Le manifeste et la révolte poétique

Publié le 28 Mars 2013

Le manifeste et la révolte poétique

Le manifeste, prisé par les avant-gardes artistiques, exprime un refus de l’existant et un souffle poétique. 

 

La revue Lignes, fondée par Michel Surya, s’attache à concilier la radicalité politique avec une sensibilité artistique et littéraire. Des numéros portent sur l’actualité immédiate. D’autres s’inscrivent dans une réflexion plus large pour penser la radicalité politique.

Le numéro 40 de la revue Lignes s’intitule « Le manifeste. Entre littérature, art et politique ». Serge Margel ouvre la série de contributions. Ce philosophe étudie notamment la pensée du poète Antonin Artaud, l’enfant sauvage du mouvement surréaliste. Le manifeste « invente une nouvelle forme d’action », selon Serge Margel. Ce type d’intervention permet de faire exister un collectif politique, artistique ou littéraire. « Le manifeste aura joué ce rôle, décisif, d’inscrire dans l’histoire une force de rupture, qui ouvre l’horizon d’une autre histoire », résume Serge Margel. Le manifeste demeure souvent associé aux avant-gardes artistiques. Pourtant, cette nouvelle forme d’écriture de l’histoire peut dépasser la forme du texte pour adopter un style cinématographique ou artistique. 

 


                      Lignes #40 Le manifeste : entre littérature, art et politique - COLLECTIF

 

Les manifestes historiques

 

Christophe Kihm évoque différents manifestes comme celui du futurisme et du cubisme. Mais c'est le mouvement Dada qui produit les textes les plus percutants. « Que chaque homme crie : il y a un grand travail destructif, négatif, à accomplir. Balayer, nettoyer », écrit Tristan Tzara en 1918. Une puissance du négatif s’affirme dans une rupture avec l’histoire, mais aussi avec le manifeste. Pour Dada, « l’art serait alors le lieu d’un nouveau partage ayant pour seul mot d’ordre la ruine des hiérarchies et des valeurs », observe Christophe Kihm. 

Le mouvement dada apparaît comme un collectif dans lequel chacun peut exprimer sa singularité, contre toutes les formes d’académisme et de conformisme. « Ainsi naquit DADA d’un besoin d’indépendance, de méfiance envers la communauté », écrit Tristan Tzara. Son Manifeste de 1918 se présente comme un anti-manifeste qui fait l’apologie de la négation et de la contradiction. Toute action et son contraire peuvent être réalisées. « De l’axiome affirmant l’équivalence des contraires, se déduit un bouleversement des valeurs qui libère une manière d’être au présent et à lui seul, intensément », résume Christophe Kihm. La liberté et la spontanéité sont vivement encouragées. L’art s’identifie désormais à la vie. « Liberté: DADA, DADA, DADA, hurlements des douleurs crispées, entrelacement des contraires et de toutes les contradictions, des grotesques, des inconséquences: LA VIE », écrit Tristan Tzara. 

L’expérimentation de nouvelles formes de collectifs doit permet de relier l’art et la vie. « Le monde commun qui se dessine à l’horizon du manifeste est donc le produit d’un désir collectif, celui d’un groupe d’artistes, mais il est autant, sinon plus, le désir d’un projet collectif, celui d’une communauté à venir », analyse Christophe Kihm. Le manifeste témoigne de la puissance de l’action qui porte ce désir de projet collectif. Mais le manifeste ne cherche pas à rallier un grand nombre de personne. « Car l’important n’est pas de se compter. L’essentiel est de se procurer, avec l’art, des moyens pour répandre ce désir », décrit Christophe Kihm. L’art doit permettre d’intensifier la sensibilité esthétique pour libérer l‘imagination et les désirs. Cette démarche esthétique doit alors créer « une nouvelle manière d’être au présent qui ouvrirait la possibilité d’un monde nouveau », résume Christophe Kihm. 

L’art et l’action se confondent pour lutter contre la société de son temps. « Désir de collectif et croyance dans les puissances de l’action, désir de transformation et croyance dans les puissances de l’art : telle est l’équation que l’on peut retenir du manifeste », résume Christophe Kihm. 

 

« Un manifeste est un rapport entre un dire et un faire. Ce qu’il énonce, il doit en même temps, d’une certaine manière, le faire », estime Bastien Gallet. Le manifeste revêt une dimension performative et porte une promesse d’action. 

Un cri ou une action peut s’apparenter à un manifeste. Cette protestation affirme la liberté et commence la lutte pour la liberté. 

 

François Bovier évoque les Manifestes cinématographiques et les films conceptuels. Le cinéma apparaît comme un porte-voix et un amplificateur indispensable aux avant-gardes attachées au scandale. Le film peut également apparaître comme un support d’expression primitif qui favorise l’expression de l’automatisme et de la spontanéité. 

Le film Entr’acte de Picabia, en 1924, vise à choquer, à faire émerger de nouvelles sensations. Ce film s’apparente à « une gifle au goût du public » selon Picabia. Ce cinéma « rompt avec le phénomène d’absorption du spectateur dans le film pour en revenir au sens et à la sensation », résume François Bovier. 

Le mouvement lettriste s’attache à une phase destructrice du cinéma. Gil Wolman réalise L’Anticoncept en 1952. Différentes scènes sont juxtaposées sans cohérence. « Des bribes de situations se déploient à travers des syntagmes verbaux et nominaux, sans qu’aucune image d’ensemble ne soit reconstituable, à l’image d’une vision kaléidoscopique: des scènes d’amour, des scènes quotidiennes et des scènes violentes (suicide, mort, mutilation) sont laissées en suspens », décrit François Bovier. 

Ses artistes partagent une conception politique du cinéma comme un espace d’expérimentation qui articule le jeu et la créativité. 

 

 

                            Affiche, Vivons dans le monde que nous inventons

 

Les nouveaux manifestes contre l’aliénation moderne

 

Éric Chauvier propose de réactiver la sensibilité des avant-gardes artistiques pour critiquer le désert de l’urbanisation. Cet anthropologue évoque la modernisation des villes, à travers l’exemple de Bordeaux. Avec le phénomène de gentrification, les loyers augmentent et la vie populaire des centres villes disparaît. A Bordeaux ce processus s’accompagne par l’imposition d’un grand projet urbain, la LGV (ligne grande vitesse). Bordeaux « décline le paradigme de la ville réifiée dans sa vision prétendument la plus « sexy » ( l’usage de ce mot est désormais décomplexé), la plus avant-gardiste et la plus universelle », décrit Éric Chauvier. Bordeaux s’apparente à une « ville-monde », selon l’expression de la sociologue Saskia Sassen. Mais ses évolutions assèchent l’expérience quotidienne dans la ville. 

La culture et la consommation colonisent l’espace urbain pour imposer un mode de vie standardisé. A Bordeaux le quartier Saint-Michel abrite une population d’origine immigrée et populaire. Ce quartier est désormais investi par les projets immobiliers, mais aussi les artistes et les bars branchés. La culture populaire, authentique et subversive, disparaît alors progressivement. 

Les zones pavillonnaires se caractérisent par le mode de vie standardisé du petit bonheur conforme. « Cette vie sans stimuli est en partie due à l’incorporation de l’aliénation dans un vécu impossible à verbaliser », analyse Éric Chauvier. L’absence de bars, d’un centre ou de lieux de rassemblement limitent les relations humaines. « Le périurbain « mou » est condamné à vivre de façon standardisé: transports, consommation de marchandises, de culture, etc », résume Éric Chauvier. Le modèle de la ville objet vise à étouffer toute forme de contestation. 

La logique culturelle impose « la vie mutilée et factice de la ville-centre », selon Éric Chauvier. Il propose alors un Manifeste pour le réchauffement de la ville. Contre un espace urbain aseptisée, l’ouverture à la rencontre spontanée semble essentielle. « Ce serait la condition pour que l’on retrouve la ville à hauteur du vécu de tous et de chacun », estime Éric Chauvier. 

 

Naïma Hachad évoque les révoltes dans les pays arabes. L’embrasement de la Tunisie et de l’Égypte semble spontané. La révolte n’est pas encadré par la moindre organisation, parti ou syndicat. Mais, comme tous les intellectuels bourgeois et conformistes, Naïma Hachad insiste sur le geste de Bouazizi qui s’est suicidé. Cet évènement aurait déclenché la révolte en Tunisie. Mais, dans le monde réel, il s’agit surtout d’un geste de résignation et de désespoir. Pour Jean-Paul Galibert, le suicide peut même être considéré comme un nouveau mode de gestion du capitalisme. Le véritable geste, qui peut s’apparenter à un manifeste, c’est le jet de projectile sur les forces de l’ordre. La révolte n’est pas déclenché par Bouazizi mais par les premières émeutes qui se propagent progressivement. Surtout, les intellectuels et les bureaucrates préfèrent les héros, les leaders ou les victimes, plutôt que les foules anonymes qui affrontent le pouvoir de manière plus difficile à identifier et à encadrer. Ce qui caractérise les révoltes c’est surtout les visages masqués, les émeutes, l’affrontement avec la police et les flammes qui embrasent la rue. Mais cette violence semble inacceptable pour les classes dominantes qui préfèrent évoquer une « révolution pacifiste » sur facebook et le suicide de Bouazizi qui apparaît comme une violence bien plus inoffensive pour l’État et la police. 

La revue Lignes n’évoque pas les multiples manifestes écrits par les mouvements d’occupation des places. Mais les révoltes sociales actuelles peuvent également attiser un désir de créativité contre les contraintes et les normes sociales. 

Éva Yampolsky se penche sur les nouvelles formes de manifestes à l’ère du numérique. Ses textes deviennent plus individuels et ne sont pas des appels à l’action. Le manifeste ne désigne plus un appel à renverser l’ordre établi et à bouleverser tous les aspects de l’existence mais renvoie « à la manière dont un individu se positionne par rapport à sa propre vie », indique Éva Yampolsky. 

 

 


        

 

Les manifestes des avant-gardes artistiques

 

Serge Margel se penche sur les manifestes des avant-gardes artistiques. Il évoque le manifeste futuriste de Marinetti, de 1909, le manifeste dada de Tzara, de 1918, et le premier manifeste du surréalisme de Breton, de 1924. Ses manifestes affirment une rupture politique et esthétique. L‘art et la révolution sont étroitement liés. « Il n’est pas nécessaire de renoncer à la poésie pour agir comme révolutionnaire, mais, être révolutionnaire est une nécessité inhérente à la condition du poète », estime Tristan Tzara. Ces manifestes artistiques et littéraires peuvent représenter d’autres manières de vivre et de penser la politique. Le manifeste marque une rupture avec les normes, les conventions et avec le contexte social et politique. 

Ses textes doivent également introduire de la nouveauté. « Le « nouveau » est une action, qui non seulement procède par l’invention d’autres formes d’expérience, ou d’expérimentation, de nouveaux usages de la langue et de la voix, des corps et des images, mais encore qui questionne cette action », décrit Serge Margel. Les avant-gardes multiplient les mouvements artistiques, les revues, les interventions publiques souvent provocatrices. Les ouvertures de clubs remplacent les salons bourgeois. André Breton insiste sur la révolte portée par le mouvement surréaliste. « La révolte absolue, l'insoumission totale, sabotage en bonne et due forme », devient l’horizon surréaliste selon Breton. Le poète estime même que « tous les moyens sont bons pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion ». 

Le manifeste proclame la nouveauté pour attaquer l’ordre social. « C’est la légitimité des critères et des normes qui se voit renversée, anéantie », souligne Serge Margel. Le manifeste incarne surtout une force de rupture. « Dada invente de nouveaux points de vue », précise Tristan Tzara. Le manifeste permet une rupture avec l’existant pour inventer un espace d’expression et de créativité. 

 

Le mouvement dada diffuse de nombreux tracts et affiches. Il valorise la provocation, les soirées à scandale et l’exposition dans des lieux inattendus. Les manifestes dada se multiplient pour affirmer la singularité de chaque créateur. « Tous ses textes s’énoncent non seulement comme des performances, des actions orales et publiques, mais surtout comme des actes performatifs qui mettent en scène leur propre discours », décrit Serge Margel. Le manifeste affirme une rupture mais exprime également une stratégie et la création d’une nouveauté. « Dada est une quantité de vie en transformation », écrit Tzara en1920. 

Le manifeste introduit un nouveau rapport sensible au monde et favorise une ouverture des possibles. « Il fait voir la vie quotidienne autrement, dans sa transformation, dans sa crise, son aliénation, technique, économique et marchande », décrit Serge Margel. La créativité doit permettre d’exprimer ses désirs pour rendre la vie passionnante. Pour le poète Richard Huelsenbeck, « le dadaïsme conduit à de nouvelles possibilités extraordinaires et à de nouvelles formes d’expression dans tous les domaines de l’art ». 

Les avant-gardes artistiques s’attachent à « faire surgir de nouvelles possibilités d’existence, d’autres formes d’expériences », indique Serge Margel. C’est la réalité historique qui doit être radicalement transformée pour atteindre « un point sublime », selon l’expression de Breton dans L’amour fou. Ce point d’indifférence « permet d’opérer directement sur la vie aliénée , divisée, en inventant de nouveaux régimes de réalité, de nouveaux possibles, de nouveaux horizons de sens, de plus grandes quantités de vie aussi, créant un autre rapport à l’espace, au temps, comme à l’histoire », décrit Serge Margel. Changer la vie, intensifier l’existence, permet de transformer la réalité sociale. 

Contre le délitement postmoderne, le manifeste affirme une nécessité de rupture avec l’existant. Contre les normes et les contraintes sociales, le manifeste favorise une libération de l’imagination et des désirs. La créativité, le plaisir, la passion doivent permettre de changer la vie pour transfromer le monde. 

 

Source : Revue Lignes n°40, « Le manifeste. Entre littérature, art et politique », février 2013

 

 

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