Jouissance émeutière et révolte érotique

Publié le 14 Janvier 2014

Jouissance émeutière et révolte érotique

Les nouvelles érotiques de Lilith Jaywalker permettent de s'immerger dans l'autonomie désirante. Mais la révolution sexuelle reste à accomplir. 

 

La littérature érotique d’aujourd’hui se révèle très souvent dépolitisée. Les niaiseries de Cinquantes nuances de Grey donnent le ton de la littérature sado maso la plus ringarde. Pourtant la littérature érotique peut aussi s’opposer aux contraintes sociales pour privilégier le plaisir. Cette démarche s’oppose donc radicalement à l’ordre social. Mais le milieu militant actuel se révèle très souvent puritain et préfère se référer à l’idéologie plutôt qu’à la vie. L’antisexisme et le postmodernisme coincé ne font que renforcer cette séparation entre plaisir et politique.

Mais il existe quelques exceptions. Lilith Jaywalker, dans le bien nommé Emeutia Erotika, associe désir d’insurrection et plaisir sexuel. Son recueil de nouvelles se révèle très original.

 

L’autonomie désirante pour érotiser la vie

Dans « Plat du jour », une lycéenne vit avec un étudiant dans un petit appartement. La jeune femme se révèle être une militante maoïste originale. « Le matelas au sol, recouvert d’un imprimé indien, était surplombé d’un poster de Mao affublé des moustaches de Dali », décrit la narratrice. Les maoïstes luttent surtout pour loger des familles et n’hésitent pas à occuper un bel immeuble. Mais l’autonomie désirante fréquente également le quartier. Cette tendance du mouvement autonome s’attache à politiser la vie quotidienne. Le désir devient le moteur de la révolution, mais aussi de la vie.

La narratrice décrit un homme de trente-cinq ans, amant d’une lycéenne, après avoir été l’amant de sa mère. Les trois personnes déjeunent ensemble, sans la moindre jalousie. La narratrice se joint aux deux amants pour une révision du baccalauréat particulièrement érotique et ludique. « Il déplora que Fourier ne soit pas étudié et continuait à philosopher quand je m’aperçu qu’elle lui peloter les couilles », décrit la narratrice. Elle se réjouit quand le couple l’invite dans son squat, et songe à ses désirs pour chacun d’eux. Mais elle doit abandonner ses fantasmes lorsque le jeune couple préfère alors dormir. « Adieu couilles, bites, chattes et nichons, je me retrouvais seule sur le palier avec toutes mes envies », déplore la narratrice frustrée.

Toujours dans le squat, elle rentre dans une pièce. Un homme pour lequel elle n’a aucun désir la déshabille. Elle se laisse faire. Même si cet homme la répugne elle savoure son baiser. « Long et délicieux », précise la narratrice. Elle s’abandonne alors au plaisir. Son dégoût pour ce corps vieux et rachitique ne l’empêche pas de jouir, bien au contraire.

 

La nouvelle « Emeutia Erotica » évoque la manifestation des sidérurgistes à Paris de 1979. La narratrice participe au cortège des autonomes, partisans de l’affrontement avec la police. Certes les sidérurgistes défendent leur travail et ne critiquent pas toujours l’oppression du salariat. Mais ces prolétaires s’affranchissent des bureaucraties syndicales pour privilégier l’action directe.

Cette manifestation du 23 mars 1979 débouche vers une émeute. Des vitres explosent dans l’obscurité des gaz lacrymogènes. Face aux forces de l’ordre, les manifestants doivent s’échapper dans la confusion. « A peine quelques encablures séparait mon crâne nu des premières matraques, dont j’entendais les coups pleuvoir », décrit la narratrice. Mais c’est lorsqu’elle se précipite dans un immeuble bourgeois avec d’autres manifestants que l’action devient la plus intéressante. Lorsqu’un jeune émeutier demande à la narratrice de l’essuyer, un frisson érotique se déclenche. Dans l’obscurité elle ne peut que céder à qon désir, de manière gourmande et sensuelle. « Ivre de foutre et de sang, je sentis monter en moi une folle envie de jouir », décrit l’émeutière. Elle évoque ensuite une scène de plaisir intense.

Les deux amants retrouvent ensuite le cortège de la manifestation. Les ouvriers vivent l’alignement des magasins de luxe comme une provocation et détruisent les vitrines. Cette vision d’émeute ne fait que renforcer le désir érotique.

 

 

Dans « Aux aguets », Sandra rejoint Paris dès ses dix-huit ans. Mais elle est rapidement déçue par l’atomisation et la séparation des individus qui règne dans la capitale. « Espérant trouver la liberté dans cet anonymat, jusqu’ici elle n’y avait rencontré que l’ennui », décrit la narratrice. Mais elle rencontre des squatteurs avec lesquels elle se lie. Elle pratique le vol en compagnie de Minty, une femme longiligne. Lorsque la police semble les surprendre, les deux filles s’embrassent sensuellement. Mais Minty, la femme qui a passionnément étreinte Sandra, se révèle être un homme.

Dans « Paris Vision », la narratrice est une femme de trente ans. Elle pensait pourtant mourir jeune. « Seulement, le jour fatidique vint et avec lui la même furieuse envie de jouir et d’en découdre, s’accommodant mal du néant éternel », exprime la narratrice. Avec Sean, elle entretien un amour fidèle et libre. « L’équation fut simple à résoudre : la fidélité des corps n’ayant rien à voir avec celle du cœur, nous ne nous cacherions rien et nous nous permettrions tout », décrit la narratrice. Cette relation permet de sortir de l’urgence sexuelle et de la séduction permanente pour mieux satisfaire ses désirs. La narratrice peut vivre une relation intense avec Yoann, qui en revanche exige l’exclusivité amoureuse. Cette relation amoureuse repose sur le désir, la sensualité et la spontanéité contre le culte de la performance et des manuels techniques des magasines féminins. « Yoann était un de ses rares amants à savoir que technique et plaisir ne font pas bon ménage. Oublieux des performances, il avait l’intelligence des situations et se montrait toujours merveilleusement inspiré », se réjouit la narratrice.

 

 

                                       

 

La révolution sexuelle est une guerre en cours

Les nouvelles de Lilith Jaywalker tranchent avec le conformisme du petit milieu militant et autonome. Ses récits peuvent choquer les antisexistes et autres gauchistes puritains qui associent le désir et le plaisir à un simple rapport de domination. Au contraire, cette littérature érotique associe l’amour à la liberté. Toutes les normes et les contraintes sociales volent en éclat. L’ambiance insurrectionnelle attise le désir. Le cadre du couple, avec son enfermement et sa routine, est joyeusement démoli. Contre la sexualité marchande, mécanique et formatée, c’est un érotisme sensuel qui s’exprime librement.

Ses récits semblent d’autant plus jubilatoires que le mouvement autonome d’aujourd’hui, loin de l’autonomie désirante héritière des années 1968, s’attache à une défense acharnée de l’ordre moral. Le couple et le patriarcat deviennent des remparts les plus solides contre la domination masculine selon ses gauchistes antisexistes. Les anarcho-citoyennistes refusent d’évoquer la moindre perspective de révolution sexuelle. Ils préfèrent aménager le patriarcat en dénonçant la domination masculine, comme d’autres s’indignent de la gloutonnerie de certains patrons. Ils refusent de remettre en cause le couple, la famille, l’école et toutes les institutions patriarcales qui répriment les désirs. Les autonomes font même de l’amour libre une cible politique à combattre.

Ses idéologues gauchistes adoptent les bonnes vielles manœuvres staliniennes et réactionnaires d’un Clouscard ou d’un Michéa. Ils font semblant de vivre dans un monde d’orgie permanente, alors que la morale sexuelle demeure enracinée, pour proposer un retour au puritanisme. Un petite minorité de traders et de petits bourgeois, et apparemment de petits chefs autonomes, peut vivre effectivement une libération amoureuse. Mais pour le prolétariat, c’est la misère affective et sexuelle qui prédomine.

La révolution sexuelle reste donc à réaliser. Une sexualité conformiste diffuse les normes de compétition et de performance. Ses nouvelles formes d’inhibitions s’ajoutent à celles de la société patriarcale et de l’ordre moral qui reste bien ancrées malgré l’étalage du spectacle pornographique. C’est sans doute la limite des récits de Lilith Jaywalker. La frustration n’est jamais durable et ne fait qu’attiser le désir. Ses nouvelles ne parlent pas de la répression sexuelle toujours présente. En revanche, Lilith Jaywalker ravive le souvenir d’une autonomie désirante qui place le plaisir au centre de la lutte et de la vie.

 

Source : Lilith Jaywalker, Emeutia Erotika. Six nouvelles, Sao Maï, 2013

 

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Contrôle des corps et misère sexuelle

 

Pour aller plus loin :

Blog de Lilith Jaywalker

Sommaires du journal Marge (1974-1979), publiés sur le site Fragments d'Histoire de la gauche radicale le 28 février 2013

Radio : "Marge", un journal, un mouvement, publié sur le site de la radio Canal Sud le 20 novembre 2012

Radio : Interview de Gérald Dittmar, un des fondateurs de "Marge", publié sur le site de la radio Canal Sud le 20 janvier 2013

Radio : Autonomie historique (Paris 1977-1979), publié sur le site Sons en lutte le 5 janvier 2010

Vidéo : Philippe Roizès, Lutter... Ici et maintenant, documentaire diffusé sur La chaîne parlementaire

Sébastien Schiffres, "L'Autonomie désirante", issu d'un mémoire sur La Mouvance autonome en France de 1976 à 1984

Vanina, Réflexions autour de la « libération sexuelle », publié dans le journal Courant alternatif le 20 janvier 2011

Publié dans #Révolution sexuelle

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Papillon 22/08/2017 13:12

Bonjour,

Le lien « défense acharnée de l'ordre moral » est périmé, je pense qu'il s'agissait de ce texte :

https://coutoentrelesdents.noblogs.org/amour-libre-vraiment-et-apres/

Concernant « Papillons, amour libre et idéologie », il me paraît réducteur d'en faire un document voyant dans « l'amour libre une cible politique à combattre ». Il s'agit plutôt d'une réflexion, à mon avis assez bien vue, sur les limites d'un concept qui trop restreint peut juste aboutir à substituer un diktat à l'autre, passant de l'obligation à la prohibition du couple. Un peu le même genre de renversement dans l'aliénation que pointait Ovidie dans « À quoi rêvent les jeunes filles ? »

Ils ont, je trouve, raison de distinguer amour libre d'une part en tant qu'amour entre personnes libres, qui s'aiment sans autres critères que leurs affinités (au lieu de se tolérer pour des questions financières, par exemple), et d'autre part en tant qu'amour sans relation de dépendance interpersonnelle. Cette deuxième version, libérale, est en effet quasiment une contradiction. Qui accepterait de qualifier seulement d'ami quelqu'un qui n'est jamais là que lorsqu'il n'a rien de mieux à faire, ne se met jamais à la place des autres, et refuse de se contraindre en quoi que ce soit pour les aider ? Une preuve d'amour ou d'amitié, c'est s'obliger à faire des choses pour quelqu'un qu'on ne ferait pas pour n'importe qui, parce que sans cela précisément, on n'est pas Saint François d'Assise.

Papillon 23/08/2017 19:24

Oui. Enfin, c'est quasiment les deux injonctions aujourd'hui. Jeune, on est censé « faire des expériences » (référence directe, sans doute, au « be experienced » de la libération sexuelle) et multiplier le nombre de partenaires avant de se poser (la fameuse scène de série/film où un pré-trentenaire dit à un autre qu'il en a marre des coups d'un soir et veut désormais une relation « sérieuse » ) : on se met en ménage, on prend un chat ou un chien, puis on fait des gosses et on devient propriétaires. L'idée étant probablement que mieux on se sera épuisé dans le libertinage juvénile, plus on saura faire preuve de « réalisme » pour ce qui est de rester à la colle, au-delà de toutes les autres contraintes matérielles.

J'ai oublié de signaler une petite coquille, gênante car elle est dans une citation de Lilith Jaywalker, et il ne faudrait pas qu'on croît à une édition négligée : « quand je m’aperçu qu’elle lui peloter les couilles ».

Zones subversives 22/08/2017 13:17

Merci pour ces précisions. Je n'avais pas compris le texte dans ce sens. Je pense également qu'il peut y avoir une dérive libérale de "l'amour libre" avec des relations humaines superficielles. Même si le règne du couple et de la famille traditionnelle me semble plus présent et dévastateur actuellement.