La révolte des esclaves à Saint-Domingue

Publié le 3 Février 2018

Toussaint Louverture (2012)

Toussaint Louverture (2012)

L'esclavage n'a pas été abolit grâce à la générosité des démocraties occidentales. Ce sont les esclaves eux-mêmes qui ont arraché la liberté par la révolte, comme le montre le soulèvement de Saint-Domingue.

 

La Révolution française ne se réduit pas à l’hexagone, avec ses bonnets phrygiens et son folklore républicain. Cette révolte s’étend au-delà de l’Atlantique. La révolution haïtienne, qui se déroule au même moment, reste pourtant méconnue. La population noire subit alors l’esclavage dans une société très hiérarchisée. Toussaint Louverture reste la figure emblématique de ce mouvement. Cette révolte d’esclaves porte une critique sociale beaucoup plus approfondie que celle de révolutionnaires français ou américains qui tolèrent l’asservissement. L’historien C.L.R. James propose une analyse de la révolution haïtienne dans son classique Les Jacobins noirs

En 1789, la colonie antillaise de Saint-Domingue représente deux tiers du commerce extérieur de la France. Elle devient le plus grand marché de la traite européenne des esclaves. Elle reste la plus importante colonie du monde et devient la fierté de l’impérialisme français. Mais cette colonie repose sur le travail d’un demi-million d’esclaves. Dans le sillage de la Révolution française, une révolte éclate en 1791 et s’étend sur douze ans. Les Blancs locaux, mais aussi les soldats français et étrangers, sont mis en déroute. En 1803 est proclamé l’Etat d’Haïti. Les esclaves noirs ne sont plus de simples victimes. Ils prennent leur destin en main et deviennent les acteurs d’une révolte victorieuse.

 

 

Les raisons de la révolte

 

Les conditions de vie des esclaves sont particulièrement abominables. Leur propriétaire peut les exploiter, les frapper et même les mutiler selon le Code noir. « Les esclaves recevaient le fouet beaucoup plus sûrement et régulièrement que leur nourriture. C’était l’aiguillon du travail et le gardien de la discipline », observe C.L.R. James.

La Révolution française bouleverse la société de Saint-Domingue. Les colons subissent l’exploitation de la monarchie. Les petits Blancs se révoltent contre les riches Blancs. Chaque camp tente d’obtenir le soutien des mulâtres. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui affirme que tous les hommes naissent libres et égaux, remet en cause l’esclavage. Les castes et distinctions féodales sont abolies. Mais les colons s’accordent pour maintenir l’ordre dans les colonies. Les parlementaires tentent d’éviter la question de l’esclavage qui provoque de nombreux débats et divisions au sein de la bourgeoisie révolutionnaire.

 

Les esclaves de Saint-Domingue ne doivent compter que sur eux-mêmes pour se libérer. « Les esclaves travaillaient la terre et, comme tous les paysans révolutionnaires, ils voulaient l’extermination de leurs oppresseurs », décrit C.L.R. James. Les esclaves travaillent dans de grandes manufactures sucrières et s’apparentent au prolétariat. Leur révolte devient un mouvement de masse organisé et préparé. Des équipes d’esclaves assassinent leurs maîtres et incendient les plantations. Ils détruisent tout ce qui est la cause de leurs souffrances. Ce mouvement d’esclaves est rejoint par des Noirs affranchis mais aussi par des mulâtres.

Toussaint Louverture devient une figure emblématique de cette révolte. Il participe à l’administration et apparaît comme un intellectuel qui s’intéresse aux stratégies militaires. Il organise une armée pour lutter pour la liberté. Même si son rôle de dirigeant reste le fruit de l’Histoire. « Les révolutionnaires les plus intransigeants sont forgés par les circonstances », souligne C.L.R. James.

 

 

La victoire des esclaves

 

Des soldats quittent la France pour écraser la révolte noire. Mais les masses parisiennes décident d’abolir l’esclavage et soutiennent le mouvement de l’autre côté de l’Atlantique. « Les esclaves de Saint-Domingue avaient, par leur insurrection, montré à la France révolutionnaire qu’ils savaient combattre et mourir pour la liberté », décrit C.L.R. James.

A Paris, la Terreur de Robespierre massacre les classes populaires, davantage que le pouvoir de l’aristocratie. Ce nouveau régime débouche vers une bourgeoisie qui affirme son pouvoir en 1795. Les anciens propriétaires d’esclaves espèrent alors le rétablissement de l’ordre à Saint-Domingue et dans les colonies. Mais Toussaint et son armée gardent le contrôle de l’île. Le gouverneur Sonthonax soutient également les anciens esclaves. En revanche, les mulâtres jouent le rôle de classe intermédiaire. Ils soutiennent la France contre les Anglais. Mais ils s’opposent souvent à la libération des esclaves noirs.

 

Toussaint impose une dictature militaire pour permettre l’autonomie économique de Saint-Domingue. Mais des anciens esclaves deviennent des dirigeants politiques. Les paysans peuvent bénéficier directement d’une grande partie de leurs récoltes. Surtout, ils ne sont plus esclaves et ne subissent plus les coups de fouet. Toussaint valorise la morale et la citoyenneté pour permettre l’égalité raciale. « Toutes ses proclamations, lois et décrets insistent sur les principes de la morale, la nécessité du travail, l’orgueil patriotique, le respect de la loi et l’ordre », observe C.L.R. James. Malgré ces importantes limites, cette dictature repose sur l’égalité raciale et défend les intérêts des travailleurs pauvres.

Bonaparte s’oppose aux Noirs. Dès qu’il en a l’occasion, il envoie une expédition militaire à Saint-Domingue. Les soldats français sont plus nombreux que les troupes de Toussaint. « Cependant, les mots de liberté et d’égalité, au cri desquels ces Noirs allaient au combat, avaient un sens autrement profonds que pour les Français, chose qui dans une lutte révolutionnaire a plus de poids que bon nombre de régiments », souligne C.L.R. James. Les anciens esclaves sont déterminés à lutter pour leur liberté. Malgré les trahisons des chefs noirs, les révoltés parviennent à vaincre la France et proclament leur indépendance avec la création d’Haïti.

 

 

Les analyses historiques de C.L.R. James

 

Le livre de C.L.R. James permet de redécouvrir une lutte méconnue, aux marges de l’empire français. Cette révolte des esclaves noirs reste enterrée par les historiens. L’abolition de l’esclavage n’est pas liée au bon vouloir de la bourgeoisie et de l’Etat. C’est une victoire que les esclaves ont obtenu par la lutte. C.L.R. James décrit bien les rapports de force de ce mouvement. Son livre permet de comprendre les luttes des esclaves noirs dans les colonies. Mais il peut aussi permettre d’analyser tous les mouvements de révolte.

C.L.R. James s’appuie avant tout sur une analyse de classe. Il distingue les Noirs, les mulâtres et les Blancs. Néanmoins ces catégories ne renvoient pas à une appartenance raciale, mais à une position sociale. Les Noirs sont des esclaves. Les Blancs sont des bourgeois et des propriétaires. Les mulâtres et les affranchis s’apparentent à une classe intermédiaire. C’est le vent de la révolte qui détermine leur position sociale. Ils peuvent se solidariser des esclaves. Mais ils peuvent également vouloir obtenir davantage de reconnaissance et de respectabilité auprès de la bourgeoisie blanche. La révolte des esclaves noirs s’inscrit donc dans la lutte des classes.

 

C.L.R. James navigue entre la valorisation de l’autonomie des luttes et le marxisme-léninisme. Il insiste sur la spontanéité de la révolte. Mais il souligne également le rôle de Toussaint Louverture. Dans une logique léniniste, C.L.R. James insiste sur l’importance des avant-gardes politiques et intellectuelles. Selon cette idéologie, une révolution ne peut pas aboutir sans un chef politique et militaire. Mais, à d’autres moments, C.L.R. James rappelle que Toussaint n’existerait pas sans la révolte des esclaves. C’est bien plus le mouvement de lutte qui crée Toussaint, plutôt que l’inverse.

C.L.R. James insiste sur les qualités humaines de Toussaint, mais il évoque certaines de ces erreurs politiques. Il rappelle que le processus de libération est jalonné d’erreurs et de tâtonnements. Pourtant l’historien semble trop complaisant pour le régime dictatorial imposé par Toussaint. C.L.R. James vient du trotskisme qui insiste sur la nécessité d’une militarisation du travail. Au nom de l’efficacité politique, les léninistes sont prêts à supprimer les libertés. Mais si la révolte des esclaves de Saint-Domingue est victorieuse, c’est qu’elle est portée par des esclaves guidés par un puissant désir de liberté.

 

Source : C.L.R. James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, traduit par Pierre Naville, Amsterdam, 2017

Extrait publié sur le site Maxists.org

Pour aller plus loin :
 
 
Livre : Les Jacobins Noirs - Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, publié dans le journal Cause Commune n°28 en Mai-Juin 2010
 
Frédéric Thomas, note de lecture publiée sur le site de la revue Dissidences le 19 décembre 2017
 
Franz Himmelbauer, note de lecture publiée sur le site Antiopées le 24 octobre 2017
 
Selim Nadi, C.L.R. James et les luttes panafricaines, publié sur le site du Parti des indigènes de la république le 5 mars 2014
 
Matthieu Renault, Pour une contre-généalogie de la race à propos de C.L.R. James, publié sur le site de la revue Vacarme n°71 le 26 avril 2015
 
 
Jean-Jacques Cadet, Les conditions d’une analyse marxiste de la révolution haitienne, publié sur le site Le Grand Soir le 23 octobre 2014
 
Greg Oxley, La révolution des esclaves Saint-Domingue 1791 – 1803, publié sur le site La Riposte le 19 février 2010
 
Entretien avec Jérôme Vidal réalisé par Baptiste Eychart, Un autre monde atlantique, publié dans le journal L'Humanité le 6 décembre 2008

Publié dans #Histoire des luttes

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A
"L'esclavage n'a pas été abolit grâce à la générosité des démocraties occidentales. Ce sont les esclaves eux-mêmes qui ont arraché la liberté par la révolte, comme le montre le soulèvement de Saint-Domingue."<br /> Les "démocraties" occidentales n'existaient pas, et la plupart des blancs libres, en métropole, n'étaient pas vraiment informés et n'avaient pas le droit de vote. On peut difficilement reprocher à un ouvrier agricole non éduqué du 18e siècle de ne pas s'être mobilisé pour les esclaves de St Domingue.<br /> Il n'y a qu'à St Domingue que les esclaves sont parvenus à se libérer eux mêmes. Et cela ne serait pas arrivé sans la révolution française, qui a créé les conditions idéologiques pour que les libres de couleurs aillent au clash avec les blancs - avant que les esclaves ne suivent le mouvement.<br /> Partout ailleurs, c'est le mouvement abolitionniste chrétien blanc qui a mis fin à l'esclavage. Prétendre que les esclaves noirs ont renversé le système seul est faux, et donne l'impression que votre seule préoccupation est de cracher à la gueule des blancs. Il est arrivé à plusieurs reprises, en Jamaïque, que des milliers d'esclaves noirs se mobilisent pour rendre hommage à Wilberforce, et un autre abolitionniste dont le nom m'échappe. Alors venez pas nous dire que les blancs étaient tous des esclavagistes et qu'ils ont tous défendu l'institution jusqu'au bout. Combien d'entre eux sont morts pendant la guerre de sécession pour libérer les 4 millions d'esclaves?
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