Culture et conformisme dans les années 1990

Publié le 19 Juillet 2014

Culture et conformisme dans les années 1990
Les années 1990 permettent le triomphe de l'industrie du divertissement pour conformer la pensée critique et la contre-culture au mode de vie marchand.

 

Les années 1990 se caractérisent par le triomphe de la démocratie libérale et l’essor des industries culturelles. Mais cette fin du XXe siècle nourrit également un renouveau de la contestation radicale, de la transgression artistique et de la critique sociale. Conçu à l’occasion d’une exposition au Centre Pompidou-Metz, un livre intitulé Une histoire (critique) des années 1990 explore cette décennie.

 

 

                                           François Cusset - Une histoire (critique) des années 1990 - De la fin de tout au début de quelque chose.

 

Une critique sociale émoussée

 

François Cusset, historien des idées, a déjà consacré une charge critique contre le conformisme intellectuel des années 1980. Il introduit ce livre collectif sur la dernière décennie du XXe siècle. Cette époque impose le triomphe de l’accélération et de la vitesse, mais aussi de la frivolité pour masquer la dureté des rapports sociaux. La vieille violence autoritaire se conjugue avec la nouvelle intériorisation de l’oppression par les dominés. Le consentement apparaît alors comme une autre mystification de l’époque. La conflictualité et la lutte des classes sont congédiées.

 

Le sociologue Razmig Keucheyan propose une présentation des nineties. En Chine, un nationalisme consumériste triomphe. En Amérique latine, les dictatures sont remplacées par des démocraties. Mais ce sont toujours les mêmes politiques néolibérales qui sont imposées. Le soulèvement néo-zapatiste au Chiapas exprime un refus du capitalisme néolibéral. Ce mouvement lance l’altermondialisme.

Avec l’annulation des élections de 1991 en Algérie, c’est le début du terrorisme islamiste comme ennemi principal. Les États-Unis multiplient les interventions militaires. L’impérialisme se cache derrière la façade des « droits de l’Homme » et de l’ingérence humanitaire. En Europe, la montée du chômage s’accompagne de celle de l’extrême droite.

Au niveau des idées, cette décennie consacre le néolibéralisme et liquide définitivement le keynésianisme. La vieille social-démocratie, attachée à l’Etat social et à la redistribution des richesses, est remplacée par une « troisième voie » social-libérale. Tony Blair, Gerhard Schröder et Lionel Jospin incarnent cette gauche en lambeaux qui accède au pouvoir. Le théoricien de la « Troisème voie » Antony Giddens refuse l’idée d’un monde traversé par des antagonismes sociaux, notamment les antagonismes de classe. La gauche mène la même politique libérale et sécuritaire que la droite pour assécher l’électorat de ses rivaux.

Luc Boltanski et Ève Chiapello analysent Le nouvel esprit du capitalisme. Les thématiques libertaires de l’autogestion et de la créativité permettent de renouveler l’oppression marchande à travers l’imposition de la responsabilité individuelle et du management. Mais le bon vieux capitalisme autoritaire des patrons perdure, notamment en Chine.

 

François Cusset évoque la pensée critique des années 1990. La réflexion intellectuelle reste enfermée dans le cadre des institutions, des modes fugaces, des polémiques idéologiques et médiatiques. De nouveaux équipements médiatiques s’imposent avec « talk-shows, presse branchée, magazines psychologisants, Internet naissant, édition à grand tirage, sans oublier les experts de la communication politiques prêts à faire feu de tout bois », énumère François Cusset.

Le philosophe Jacques Rancière valorise la conflictualité et le désaccord contre l’idéologie du consensus et de la communication. Il affirme que « le conflit n’est pas soluble dans le débat, il reste l’unique plan sur lequel peut surgir cette chose rare qu’est la politique », résume François Cusset. La gestion qui assigne s’oppose à la subjectivité qui refuse. La « gouvernance » démocratique et libérale se heurte aux mouvements sociaux.

Les cultural studies renouvellent la réflexion. La littérature, le cinéma et la culture deviennent des objets politiques. Le livre d’Edward Saïd,Culture et impérialisme, devient une référence. Kristin Ross relie la société de consommation et la vie domestique des années 1960 avec l’inconscient colonial. Greil Marcus, dans Lipstick Traces, évoque le mouvement punk et la filiation des contre-cultures avec les situationnistes. Le film Matrix permet d’explorer des thèmes philosophiques comme le simulacre et la disparition de l’original évoqué par Baudrillard.

 

Matthieu Rémy évoque le réveil du mouvement social en France. Les grèves de 1995 apparaissent comme les plus importantes depuis 1968. Les luttes pour le logements, de chômeurs et de sans papiers s’opposent à des gouvernements de gauche englués dans le néolibéralisme.

 

NTM en concert au Parc des princes en 1997.

 

La fin de la contre-culture et de la contestation artistique

 

Michka Assayas, historien du rock, évoque la musique des années 1990. Les sixties permettent l’émergence d’une musique contestataire qui attaque la population blanche, raciste et puritaine. Durant les seventies, une musique « underground » s’oppose à l’industrie du disque avec sa culture commerciale. En revanche, les années 1990 ne forgent aucune identité. « C’est un phénomène sans précédent dans la musique populaire d’après-guerre : aucune communauté ne s’est jetée dans l’arène pour imposer sa propre vision de la musique contre une société hostile ou une communauté adverse », souligne Michka Assayas.

L’arène est transformée en galerie marchande. Les courants minoritaires ne dénoncent plus l’industrie culturelle et sa standardisation, mais réclament un stand et une structure de diffusion. Le « rock indépendant » aspire surtout à créer sa petite boutique avec Nirvana, Oasis, Radiohead ou Rage Against The Machine. Aucun mouvement musical ne parvient à inventer le « son des années 1990 » et chacun reste recroquevillé sur sa petite entreprise individuelle. C’est le triomphe du disco et de la fête frivole. Heavy metal, hip-hop et rock psychédélique se mélangent dans une musique uniformisée.

 

Nirvana apparaît comme le seul mythe musical des années 1990. Les paroles balancent entre apathie, rébellion et tendance à l’autodestruction. Kurt Cobain chante une révolte impuissante. Mais ce groupe de rock indépendant connaît un succès inattendu, alors qu’il aspirait à la tranquillité et à la marginalité. Dans les années 1990, les véritables héros deviennent les parias, les inadaptés et les marginaux.

Le rap devient la véritable musique nouvelle. Si le rock ne s’est pas durablement implanté en France, le rap devient le langage universel de la jeunesse. Dans la société française, le désenchantement individuel remplace la révolte collective. « La colère devient alors une pulsion impuissante et la rage, impossible à canaliser dans une action à long terme, se grise d’elle-même pour devenir un happening sans suite, comme la longue grève générale de l’hiver 1995 qui en fin de compte ne mènera pas à grand chose », constate Michka Assayas. Contre les flics et les juges, sa colère contre les injustices demeure impuissante. Avec le rap, le spectacle de la révolte devient un divertissement de plus.

Les Inrockuptibles deviennent le magazine branché qui conditionne le traitement de l’actualité musicale en France. Dans ce magazine, « de nouveaux chanteurs, groupes et courants sont promus comme autant de produits frais à consommer rapidement », ironise Michka Assayas.

 

Stéphanie Moisdon évoque la dimension artistique dans une décennie de la faillite des idéologies et des institutions. La contestation artistique semble intégrée et digérée. « Au tournant des années 1990, l’art a perdu ses pouvoirs de négation ; ses gestes de rejet sont devenus des répétitions rituelles, la rébellion a tourné au procédé, la critique à la rhétorique, la transgression au cérémonial », raille Stéphanie Moisdon. L’art participe au commerce de la culture et du tourisme, s’inspire des industries de propagande comme la publicité ou la télévision. Le marché de l’art se développe. Les biennales et les foires se multiplient. « L’art dorénavant n’est plus le lieu d’une utopie, il n’est qu’un des segments de l’industrie culturelle mondialisée », regrette Stéphanie Moisdon.

L’art abandonne les postures radicales des années 1970. La transgression semble réifiée en loisirs ou en marchandises spectaculaires. L’histoire des avant-gardes artistiques, mais aussi des mouvement « underground » et de la contre-culture, semble achevée. La jeunesse des années 1990 arrive après toutes les libérations, notamment sensuelles et sexuelles. Le virus du Sida et le retour de l’ordre moral imposent une « renversement radical des conceptions joyeuses du corps et de l’autre, des représentations émancipatoires du corps politique », observe Stéphanie Moisdon.

 

 

L’émergence de nouvelles pratiques culturelles

 

Le journaliste Emmanuel Burdeau évoque le cinéma et la télévision des années 1990. Tony Soprano devient le véritable héros populaire de la fin des années 1990. Il introduit le triomphe de la série televisée qui dépasse son statut de simple divertissement dans les années 2000. Tony Soprano, parrain de la mafia locale, se heurte à la société moderne avec l’indolence de son fils, les coquetteries de sa fille et les vilenies de sa mère. Tony Soprano déprime de devenir une pâle figure comparé aux mafieux de cinéma comme dans Le Parrain. Il se réfère à l’histoire et aux grandes stratégies militaires dans un monde qui valorise la frivolité. Le chef de la mafia doit survivre dans une société qui consacre la fin de l’Histoire.

Le basculement du cinéma vers la télévision émerge durant les années 1990. Tom Fontana crée Oz en 1997 pour dépeindre l’univers carcéral. En 1990 David Lynch crée Twin Peaks. Mais le réalisateur est déjà un cinéaste reconnu avant de se tourner vers la télévision. Durant les années 2000 les séries à succès se multiplient. La nouveauté provient désormais du petit écran.

 

L’écrivain Matthieu Rémy estime que la culture alternative et underground perdure au cours des années 1980. L’invention du savoir faire et du DIY (Do it Yourself) se propage. La contre-culture, les labels indépendants et la presse parallèle connaissent une véritable existence, bien que cantonnés à la marge. « Mieux : les nouvelles formes artistiques apparues dans le courant des années 1980 laissent entendre qu’elles pourraient se révéler compatible avec l’esprit de subversion et le désir d’autonomie déjà portés par la contre-culture des années 1960 et 1970, puis par le punk politisé au tournant des années 1980 », estime Matthieu Rémy. Mais cette culture underground subit la récupération de l’industrie mainstream.

Un nouveau rapport au corps émerge dans les années 1990, qui se traduit par l’occupation des sols. Les raves et free parties prétendent inventer un autre monde, culturel et politique. La fête sort du cadre définit par l’État et la légalité politique. La fête sauvage permet de « remettre en cause l’ordonnancement de l’espace et le fichage au sol imposés alors par les normes sociales et politiques d’un néolibéralisme triomphant, essentiellement conservateur lorsqu’il s’agit de faire circuler des corps jeunes et improductifs », considère Matthieu Rémy.

La contre-culture des années 1960 refuse les normes sociales et culturelles imposées pour inventer une nouveau mode de vie global et alternatif. Cette démarche perdure dans les années 1980 à travers le mouvement punk. Dans le domaine du cinéma, des arts plastiques, des médias de création existent toujours une recherche d’indépendance économique et artistique pour renouveler le geste contestataire. Les radios libres, malgré leur rapide échec, et les fanzines deviennent des espaces de créativité qui sont facilement réappropriés.

 

Le mouvement techno illustre également un désir de voir les corps se libérer ensemble et de sortir des carcans de la fête collective. La techno apparaît comme une nouvelle mode musicale mais permet surtout de réinventer la vie nocturne dans un esprit d’euphorie et de liberté. Les Spiral Tribe, mais aussi Reclaim the streets, luttent pour la réappropriation de l’espace par la communauté de la fête. Mais la techno débouche rapidement vers un hédonisme facile à recaser dans une culture de club.

La lutte contre les pouvoirs publics s’accompagne du combat contre la marchandisation d’une culture qui permet de rêver collectivement. La house et la techno sont rapidement récupérées dans le cadre des clubs londoniens. Mais des collectifs radicaux aspirent à faire revivre l’idéal des free parties, fondé sur le refus du profit et de la séparation entre l’artiste et le public. Des collectifs de techno underground privilégient le nomadisme pour échapper à la répression. Le groupe Underground Résistance crée son label indépendant pour diffuser un discours de contestation sociale et organiser un « changement par la révolution sonore ».

 

Cette culture underground des années 1990 ravive l’esprit DIY et propose une libération des corps et des esprits par le seul pouvoir de l’énergie collective. Les contre-sociétés qui refusent le dialogue et la compromission peuvent devenir une menace active pour le système dominant. Mais cette contre-culture subit les mêmes ambiguïtés que le nouveau mouvement altermondialiste qui oscille « entre indignation morale anticapitaliste et stratégie subversive, entre réformisme législatif et spontanéisme insurrectionnel », ironise Matthieu Rémy. L’altermondialisme apparaît comme l’équivalent politique de la contre-culture des années 1990. 

La contestation culturelle des années 1990 semble intégrée à l'industrie du divertissement. Des pratiques alternatives perdurent mais de manière déconnectée avec les luttes sociales. C'est la stratégie de la fuite qui semble prédominer. Chacun tente d'aménager son petit nid douillet, sa "zone d'autonomie temporaire" au milieu de l'enfer du capital, à l'image des brèches de John Holloway. C'est la période de l'idéologie néo-zapatiste et de la dérive alternativiste. Même si les années 1990 ouvrent également de nouvelles formes de contestation. La contre-culture doit s'inscrire dans une opposition radicale à l'ordre existant et semble découler de contextes de bouillonnements politiques. C'est lorsque la contre-culture attaque directement les institutions dominantes qu’elle permet une véritable jouissance.

 

Source : François Cusset (dir.), Une histoire (critique) des années 1990. De la fin de tout au début de quelque chose, La Découverte, 2014

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : François Cusset, entretien avec Mediapart

Vidéos : Summer of the 90's sur Arte

Radio : 90's : histoire d'une transition, diffusé sur France Culture le 15 mai 2014

Cécile Daumas et Clément Ghys, « Le totem des années 90 , c’est la fin… », entretien avec François Cusset publié dans Libération le 23 mai 2014

Damien Augias, La décennie 90 en trois dimensions, publié sur le site Nonfiction le 18 juillet 2014

Jean-Marie Durand, Génération 90, les égarés, publié dans Les Inrockuptibles le 24 juin 2014

"Nouvelles pensées critiques ? Entretien avec Razmig Keucheyan et François Cusset", publié dans la revue Contretemps n°8 en décembre 2010

Michka Assayas, L'histoire du rock est une discussion entre les marges et le "mainstream", propos recueillis par Maxime de Abreu dans Les Inrockuptibles le 18 mars 2014

Radio : Vive la fête libre et autogérée, diffusé le 25 juin 2014 sur Canal Sud

Radio : émission spéciale Underground Resistance sur Radio Grenouille

Vidéo : émission Culture Pop avec Matthieu Rémy

Vidéo : Underground Resistance dans l'émission Tracks

Vidéo : Spiral Tribe "Paint it Black" dans l'émission Tracks

Publié dans #Contre culture

Repost 0
Commenter cet article

VelvetCSX 28/06/2016 17:54

Merci ça donne envie d'approfondir et c'est passionnant !

serrurier paris 5 24/07/2014 09:21

Je vous complimente pour votre critique. c'est un vrai œuvre d'écriture. Continuez