La littérature marchande et conformiste

Publié le 18 Septembre 2013

La littérature marchande et conformiste

Ecrivain et critique littéraire du XIXème siècle, Sainte-Beuve dénonce déjà une littérature industrielle formatée et conformiste.

 

La rentrée littéraire offre toujours son lot d’ouvrages formatés. Des fictions savamment marketées pour plaire à un public passif innondent les rayons des librairies. La vente par internet renforce cette littérature consensuelle et conformiste. La quantité prime toujours davantage sur la qualité.

 

La littérature marchande et standardisée

Mais ce phénomène n’est pas nouveau. Sainte-Beuve, le fameux critique littéraire du XIXème siècle, dénonce déjà « la littérature industrielle », dans un article pertinemment republié par les éditions Allia.

Sainte-Beuve refuse de séparer la vie et l’œuvre des écrivains. Ses portraits d’hommes de lettres se distinguent par leur style tranchant et plein d’humour. En 1839, dans la prestigieuse Revue des Deux Mondes, il attaque la littérature industrielle.

Dans la littérature comme dans tous les domaines de la vie, la professionnalisation et la logique marchande répriment la créativité et le plaisir.

 

Dès 1839, Sainte-Beuve observe une littérature déliquescente. « La chose littéraire (à comprendre particulièrement sous ce nom l’ensemble des productions d’imagination et d’art) semble de plus en plus compromise, et par sa faute », observe l‘écrivain. Il tente alors d’analyser les causes de cette médiocrité. Les livres ne révèlent pas toujours des trésors d’imagination. Avec la logique marchande, les livres sont avant tout des produits. Les auteurs écrivent pour vendre afin d’assurer leur survie. Cette logique de professionnalisation favorise un conformisme littéraire. Les écrivains peuvent également être guidés par une quête de reconnaissance et de respectabilité. Ils doivent alors se soumettre aux normes imposées par le petit milieu littéraire.

La logique marchande façonne jusqu’à l’imaginaire : « l’industrie pénètre dans le rêve et le fait à son image », décrit Sainte-Beuve. Il raille les écrivains infatués en quête de succès commercial. « Chacun s’exagérant son importance, se met à évaluer son propre génie en somme ronde ; le jet de chaque orgueil retombe en pluie d’or », ironise Sainte-Beuve.

Mais cette marchandise littéraire, insipide et standardisée, devient désormais la norme incontournable. « La littérature industrielle est arrivée à supprimer la critique et à occuper la place à peu près sans contradiction et comme si elle existait seule », déplore Sainte-Beuve. Pourtant, la créativité littéraire perdure. Pour l’écrivain, « une certaine vie même, libre et hardie, chercha toujours aventure hors de ces enceintes : c’est dans le grand champ du dehors que l’imagination a toute les chances de se déployer ». Dès que la littérature sort du carcan étriqué de l’industrie culturelle, elle permet de libérer l’imagination et la créativité.

 

 

                                   

 

La littérature conformiste et soumise

 

La presse favorise également le conformisme. Avec l’enrichissement, la reconnaissance et la gloire demeurent l’autre moteur des écrivains professionnels. La presse impose également ses propres critères de qualité, décernés à des livres standardisés. La plupart des journaux se conforment à une mode littéraire.

La presse se transforme également en marchandise. La publicité, l’annonce, révèle un espace clairement mercantile et dénué de liberté. « On eut beau vouloir séparer dans le journal ce qui restait consciencieux et libre, de ce qui devenait public et vénal : la limite du filet fut bientôt franchie », observe Sainte-Beuve. Il devient alors difficile de critiquer un ouvrage dont le journal fait la publicité. Les réclames imposent leur logique. Certains journaux sont majoritairement financés par la publicité. Cette soumission marchande entrave la liberté d’expression. « Des journaux parurent, uniquement fondés sur le produit présumé de l’annonce : alors surtout la complaisance fut forcée ; toute indépendance et toute réserve cessèrent », analyse Sainte-Beuve. Les critiques élogieuses publiées dans les journaux deviennent suspectes. La publicité alimente des conflits d’intérêts qui discréditent le journalisme.

Ce conformisme marchand détruit toute forme de littérature créative et marginale. Les livres originaux ne se vendent plus et ne peuvent plus être diffusés. « C’est à la littérature imprimée, celle d’imagination particulièrement, aux livres auparavant susceptibles de vogue, et de degrés en degrés presque tous les ouvrages nouveaux, que le mal, dans la forme que nous dénonçons, s’est profondément attaqué », déplore Sainte-Beuve. Le public désormais se méfie. Lorsque des livres plats et insipides sont encensés, les lecteurs se détournent des nouveautés littéraires.

 

Sainte-Beuve n’hésite pas à attaquer la Société des Gens de Lettres qui façonne le conformisme littéraire. Ce petit milieu favorise l’opinion de la majorité. Les écrivains originaux et dissidents n’y ont pas leur place. Surtout, ce milieu littéraire repose sur la connivence pour promouvoir les écrivains dans le moule et bien dociles. « La société s’engage (c’est tout simple) à aider ses membres, à procurer les placements de leurs travaux, à aplanir aux jeunes gens qui en font partie l’entrée dans la carrière », décrit Sainte-Beuve. N’importe quel individu, pourvu qu’il soit servile et conformiste, peut se voir ouvrir les portes du petit milieu littéraire.

« Tout le monde peut se dire homme de lettres : c’est le titre de qui n’en a point. Les plus empressés à se donner pour tels ne sont pas les plus dignes », raille Sainte-Beuve. Le mythe de l’artiste rebelle et de l’écrivain contestataire relève de la mascarade. Les auteurs feignent une posture de dissident pour mieux rentrer dans le moule de leur petit milieu bien rangé. « Il n’est donc peut-être plus permis de dire que les gens de lettres sont, non pas indisciplinables, mais trop disciplinés », observe Sainte-Beuve.

 

Pour conclure, l’écrivain distingue deux littératures qui coexistent. Dans la littérature industrielle, les auteurs écrivent pour vivre. Mais, en dehors de ce cadre, il reste possible de vivre pour écrire. La littérature n’est plus une production marchande, mais une source d’épanouissement et de plaisir.

La réflexion du jeune Marx permet d’éclairer cette conception de la littérature. « L’écrivain doit naturellement gagner de l’argent pour pouvoir vivre et écrire, mais il ne doit en aucun cas vivre et écrire pour gagner de l’argent », souligne Karl Marx. La discipline bureaucratique et l’emprise marchande ne doivent pas réprimer l’activité intellectuelle et littéraire. La créativité doit se libérer de toutes les contraintes. Au contraire, l’expression littéraire peut permettre de libérer l’imagination et les désirs.

 

Source : Charles-Augustin Sainte-Beuve, De la littérature industrielle, Allia, 2013

Publié dans #Contre culture

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panopteric 13/08/2014 20:25

allez, il y a quand-même eu "Les Renards pâles" de Haenel: : un livre au style bien peu révolutionnaire, et qui ne fait la une de la critique que parce que les critiques sont hypercitadins, surlimités, membres d'une police ! Et s'extasient devant ce monde pour eux fantasque... « Je veille sur quelque chose qui vient de loin, dont je ne connais pas le nom, et qui peut ressurgir à chaque instant »

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