Québec : mouvement étudiant et révolte sociale

Publié le 4 Juillet 2012

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Un vent de révolte agite le Québec pendant le printemps 2012. Partie des universités, la contestation se propage à l'ensemble de la population. Ce mouvement s'inscrit dans la vague de contestation mondiale contre la domination du capital.

 

Après le mouvement Occupy et le souffle libertaire des « Indignés », la contestation se propage au Québec. Au départ, une protestation ronronnante, classiquement axée autour de la hausse des frais d’inscription à l’Université. Mais le mouvement étudiant se radicalise. Les affrontements avec la police alimentent la solidarité de toute une population face à la répression de l’Etat.

 

 

 

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Le Québec s'embrase

 

« Bloquons la hausse des frais de scolarité ! » scande un cortège de plus de 200 000 personnes dans les rues de Montréal le 22 mars 2012. Parades syndicalistes et mouvement de jeunes sociaux-démocrates gentillets ne semblent pas capables de déclencher une révolte sociale. Pourtant, malgré une tonalité très modérée au départ, la contestation se radicalise. Les étudiants plus radicaux sortent des revendications corporatistes pour se solidariser avec les travailleurs. L'enjeu n'est plus la défense de l'Université, mais le capitalisme et l'État qui réprime ceux qui contestent ses plans de rigueur.

 

Le gouvernement vacille. Connu pour avoir déjà réprimé des luttes écologistes et sociales, il déclenche l’incendie. Pour canaliser cette timide défense social-démocrate de l'État providence, le pouvoir emploie les grands moyens. La loi 78 restreint le droit de manifester, interdit les rassemblements et puni de lourdes amendes les étudiants grévistes. En bref, le gouvernement réprime toute forme de contestation, y compris dans sa version pacifique et mollassonne. Mais le mouvement se met ensuite à défendre un illusoire État de droit qui défendrait les libertés contre une « dérive » autoritaire du gouvernement. Les illusions sur la démocratie et sur les libertés publiques nourrissent alors la protestation. Pourtant la répression n’est pas une « dérive » de l'État mais bien son fondement et sa fonction. Pourtant, cette situation permet de mettre en évidence le véritable rôle de l'État : réprimer les mouvements de contestation. L'État n’apparaît plus comme neutre mais, au contraire, comme un instrument au service du capitalisme.

 

Face au pouvoir, de nouvelles formes de lutte émergent. En dehors des associations étudiantes corporatistes et des bureaucraties gestionnaires, d'autres perspectives se dessinent. Des assemblées générales et des assemblées de quartiers s'organisent pour faire vivre la démocratie directe. Le mouvement s'inscrit dans une perspective de grève générale. Mais, pour les étudiants qui ne peuvent pas bloquer directement la production, de nouvelles pratiques se diffusent. Les blocages de ponts et de métros permettent de combattre un capitalisme qui repose sur les flux. Malgré des débats sur la violence, l'action directe s'impose comme une nécessité.

 


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Entre réformisme et radicalité

 

Amer Simpson replace ce mouvement dans le contexte plus large de la lutte contre les plans d’austérité. Avec la crise économique, les politiques libérales se durcissent. Les États se mettent ostensiblement au service des intérêts du capital et appauvrissent les populations. Le mouvement au Québec dépasse le cadre strictement étudiant. Dérèglementation au niveau du travail et de l’environnement, durcissement judiciaire et pénal, coupures de postes dans la fonction publique et démantèlement du filet de protection sociale : l'austérité semble déjà présente. « Avec de telles mesures venant des différents paliers de gouvernement, la crise, au Québec, apparait davantage comme une offensive gouvernementale et par conséquent comme une crise qui se donne à voir sous une forme politique : ici, l’austérité est avant tout un choix du gouvernement plus qu’une nécessité économique visible pour tous », souligne Amer Simpson.

 

Dans un autre texte , Amer Simpson revient sur les manifestations pacifiques. De nombreux Québécois descendent dans la rue avec des casseroles pour montrer leur hostilité à l’égard du pouvoir. Si la grève étudiante se traduit par des affrontements violents avec la police, le reste de la population peut montrer sa solidarité d’une manière plus pacifique. Des manifestations nocturnes s’organisent. Le bruit des casseroles devient le symbole d’un vaste mouvement de désobéissance civique. Amer Simpson souligne également la spontanéité de cette révolte. Les organisations militantes semblent absentes de ce mouvement de contestation. Aucun mouvement politique n’intervient, même à travers des textes d’analyse.

 

Mais le mouvement des casseroles semble très légaliste. Il ne s’inscrit pas dans une perspective de rupture avec l'État et le capitalisme. Au contraire, il remet en cause la dérive liberticide de la « loi spéciale » et non le fondement autoritaire de l'État. Ce mouvement n’avance aucune revendication spécifique, en dehors du soutien aux étudiants. Pourtant, malgré ses limites, le « printemps érable » s’inscrit dans un vaste mouvement de contestation mondiale.

 


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Détruire l'Université

 

L'une des limites du mouvement étudiant relève de sa dimension corporatiste. Les étudiants, et surtout les bureaucrates qui les représentent, s'opposent à la hausse des frais d'inscription. Le discours des étudiants se contente de défendre l’Université qui, loin de diffuser le savoir, apparaît pourtant comme un appareil d’abrutissement contrôlé par l'État. 

Face à ce mouvement bien tiède, le recueil de textes intitulé « En suspens » critique l'éducation. L'introduction esquisse une double critique de l'école et de l'université. Une critique classique dénonce une institution qui forme les gentils petits cadres du capitalisme pour reproduire la domination. Mais l'école peut également être analysée comme un lieu d'apprentissage de l'ennui, de la routine et de la grisaille dans la vie quotidienne. 

 

Le texte « Qu'apprend-on à l'école qu'on ne pourrais pas apprendre ailleurs ? » dénonce une institution scolaire qui cultive l'humiliation et la soumission à l'autorité. « Aujourd’hui, on peut facilement constater que l’objectif derrière les réformes actuelles vise à faire concorder l’école avec les valeurs du capitalisme avancé : gestion par projets, compétences, formation continue, flexibilité, etc. Elle vise à préparer une main d'œuvre manipulable et adaptable selon les nécessités de l’économie », souligne le texte. L'école ne doit pas apprendre à être libre mais à se conformer et à s'adapter à un ordre social. La coercition et la discipline doivent permettre la soumission aux normes sociales. « Les élèves sont donc la population à contrôler, surveiller, évaluer et discipliner ; l’école permet cela. La discipline n’est pas unique à l’école, on la retrouve aussi à la manufacture/usine, au bureau, à la prison et à l’hôpital psychiatrique »,  estime le texte. L'historique de l'école révèle une nécessite de s'assurer la loyauté des classes populaires. L'institution scolaire se développe ensuite pour accompagner la société industrielle et le besoin de main d'œuvre. Aujourd'hui, l'école conforme les individus à la civilisation managériale.

L'école participe également à l'intériorisation des normes sociales et à la répression des désirs. « Une société hiérarchisée a besoin de l’école pour enseigner aux enfants la renonciation à leurs désirs et la soumission, pour que les enfants adoptent des comportements soutenant l’ordre établi », souligne le texte. L'école détruit les enfants pour les adapter à la société moderne. La protestation étudiante et la défense de l'Université fabrique des larves bureaucratiques qui peaufinent leur CV. « L’étudiant universitaire est tout simplement une personne qui accepte sa condition de merde et choisit de collaborer avec le pouvoir », conclue le texte.

 

Anne Archet souligne que l’éducation permet surtout l’endoctrinement et la soumission des individus. Elle souligne le rôle de l'école qui semble autoritaire mais aussi normative. L'éducation impose le bon comportement à suivre en société. « Voilà l’essence même de l’école : transformer l’individu en élément « utile à la société ». Le jeune y apprend à être un bon citoyen, c’est-à-dire à aller voter, à payer ses impôts, à aimer sa patrie et à respecter la loi. L’école produit des êtres passifs et obéissants : des consommateurs, des spectateurs, des contribuables », souligne Anne Archet. Elle insiste également sur la médiocrité de l’enseignement à l’Université qui forme, au mieux, les petits cadres du capitalisme. « Oubliez les cours, donnez libre cours à votre imagination, à vos désirs. Ne soyez pas accommodés, ne soyez pas satisfaits, ne soyez pas apaisés tant que vous n’aurez pas retrouvé le contrôle de votre propre vie », conseille Anne Archet aux étudiants en grève.

 

 


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Réflexions critiques

 

Mais ce mouvement produit sa propre réflexion critique. A l'image des autres révoltes à travers le monde, la lutte sociale nourrit la pensée critique. Les mouvements anarchistes, particulièrement visés par le pouvoir, tentent de renouveler sa réflexion sous l'éclairage de la grève étudiante. 

 

Le texte intitulé « Si on cessait d'y croire » raille le syndicalisme étudiant. « Les Assemblées Générales sont la grande messe de la monotonie militante. Les syndicalistes professionnels viennent s’écouter partager la bonne nouvelle », tranche le texte. Loin d'une expérimentation de la démocratie directe, les AG étudiantes deviennent le terrain de jeu des bureaucrates en tout genre. Des courants se regroupent en tendance, sur le modèle du parlementarisme bourgeois. « Les Assemblées Générales sont l’autel où l’on sacrifie la créativité de la contestation à chaque point de procédure », résume le texte. L'article reprend ensuite la critique du militantisme routinier

 

Le texte intitulé « La grève comme création d'espaces libres », également issu du recueil « En suspens », souligne les limites du réformisme. « Nous sommes plutôt d’avis que l’État et le capital sont en guerre contre toute existence libre afin de conquérir le pouvoir et le contrôle des territoires, des ressources humaines et des ressources naturelles, pour en tirer du profit à l’infini », souligne son auteur. L'ordre social et politique n'est pas à réguler ou à aménager, mais à abolir. Cette société marchande réprime tous les désirs et assujettit les individus. « Nous refusons de voir passer nos corps et nos désirs dans une machine de transformation industrielle », tranche le texte.

Le capitalisme fordiste et la social-démocratie défendent l'industrialisation de la production et la consommation de masse. Mais cette modernité marchande des années 1960 débouche vers une destruction et une artificialisation de l'ensemble des relations humaines. La « révolution tranquille » du Québec modernisé respire l'ennui, au détriment des communautés et des solidarités locales. La société des loisirs, loin de rendre la vie passionnante, impose le règne de l'ennui et de la séparation dans la vie quotidienne.

A Montréal, le syndicalisme étudiant s'apparente à un « réformisme de combat ». La lutte sociale ne doit pas permettre de changer la société mais doit se contenter de faire des demandes à l'État à travers une plateforme de revendications. Ce type de mobilisation citoyenne vise à préserver le statu quo social-démocrate. « Nous devons donc faire un effort supplémentaire pour nous rencontrer afin de mettre en place d’autres possibles. Si nous nous enthousiasmons de ces grèves et de ces perturbations massives, c’est que dans ces espaces de ruptures et de prises de positions, le quotidien s’arrête », souligne le texte.

 

Ce vent de révolte semble particulièrement puissant. Le Québec a déjà connu une révolte étudiante en 2005. Mais, en 2012, les étudiants sont plus nombreux à faire grève et à prendre la rue. Surtout, le mouvement dépasse le cadre des universités et l'ensemble de la population semble concernée. Dans un contexte d'austérité à l'échelle mondiale, des mouvements similaires éclatent dans d'autres pays. Ses révoltes, malgré leurs limites, permettent aux individus de briser l'isolement et la séparation pour se rencontrer et lutter. Une critique du capitalisme et de l'exploitation s'exprime. Mais une critique de la vie quotidienne émerge également. La société marchande perfectionne la domination managériale, incite les individus à participer à leur soumission à travers la diffusion de normes sociales, réprime tous les désirs pour les conformer au modèle du salarié joyeux et du citoyen docile. Face à cet ordre social, les subjectivités se libèrent pour ne pas soumettre au capital. Contre la routine du quotidien et la généralisation de l'ennui, la révolte permet de raviver la joie de vivre et la jouissance. Ses mouvements de lutte, quelles que soient leurs limites, permettent d'exprimer une force collective pour ouvrir les possibles, pour libérer la créativité et les désirs.

 

Sources :

Site Grève Montréal

Site Des Nouvelles Du Front

Anne Archet, "Etudiants encore un effort si vous voulez favoriser l'accès à l'éducation", 1er mars 2012

Des casserolles en ébulition !, "La gréve étudiante québécoise générale et illimitée: quelques limites en perspectives", juin 2012 (publié sur le site de Claude Guillon le 17 juillet 2012)

Film "Printemps Durable", diffusé le 22 avril 2013 sur le site de UniversiTV

 

Pour aller plus loin:

Ecole, discipline et répression des désirs

L'école à l'ère du capitalisme néolibéral

Occuper le monde: un désir de radicalité

La défense de l'Université et ses limites

Mike Davis et les nouvelles luttes sociales

Rubrique Actualité des luttes

Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Actualité et luttes

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