Créer des communautés contre le capitalisme

Publié le 17 Juillet 2012

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Dans un livre récent, Josep Rafanell i Orra analyse les évolutions du capitalisme et dessine des pistes de réflexion pour le combattre.

 

Josep Rafanell i Orra décrit son parcours d’immigré espagnol, bercé par la mémoire de la guerre civile et des collectivités autogérées de 1936. Il étudie à l’Université Paris 8 avec le psychanalyste Tobie Nathan. Après la grisaille des années 1980, il assiste à un renouveau des luttes sociales. Le mouvement de grève de 1995, les luttes des chômeurs et des sans papiers amorcent un nouveau cycle de contestation sociale.

Josep Rafanell i Orra s’appuie sur son expérience de thérapeute pour réfléchir sur la société. « Si la politique appelle à un affrontement contre les distributions du pouvoir, cet affrontement ne pourra avoir lieu qu’à partir de l’existence de collectivités localisées », estime Josep Rafanell i Orra. L’auteur semble donc proche de la pensée de Jacques Rancière et du mouvement autonome. Ses analyses font également écho à la réflexion intellectuelle autour de la Coordination des intermittents et précaires. 

 

 

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Nouvelles formes d'oppression

 

L'auteur décrit son expérience de thérapeute à travers des témoignages qui expriment une sensibilité. Josep Rafanell i Orra dépeind l’ambiance de la prison de Fresnes, avec ses cellules surpeuplées et sa détresse humaine. Il décrit les prisons comme « l’aboutissement d’un laborieux dispositif de relégation absolue (imbriquant police, justice, travail social et psychiatrie) ciblant les classes populaires ».

 

Josep Rafanell i Orra évoque un squat de crackers dans lequel existe une véritable communauté fondée sur l’entraide. Ce lieu, situé dans le XVIIIème arrondissement de Paris, subit les politiques de rénovation urbaine. La thérapie comportementaliste s’inscrit dans une idéologie managériale avec les usagers de la drogue qui sont coachés par les psychologues. « Un ensemble d’intervenants vont alors entourer avec sollicitude le patient méritoire ayant passé avec succès différentes formes de classification et d’évaluation de ses comportements », résume Josep Rafanell i Orra.

 

L’aide à l’enfance est ensuite évoquée. Le droit s’impose fortement dans ce secteur. L’institution impose ainsi l’adhésion à une contractualité asymétrique et le consentement. Depuis 1889, l’État peut décider de la déchéance de l’autorité familiale. « L’État est là pour veiller, surveiller, redresser, même s’il hésite à intervenir dans la crainte de miner l’institution familiale nucléaire qui reste le fondement de l’ordre social » souligne Josep Rafanell i Orra. A partir de 1945, l’accompagnement se développe avec des intervenants professionnels. A partir de 1980, la coopération se traduit par l’implication des familles et des enfants. C’est dans ce contexte qu’est décrit le combat difficile des assistantes familiales.

 

Le mouvement de la « grève des chômeurs », lancé en 2010, s’apparente à un « refus collectif du travail subjectif et individualisé de coopération avec les institutions de contrôle » analyse Josep Rafanell i Orra. Avec le passage du RMI au RSA, ses bénéficiaires ne sont plus des victimes mais des sujets mis sous surveillance.

 

La situation des Roms de la ville de Pantin est ensuite évoquée. Pantin subit la spéculation immobilière qui engendre un embourgeoisement de sa population. Cette ville socialiste s’attache à séduire les grandes entreprises et à se donner une image conforme à son nouvel électorat des classes supérieures. Josep Rafanell i Orra participe à un comité de soutien de Roms. Ce collectif se divise car certains refusent d’entamer un rapport de force avec la municipalité de gauche qui finit par expulser les Roms.

 

 

Refus des normes de l’ordre marchand

 

La psychanalyse peut apparaître comme « un régime de normalisation et de socialisation du sujet ». Contre toutes ses formes de thérapies, Josep Rafanell i Orra propose un « communisme de la guérison ». Pour lui la thérapeutique s’apparente à une rencontre et à la création d’une relation. Ainsi, toute relation peut devenir thérapeutique et former une communauté de soin. Mais la construction de cette communauté passe aussi par la destruction des identités qui fondent les différentes divisions. Les places et les rôles, de soignants et soignés ou gouvernants et gouvernés, sont générés par ses divisions. Les dispositifs, comme la prison, déterminent la rencontre et la relation. « C’est ainsi qu’il n’y a pas de pratiques de soin dans la prison, mais seulement contre la prison », souligne Josep Rafanell i Orra. Ses dispositifs doivent donc être détruits. La représentation législative apparaît également comme un dispositif politique à détruire. La construction de la communauté passe par « un affrontement avec les non-lieux de la gestion des populations, un affrontement avec l’État, ou la dispersion de son pouvoir » affirme Josep Rafanell i Orra .

 

Les travailleurs sociaux, soumis à la hiérarchie et au moindre petit chef, imposent des normes travers les technologies de l’implication. Cette démarche s’inscrit dans l’autoritarisme du projet managérial. Au contraire, la rencontre doit permettre un partage des savoirs pour dessiner une nouvelle communauté. « Il faudra alors se poser le problème des transversalités politiques permettant de sortir des cadres de la légitimité démocratique des dispositifs de contrôle » souligne Josep Rafanell i Orra.

 

L’auteur oppose la population avec les communautés qu’il est nécessaire de construire. « La population est le résultat de l’intégration des individus dans des places et des statuts productifs qui constituent les divisions sociales au service de la valorisation capitaliste » analyse Josep Rafanell i Orra. Il reprend la définition de la politique de Jacques Rancière. La politique consiste à s’arracher des places assignées par l’ordre policier. Il se réfère également à Muriel Combes qui insiste sur la politique comme relation agonistique avec le pouvoir et ses mécanismes régulateurs ou intégrateurs. « Il s’agit d’ouvrir une conception positive de la politique qui ne renonce pas à une part de guerre » souligne Muriel Combes.

Josep Rafanell i Orra insiste sur le caractère situé de toute politique. Il rejette les idéologies et les perspectives idéalistes. « La révolution doit être la radicalisation du réel en train de se faire » souligne l’auteur. « Rien d’autre que le réel ne peut guider le désir de communisme » insiste Josep Rafanell i Orra. Contre les divisions imposées par l’État, il s’agit de construire une politique de l’égalité.

 

Josep Rafanell i Orra n’entrevoit de solutions au désastre existant qu’à travers une rupture avec l’ordre capitaliste. « Une politique qui part de la communauté est une politique contre l’économie, autrement dit une politique révolutionnaire pour renverser les polices de l’État » souligne l’auteur.

 

Josep Rafanell i Orra évoque, en forme d’ouverture, l’expérience des squats politiques de Montreuil. Ses espaces permettent de s’auto-organiser et d’impulser des luttes contre la précarité, les expulsions de logement et de sans papiers. Face aux révoltes sociales, la police réprime, matraque, éborgne et arrête ceux qui refusent de se soumettre à l’ordre marchand. Cette réappropriation de l’espace forme une collectivité de lutte. « Ce repeuplement de la ville porte en lui forcément la qualité de l’illégalisme car il est l’existence d’une offensive contre les divisions. Il est, à proprement parler, illégal pour les machineries de gouvernement » analyse Josep Rafanell i Orra.

 

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Repenser la lutte sociale

 

Ce livre s’inscrit dans une certaine littérature autonome, dont l’Appel du groupe Tiqqun demeure la caricature. Des propos sont assénés comme des vérités, mais sans autre argumentation. La nécessaire destruction de la prison ou de la représentation politique ne vont pas forcément de soi, surtout pour les consommateurs des éditions La Découverte. L’affirmation et l’état des lieux prime sur l’argumentation, ce qui peut dérouter les lecteurs qui, probablement à tort, ne partagent pas forcément les mêmes évidences. Mais même cet excellent blog peut partager ce travers. Cependant l’affirmation d’une nécessaire destruction de l’État et du capitalisme est suffisamment rare (dans l’édition marchande comme chez certains autonomes alternatifs) pour être saluée. Mais l'auteur tend à valoriser les micro-résistances et les petits refus sur une perspective de révolution sociale.

 

Ce texte analyse les évolutions sociales les plus contemporaines. Josep Rafanell i Orra décrit l’évolution du capitalisme vers une gestion managériale. « Vivre sa vie comme un projet est l’impératif de la libre mise en concurrence de son propre capital humain, de ses compétences, y compris sous la forme d’un marché des désirs » analyse l’auteur.

L’État se conforme au modèle de l’entreprise managériale. Inversemment, l’économie impose des décisions et intervient sur la réalité à la manière d’un État.

Mais sa réflexion reste dans les sentiers balisés du modernisme. Il évoque très peu les expériences historiques et se contente d'appeller à la mise en œuvre de nouveaux récits. Pourtant, l’histoire éclaire bien souvent l’actualité. De la même manière, ses analyses insistent sur les évolutions les plus récentes de la société, à travers la description d’un gouvernement managérial. Mais les institutions conservent aussi leur bon vieux rôle de coercition. Pour prendre l’exemple des chômeurs, l’incitation à s’impliquer dans son projet de recherche d’emploi est probablement moins efficace sans la menace d’une radiation et de suppression des allocations.

 

Josep Rafanell i Orra active la réflexion de penseurs contemporains, comme Rancière ou Foucault. Mais il se démarque de la simple abstraction philosophique pour ancrer sa réflexion dans une expérience et une pratique de thérapie et surtout de lutte. Ce livre contribue à relier deux mondes qui s’ignorent. Celui des livres et des revues théoriques avec celui de la pratique politique.

 

L'analyse d'une soumission aux normes du capital implique de nouvelles formes de luttes. Les mouvements sociaux actuels doivent s'appuyer sur la subjectivité contre une société qui impose une répression des désirs et des passions. La créativité et la sensibilité critique deviennent des armes à aiguiser pour détruire l'ordre existant.

 

 

Source: Josep Rafanell i Orra, En finir avec le capitalisme thérapeutique. Soin politique et communauté, Les Empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2011

 

 

Pour aller plus loin:

 

Emission de radio sur le site de La vie manifeste

Josep Rafanell i Orra, "Contre l'utopie du capital, les hétérotopies du communisme", publié sur le site Entre-là le 16 janvier 2013

Vincent Langlois, "Josep Rafanell i Orra, En finir avec le capitalisme thérapeutique. Soin politique et communauté", site Liens socio, 19 mai 2011

 

 

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Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Pensée critique

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