René Crevel, dandy révolutionnaire

Publié le 20 Septembre 2011

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René Crevel, écrivain surréaliste et communiste, exprime une révolte contre l’ordre social mais aussi contre toutes les normes qui régissent la vie quotidienne. Il illustre le projet surréaliste de passionner la vie.

 

 

« Le combat aux côtés des avant-garde, la liberté sexuelle et les tentatives amoureuses, l’usage de la drogue, le recours à l’écriture » résume François Buot pour décrire la vie de René Crevel. Dandy mondain et révolutionnaire communiste, la personnalité de René Crevel échappe à tous les univers sociaux. Cet article ne se penche pas sur la vie littéraire et mondaine de René Crevel mais davantage sur son esprit de révolte contre toutes les formes de contraintes sociales. Cette figure originale du mouvement surréaliste s’attache à concilier poésie et révolution sans lien de subordination de l’une à l’autre.

 

 

Dans le Paris bohème

 

Durant son enfance, René Crevel subit une famille qui réprime tous ses désirs. Cet écrivain ne cessera de dénoncer le modèle de la famille bourgeoise hypocrite et oppressante. Il échappe à cet étouffoir avec ses premières déambulations dans la vie nocturne avec ses multiples spectacles. René Crevel rejoint le lycée de Jeanson-de-Sailly, qu’il décrit comme une prison. « Ouf, laissez-nous souffler au seuil des idées pures. Oui nous promettons de ne pas marcher sur les pelouses, de ne pas jeter de papiers gras dans les allées et de réciter avant le festin de la pensée, en guise de bénédicité, ce qu’il est orthodoxe de savoir et de penser du concept d’autorité », ironise l’écrivain. Mais, durant sa scolarité, il préfère l’indifférence à la révolte. Il suit des études de lettres à la Sorbonne mais n’exprime aucune révolte et la révolution russe l’indiffère. Crevel s’identifie à Gide mais s’enthousiasme pour les mouvements dada et surréaliste.

 

Avec des anciens étudiants en lettres, il crée la revue Aventure avec le soutien d’Aragon, rencontré au cours d’une manifestation des surréalistes. Mais cette revue accueille des contributeurs d’horizons divers qui ne partagent pas toujours l’esprit de la révolte dada. Marcel Arland dénonce l’« anarchie » de dada et insiste sur « le besoin incessant d’une règle morale, d’une doctrine ». Arland participe à L’Université de Paris, un journal étudiant corporatiste, mais fait découvrir ainsi les écrivains de la littérature moderne. René Crevel s’immerge dans la vie nocturne avec sa musique et ses alcools forts. Il participe également aux séances d’hypnoses avec le groupe d’André Breton. Mais il estime que ses réunions s’arrêtent trop tôt. René Crevel participe à de nombreux journaux et revues. Il se rapproche à nouveau de Tristan Tzara qui aspire à relancer dada pour rompre avec les milieux littéraires. Tzara organise un spectacle, avec poèmes et conférences. Mais il demande la présence de la police pour expulser les surréalistes. L’aventure dada s’achève en mascarade policière puis en bagarre générale.

 

 

Vers le surréalisme

 

René Crevel se laisse bercer par ses rencontres et sa curiosité. Il fréquente des personnes qui proviennent de milieux très différents. Il découvre le désir homosexuel dans les soirées des bars populaires qui lancent les débuts du jazz. Mais il fréquente aussi les soirées mondaines du comte de Beaumont, admirateur des artistes d’avant-garde. Tzara et ses pièces de théâtre suscitent toujours son admiration. Mais Crevel est inséré dans le milieu littéraire parisien qui attire les foudre des surréalistes. Le jeune écrivain admire Jean Cocteau, écrit dans les Nouvelles littéraires, et figure presque au sommet de la galaxie Gallimard avec son livre Détours publié dans la collection de la NRF. René Crevel dénonce le goût d’André Breton pour les querelles littéraires mais plusieurs de ses amis rejoignent les groupe surréaliste. « La révolte le distrait, mais la politique l’ennuie » estime son biographe François Buot. Pourtant, René Crevel rejoint le groupe surréaliste en 1924. Il reste sceptique par rapport à l’écriture automatique mais l’enquête sur le suicide le convainc sur l’intérêt des surréalistes pour les grands enjeux de la vie. La révolution surréaliste, fondée en 1924, publie un premier numéro animé par Pierre Naville et Benjamin Péret.

 

Les surréalistes tentent de se rapprocher des intellectuels communistes de la revue Clarté. Mais Louis Aragon dénonce « Moscou la gâteuse » et se désintéresse de l’action politique en 1925. Cet écrivain retournera sa veste pour devenir un bibelot de plus sur l’étagère des vieilleries staliniennes. Le numéro 2 de La révolution surréaliste intègre une enquête sur le suicide, sujet qui passionne Crevel. En revanche il reste indifférent à l’appel « Ouvrez les prisons, licenciez l’armée ». De même, il reste à l’écart du numéro 3 de La révolution surréaliste émaillée par différentes lettres ouvertes aux recteurs des universités, aux médecins-chefs des asiles de fou, au pape, aux écoles de bouddha et au dalaï lama. Antonin Artaud définit alors le surréalisme comme un « moyen de libération totale de l’esprit ».

 

 

Le combat révolutionnaire

 

Plusieurs textes, d’une « ardeur insurrectionnelle » sont publiés dans La révolution surréaliste pour attaquer l’armée, la religion et toutes les autorités établies. Mais Crevel demeure distants par rapport aux scandales et aux textes politiques.

Cependant, la guerre du Rif au Maroc le fait changer d’attitude. Les communistes et les surréalistes rédigent un appel commun. René Crevel s’enthousiasme pour cette opposition à la guerre coloniale. Lui qui cherche toujours une raison de vivre trouve un moyen de défendre les Africains en attaquant la bourgeoisie qu’il déteste. Dans le numéro spécial de Clarté il préconise « quelque dynamite capable de réduire en miettes les institutions et les méthodes de notre cher pays ».

En 1926, René Crevel publie Mon corps et moi. Il devient le symbole d’une génération qui a grandi avec la guerre. L’absurdité du capitalisme et de la science plonge ses jeunes écrivains dans un nihilisme et une quête de sens désespérée. Crevel apprend qu’il est atteint de tuberculose et sera hanté par la mort et la maladie jusqu’à la fin de sa vie.

 

Dans les débats au sein du groupe surréaliste, René Crevel se rapproche des positions de Paul Eluard: le combat politique est nécessaire mais ne doit pas se faire au détriment des expériences littéraires. René Crevel est également lié au peintre Max Ernst et à son individualisme libertaire. Il rejette la discipline et le tempérament autoritaire d’André Breton, bien qu’il partage souvent ses idées. « La révolution surréaliste se proposait des buts bien plus largement libertaires que tout mouvement strictement politique » résume Crevel.

En octobre 1927, il publie Babylone qui critique la famille et le monde des petits bourgeois. Tout ce qui génère la soumission et l’ennui devient la véritable cible. Dans L’Esprit contre la raison, René Crevel critique les écrivains académiques « obsédés par les problèmes de forme ». Il dénonce une société des lettres largement assoupie et préconise « l’audace en littérature ». Il se rattache évidemment à l’expérience surréaliste avec la libération de l’usage des mots et la puissance de l’imagination. Crevel se passionne pour la peinture surréaliste de son ami Max Ernst mais aussi pour le cubisme de Picasso.

René Crevel se désintéresse de la politique. « Tous les étendards sont faits pour nous dégoûter des couleurs » résume Crevel. Le noir devient la seule couleur politique attirante, car l’anarchie incarne la révolte absolue.

 

 

Surréalisme et révolution

 

Mais, sous l’impulsion d’André Thirion, les surréalistes se rapprochent davantage des communistes. René Crevel y semble favorable car le Parti Communiste défend les peuples coloniaux. Certes Pierre Naville dénonce l’URSS mais les différents personnels avec André Breton l’emporte sur le débat politique. René Crevel lit avec passion Le Second manifeste du surréalisme. Crevel se réjouit de la reconnaissance d’une question sociale et du rejet d’une société qui repose sur l’exploitation du plus grand nombre. Les surréalistes se positionnent du côté des révolutionnaires qui veulent abattre cet ordre social. Mais Crevel s’attache à la position de Breton qui défend le combat politique sans abandonner l’expérience surréaliste. Le simple activisme politique ne doit pas remplacer l’expérimentation constante. La création d’une nouvelle revue, Le surréalisme au service de la révolution, confirme le rapprochement avec le Parti communiste. Le groupe de Breton tente, comme indiqué dans un tract de « préparer le détournement définitif de toutes les forces intellectuelles aujourd’hui vivantes au profit de la fatalité révolutionnaire ». Ce qui séduit Crevel et les surréalistes dans le PC, ce n’est pas uniquement la défense aveugle de l’URSS. Le PC est alors considéré comme un petit parti intransigeant dans sa guerre déclarée à la société capitaliste, en impulsant des grèves dures et des batailles de rue.

 

 

La révolte poétique

 

Aragon et Sadoul se rendent en URSS, mandatés par Breton au Congrès des écrivains. Tous deux affirment se placer entièrement au service de l’URSS et abandonnent leur indépendance. René Crevel estime qu’ils ont trahis le surréalisme au profit d’organisations politiques. Pour lui, le combat politique n’empêche pas l’indépendance. Dans Le Clavecin de Diderot, publié en 1932, il dénonce à nouveau la société bourgeoise de manière virulente.

A Barcelone, hébergé par le peintre Dali, il participe à une conférence. « Le surréalisme: pas une école, un mouvement, donc ne parle pas ex cathedra mais va à la connaissance appliquée, à la Révolution (par un chemin poétique) » explique Crevel. Sur le plan politique, Breton et ses amis participent à la lutte anti-coloniale délaissée par le PC. Crevel n’est pas présent à Paris mais envoie un texte virulent, plutôt libertaire. « Bientôt le nègre exaspéré entrera dans la mêlée, sans pitié pour la féodalité colonisatrice et missionnaire des visages pâles » prédit-il. Le « spectre solitaire, famélique de l’anarchie » commence à hanter les dirigeants selon lui. Le drapeau de la révolution doit être « noir sur ciel exsangue » et le surréalisme s’apparente à un « bouquet de forces et d’idées les plus et les mieux subversives ». Dans « La rédemption nouvelle », court manuscrit non publié, il précise sa conception du surréalisme. Cette force nouvelle brise tous les tabous et les oppression et dépasse les enjeux strictement littéraires. Une nouvelle manière de vivre et un sens nouveau donné à l’existence deviennent les véritables enjeux. L’assouvissement des désirs et le dépassement de soi incarnent la raison de vivre. Dans les années 1930, sa plume demeure toujours aussi radicale.

 

 

La révolution totale

 

En 1932, l’affaire Aragon bouleverse le mouvement surréaliste. Aragon publie un poème de solidarité avec l’URSS qui s’achève par « feu sur les ours savants de la social-démocratie ». Aragon est attaqué en justice par le Ministère de l’Intérieur. Les surréalistes défendent alors Aragon, malgré leurs réserves sur l’URSS. Mais le PC dénonce ce poème et Breton critique alors violemment le PC. Aragon se range du côté du PC alors que Breton et Crevel défendent le surréalisme.

Ce mouvement entend « ne sacrifier ni le rêve à l’action, ni l’action au rêve […] il y a d’essence romantique travaillée à leur synthèse » souligne Crevel dans Le Clavecin de Diderot. Il s’engage entièrement dans le combat pour une révolution totale et dénonce tout ce qui opprime l’individu. Il attaque, l’école, l’université, la famille.

 

La personnalité de Crevel s’apparente à celle de Daniel Guérin, également révolutionnaire et homosexuel. Mais Guérin semble gêné par les textes de Crevel, souvent imprégnés d’une fascination pour la mort, alors que lui préfère proclamer la vie. Mais Crevel partage les mêmes certitudes que Guérin sur l’importance de la liberté et du désir. « Rien de ce qu’on a coutume de nommer un vice ne m’a jamais emprisonné ni même arrêté. Contradictoires dans le temps, toutes mes soifs (soifs corporelles, soifs d’alcool, soifs de drogues, d’eau pure et d’encre) ont pourtant réussi à construire (davantage comme un tourbillon, il est vrai, que comme un temple grec) cette synthèse qu’est ma vie » résume Crevel.

 

 

La désillusion de l’URSS

 

Crevel soutien toujours l’URSS. Mais les surréalistes ne partagent pas son enthousiasme et sont exclus par les communistes de l’Association des écrivains révolutionnaires (AEER). Crevel se rallie encore à Breton contre l’autoritarisme des bureaucrates bolchéviques. En 1934, Crevel s’engage pleinement dans les luttes communistes et semble s’éloigner de Breton. Mais il demeure toujours surréaliste. Il rejette le réalisme socialiste, une forme d’académisme prolétarien incarnée par Nizan. L’envoyé spécial de Monde au Congrès des écrivains communistes se réjouit de la « dénonciation des œuvres décadentes de la littérature bourgeoise, des histoires d’amour pornographiques » et encense « les grandes œuvres de l’humanité travailleuse ». Les communistes orthodoxes expriment une conception de la littérature et de la vie très éloignée des aspirations de l’écrivain révolté. Cependant, Crevel tente de concilier poésie surréaliste et engagement révolutionnaire. Il demeure fidèle à Breton et à son mouvement.

 

Crevel déchante par rapport à l’URSS qui réprime l’homosexualité. « Dès qu’il y a puritanisme, il y a danger pour la révolution, puisque le puritanisme étant un effet sexuel de la réaction, cette réaction là risque fort d’en entraîner d’autres » explique Crevel dans un courrier. Mais il n’affiche pas publiquement ses doutes. En 1935, il demeure proche de Tristan Tzara. « Il n’est pas nécessaire de renoncer à la poésie pour agir comme révolutionnaire sur le plan social, mais être révolutionnaire est une nécessité inhérente à la condition de poète » affirme Tzara qui partage cette idée avec Crevel.

 

 

René Crevel apparaît comme l’enfant terrible du surréalisme. Il se méfie de l’écriture automatique et du récit des rêves qui tentent de retranscrire l’imaginaires avec de simples techniques.

Il semble proche des positions politiques de Breton dont il partage une même conception du monde et de la vie. Cependant, Crevel n’apprécie pas l’autoritarisme de Breton, ainsi que son moralisme qui condamne les plaisirs et la fête, voire l’homosexualité. Mais Crevel incarne l’esprit surréaliste. « Un jour la vie elle-même ne sera peut-être plus asservie à ce qu’on représente couramment comme les nécessités pratiques » écrit Breton qui résume ainsi la pensée de Crevel. La révolution sociale ne suffit pas, il est indispensable de transformer tous les aspects de la vie.

 

 

Pour aller plus loin:

 

François Buot, Crevel, Grasset, 1991

Les textes de René Crevel

René Crevel sur Wikisource

 

 

 

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Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Avant-gardes artistiques

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