La révolution allemande de 1918

Publié le 21 Avril 2018

La révolution allemande de 1918
En 1918, l'Allemagne connaît une révolte spontanée. Cet épisode nourrit la réflexion sur l'auto-organisation des prolétaires et sur la répression des luttes par le pouvoir de gauche.

 

La révolution allemande de 1918 reste méconnue. L’assassinat de Rosa Luxemburg par la gauche au pouvoir permet d’en faire une révolte mythique. Les membres du même parti se retrouvent des deux côtés de la barricade. Pourtant, cet épisode reste mal connu. Sebastian Haffner propose une histoire de ce moment dans le livre Allemagne, 1918 : une révolution trahie.

 

                                            couverture

 

Social-démocratie et révolte spontanée

 

Le mouvement ouvrier allemand apparaît particulièrement puissant. Le parti social-démocrate (SPD) parvient à s’imposer pendant l’empire de Bismarck. Il devient progressivement une force politique incontournable. « De 1890 à 1914, il n’a plus été révolutionnaire qu’en paroles : en secret il avait commencé à se considérer comme une composante de l’Allemagne wilhelminienne », décrit Sebastian Haffner. Les sociaux-démocrates n’aspirent plus à changer l’ordre social, mais à conforter leur place dans cette société. Guillaume II favorise les libertés publiques et le mouvement ouvrier s’éloigne de l’horizon révolutionnaire. C’est le parlementarisme qui doit permettre d’améliorer la société. « Mais le SPD de 1914 n’ambitionnait plus de renverser l’Etat existant : il aspirait simplement à élargir ses propres possibilités dans le cadre de cet Etat, par le moyen d’une alliance avec les libéraux et le Centre », décrit Sebastian Haffner. La guerre renforce cette normalisation du SPD.

Le 29 septembre 1918, le parti social-démocrate accède au pouvoir. Mais il doit gérer la défaite militaire. Les chefs de l’armée allemande ne veulent pas assumer l’humiliation de la débâcle. Une Allemagne démocratique doit également favoriser une négociation avec les vainqueurs. La révolution allemande n’éclate pas contre le pouvoir social-démocrate. C’est au contraire pour prévenir une contre-révolution que des marins se révoltent. Mais leur mouvement prend de l’ampleur et ne rencontre aucune résistance.

Des conseils d’ouvriers et de soldats se multiplient. « Le spectacle était partout le même : grands cortèges dans la rue, larges assemblées sur la place du marché, scènes de fraternisation où se côtoyaient bleus de travail, uniformes et vêtements civils », décrit Sebastian Haffner. Néanmoins, les conseils ne sont pas des cadres de délibération collective. Leurs représentants sont désignés par acclamations et sont souvent des militants du SPD. Pourtant, le mouvement spontané menace les autorités. Les dirigeants allemands s’inquiètent de cette révolte. Friedrich Ebert, président du SPD, aspire au retour à l’ordre. Il s’inquiète de voir ses militants passer du côté de la révolution.

 

  

 

Mouvement de masse et modéré

 

Les dirigeants allemands ne peuvent pas écraser la révolution. Ils décident donc de l’étouffer. L’empereur proclame sa démission tandis qu’Ebert est nommé chancelier. Des révolutionnaires tentent de donner une autre tonalité au mouvement. Karl Liebknecht dirige l’USPD, une scission de gauche du SPD. Il propose une République sociale, mais son petit parti semble peu organisé. En revanche, des ouvriers révolutionnaires préparent une insurrection. Ils occupent le Reichstag et organisent un Parlement révolutionnaire. Ils nient le gouvernement légal et organisent un pouvoir des conseils ouvriers. Ils veulent désigner des représentants pour structurer un conseil des commissaires du peuple. Ebert ne peut pas réprimer ce mouvement puisque les soldats refusent de tirer. Mais il peut en prendre le contrôle. Ebert peut devenir commissaire du peuple et prendre à nouveau les commandes. « S’il voulait encore empêcher la révolution, il devait faire semblant de se mettre à sa tête », souligne Sebastian Haffner.

L’ambiance n’est plus à la révolution et à la colère. Mais plutôt à l’unité des partis de gauche. Le discours d’Ebert va dans ce sens. Il devient commissaire du peuple et accepte de gouverner avec des indépendants. Les conseils restent sous influence du SPD. Les révolutionnaires y sont largement minoritaires. Mais ce pouvoir populaire est encore jugé trop menaçant par la direction social-démocrate. Ebert accepte alors l’entrée des militaires dans Berlin pour restaurer l’ordre bourgeois. L’armée désigne Ebert président de la République allemande.

La Division de marine populaire, qui assure la fonction de garde populaire, réclame une prime de Noël. Ebert envoie les troupes du gouvernement pour réprimer les marins. Mais la Division populaire assure sa victoire au combat, malgré de nombreux morts. Cet épisode sanglant marque un tournant. Les indépendants refusent de se maintenir au gouvernement. Le groupe Spartakus sort de l’USPD pour fonder le KPD.

 

        

 

Écrasement social-démocrate

 

En janvier 1919, les ouvriers de Berlin se révoltent de manière spontanée. Ce n’est pas une insurrection spartakiste. Ce sont des ouvriers sociaux-démocrates qui se soulèvent sans perspective révolutionnaire. Néanmoins, cette révolte est écrasée dans le sang par le gouvernement. Les ouvriers sociaux-démocrates considèrent Ebert et leurs dirigeants comme des traîtres. Mais ils ne s’affichent pas pour autant spartakistes. Ebert a remporté la bataille de Berlin et Noske prépare la contre-révolution avec ses corps francs.

L’assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg incarne la contre-révolution. Mais ces figures politiques ne jouent pas un rôle décisif dans les événements. Ils refusent la posture de leaders révolutionnaires qui encadrent les masses, contrairement à Lénine ou Trotsky. Karl Liebknecht joue le rôle d’agitateur. Rosa Luxemburg propose des analyses critiques sur les événements dans le journal Die Rote Fahne. Mais ses idées restent peu influentes. Les corps francs permettent la répression du mouvement. Ebert, pour défendre l’ordre social fait appel à des troupes de chocs dirigées par des futurs nazis.

Les militaires veulent alors prendre le pouvoir et imposer une dictature. Ebert voit les forces contre-révolutionnaires se retourner contre lui. Il retrouve alors son discours radical et appelle à la grève générale. Mais il préfère s’exiler. Néanmoins, un mouvement de grève spontané éclate en mars 1920. Les ouvriers sociaux-démocrates s’opposent à cette menace militaire. Le mouvement ne se veut pas révolutionnaire mais vise à défendre le gouvernement civil contre le pouvoir militaire. De nouvelles élections sont organisées. Mais le SPD s’effondre. Une longue période de gouvernements du bloc bourgeois commence.

 

              

 

Paradoxes d’une révolution

 

Le livre de Sebastian Haffner permet de décrire cette révolution allemande qui reste un épisode méconnu de l’histoire du mouvement ouvrier. Le journaliste insiste sur la dimension spontanée de cette révolution. Aucun chef ou dirigeant ne se distingue. Même le rôle des révolutionnaires spartakistes doit être relativisé. Ce sont les ouvriers eux-mêmes qui décident de lancer un mouvement de révolte.

Mais cette révolution reste portée par des ouvriers sociaux-démocrates. Ils s’opposent à l’empire et au pouvoir militaire pour obtenir davantage de libertés et de démocratie. En revanche, ils ne désirent pas une révolution sociale. Ce ne sont pas les usines qui sont occupées, mais les administrations et les casernes. L’appropriation des moyens de production n’est pas mise en œuvre. Les ouvriers restent même légalistes et respectueux de la social-démocratie. Le mouvement cherche à influencer la politique de l’Etat mais pas à renverser l’ordre social.

 

Les conseils ouvriers permettent une auto-organisation à la base. Mais ils ne prétendent pas remplacer les structures de l’Etat. Au contraire, ces conseils désignent des dirigeants sociaux-démocrates et modérés. Ils deviennent des organes de base mais ne construisent pas leur autonomie politique. Ils n’élaborent pas eux-mêmes leurs propres perspectives et ne visent pas à réorganiser la production. Au contraire, ces conseils ouvriers ne cessent de faire confiance au pouvoir social-démocrate.

La révolution allemande montre l’importance de la spontanéité. Mais aussi sa limite. L’auto-organisation des prolétaires doit s’accompagner de perspectives révolutionnaires pour ne pas se fourvoyer. Les conseils ouvriers doivent s’inscrire dans une rupture avec le capitalisme et l’Etat. Ils doivent devenir des espaces de discussions, de réflexions et de décisions. Les conseils ouvriers doivent ainsi devenir les organes de base d’une nouvelle société, et non pas les supplétifs d’un pouvoir social-démocrate.

 

Source : Sebastian Haffner, Allemagne, 1918 : une révolution trahie, traduit par Rachel Bouyssou, Agone 2018 (Complexe, 2001)

 

Articles liés :

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Une histoire de l'autonomie des luttes

Le marxisme critique de Karl Korsch

 

Pour aller plus loin : 

Radio : Thomas Snégaroff, 9 novembre 1918 : l'Allemagne devient une république, publié sur le site de France Info le 27 mai 2014

Compte rendu de Georges Ubbiali publié sur le site de la revue Dissidences le 10 mars 2018

Compte rendu publié sur le site Palimpsestes le 13 novembre 2011 

Paul Vaute, L'Allemagne du rouge au noir, publié dans le journal La Libre Belgique le 23 octobre 2001

1918, la Révolution allemande, publié sur le site Communisme, violence, conflits le 4 février 2013

 

Introduction à la présentation des différents textes écrits par les "radicaux de gauche" pendant la période 1890-1918, publié sur le site Archives Autonomies le 22 mai 2014 

Pierre Broué, Révolution en Allemagne, publié sur le site Marxists.org

Sylvestre Jaffard, La révolution perdue, publié sur le site de la revue Contretemps le 17 septembre 2015 

Paul Mattick Jr., Une révolution à ne pas oublier 2018 : centenaire de la République des conseils en Allemagne, publié sur le site de la revue Jef Klak le 23 novembre 2018

Publié dans #Histoire des luttes

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