la lutte.

Le juriste Jorge Luiz Souto Maior insiste sur un mouvement qui défend les droits sociaux et les valeurs de la République. Il conserve une vision naïve du droit et de l’Etat social qui serait des biens précieux gracieusement accordés par une République bienfaitrice. En réalité, les droits sociaux découlent d’un rapport de force construit par les luttes. Obtenir davantage de droits sociaux reste évidemment indispensable mais n’apparaît pas comme la finalité d’une lutte. Le discours républicain et juridique privilégie un aménagement de la barbarie marchande, plutôt que son éradication.

La pire crapule réformiste et stalinienne, Slavoj Zizek, impose même son discours marxiste lénifiant. Il défend les réformes les plus inoffensives et la politique d’Obama. Il plaide pour des revendications limitées. 

 

Plusieurs intellectuels qui participent à cet ouvrage collectif sont choqués par le rejet des partis politiques par les manifestants. Les universitaires semblent très attachés à l’imposture de la démocratie représentative et à la bureaucratie des organisations politiques. Pourtant, le rejet des partis par le mouvement révèle au contraire sa lucidité. Tous les partis tentent de récupérer la lutte, d’imposer leurs revendications pour négocier avec le pouvoir. Cette manière de faire de la politique semble décalée et désuète. La chasse aux bureaucrates apparaît comme une initiative pertinente et indispensable de ces nouvelles luttes sociales.

Même l’extrême gauche révèle une « dissociation entre sa forme et la forme que prend le mouvement dans la rue. Non pas tant - comme on pourrait le supposer - à cause de la structure hiérarchisée du parti, mais bien plus en raison d’une différence dans le rythme et le langage qu’exige la politique de la rue », indique un membre du MPL. Les groupuscules gauchistes ne cessent de se référer à leur idéologie militante et refusent d’épouser pleinement le mouvement dans toute sa sponténéité et son son originalité.

 

Les analyses des intellectuels semblent limitées. Il manque un regard de classe sur les luttes aux Brésil. Le “peuple”, les “gens” et les “classes moyennes” masquent les conflits de classe qui peuvent exister et fournir des expliquations sur les diverses formes de lutte. Le MPL regoupe la jeunesse et ne propose qu’une simple description des luttes sans évoquer leur composition de classe, mais aussi leurs limites pour éviter de reproduire toujours les mêmes erreurs.

En revanche, le mouvement au Brésil permet d’observer les mutations de la lutte des classes. L’entreprise n’est plus le seul lieu dans lequel s’exprime le conflit social. Même si les grèves, comme celle dans le secteur des transports en 2014, restent une arme efficace. Mais, pour les jeunes prolétaires, il semble de plus en plus difficile de s’organiser à l’échelle de l’entreprise en raison d’un salariat précaire et atomisé. Surtout, le capitalisme s’étend sur toutes les sphères de l’existence. La logique du capital façonne l’espace et l’urbanisme pour imposer des manières de circuler, de vivre, de se rencontrer.

Si la révolte peut partir d’un point précis, comme le prix du transport, il semble indispensable d’élargir la lutte contre le capitalisme dans sa totalité, et non contre un seul de ses aspects. Ensuite les luttes ne doivent pas se contenter d’interpeller les dirigeants pour aménager et mieux gérer l’existant, mais doivent s’inscrire dans la perspective d’une abolition de la logique du capital. Malgré leurs limites, réformistes et bureaucratiques, seuls les mouvements de lutte et leur dynamique peuvent permettre un dépassement de la civilisation marchande et une transformation qualitative du quotidien.

 

Source : Collectif, Villes rebelles. De New York à Sao Paulo comment la rue affronte le nouvel ordre capitaliste mondial, traduit par Antoine Chareyre, éditions du Sextant, 2014

Extrait publié sur le site de la revue Contretemps

 

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Pour aller plus loin :

 

Vidéo : "Coupe du monde de football 2014 au Brésil : trois vidéos et un appel unitaire", publié sur le site Caméra au point (secteur vidéo de la CNT) le 19 mai 2014

GARAP (Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne), Coupe du monde de football : soupe immonde du capital !, communiqué 30, juillet 2014

Jean-Pierre Garnier, La "ville", épicentre des offensives contre le nouvel ordre capitaliste ?, publié sur le site de la revue Contretemps le 15 mai 2015

Groupe communiste internationaliste, Brésil, protestation sociale et contre-révolution, journal Communisme n°65, juin 2014

Actualité des luttes au Brésil sur le site Squat.net

"Génocide et spectacle", brochure publiée sur le site Infokiosques le 10 juin 2014

Raúl Zibechi, "Quelques éléments sur la situation au Brésil", publié sur le site de l'OCL (Organisation communiste libertaire) le 17 juillet 2013

Raúl Zibechi, "Le cas de Rio de Janeiro. Métropolisation, méga-évènements et accumulation par dépossession", publié sur le site de l'OCL (Organisation communiste libertaire) le 31 janvier 2013

Louisa Acciari et Pierre Odin, « Ce n’est pas une question de centimes ! Il s’agit de nos droits ». A propos du mouvement de contestation au Brésil, publié sur le site de la revue Contretemps le 27 juin 2013

Nicolas Bautès, "La rue brésilienne. retour sur les mouvements sociaux urbains de 2013", publié sur le site Metropolitiques le 9 octobre 2013

Jacqueline Nikiforos, "Pourquoi les Brésiliens se sont révoltés", publié sur le journal en ligne Bastamag le 20 juin 2013

Dossier Luttes urbaines, mis en ligne sur le site du groupuscule Alternative Libertaire le 10 février 2015

Publié dans #Actualité et luttes

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