La grève illimitée, une ouverture des possibles

Publié le 28 Juin 2012

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L’Institut de démobilisation propose une réflexion originale sur le « concept de grève ». La dimension poétique de la lutte doit permettre une ouverture des possibles, une libération de la créativité et des désirs. 

 

Faire une simple recension des Thèses sur le concept de grève en atténue forcément la charge poétique. Il ne s’agit pas d’un simple livre de réflexion, mais plutôt d’un texte qui s’attache à raviver la poésie et la mystique de la grève.

L’Institut de démobilisation développe quelques réflexions sur la grève et les luttes sociales. Mais leur « concept de grève » se distingue de la grève sociale et ouvrière chère au syndicalisme révolutionnaire. Leur pensée se situe à l’écart de la lutte des classes, ou plutôt en complément. Les auteurs, regroupés dans un Institut de démobilisation, se rapprochent du mouvement autonome dont-ils exacerbent les limites mais aussi les apports. Mais, à l’inverse d’une certaine tradition situationniste de l’IS à Tiqqun, l’Institut de démobilisation refuse de masquer ou d’attaquer ses sources théoriques. Au contraire, leur texte est émaillé des longues citations d’écrivains et de philosophes, qui partagent la particularité de refuser la séparation entre la politique et la vie, entre la grève et la poésie. Bataille, Arendt, Kafka, Rancière, Sorel, Bergson, Péguy, Benjamin sont évoqués et cités. Si ce joyeux mélange se cantonne à des références parfois académiques, il permet de restaurer la charge subversive de ses auteurs. Pour autant, l’Institut de démobilisation ne s’inscrit pas dans un très à la mode éloge de la fuite, de la désertion et de l’en dehors. Au contraire, la grève doit permettre d’affronter la société marchande et de passionner la vie.

 

 

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Radicalité de la grève

Pour l’Institut de démobilisation, la grève ne se limite pas à un moyen mais apparaît comme une fin en soi. La grève ne doit avoir aucun objectif et ne peut s’inscrire dans aucune stratégie de transformation sociale. « Car seul le désir vit d’être sans but » précisent les auteurs.

La grève permet d’arrêter l’activité productive et la mobilisation au travail. « La grève, en interrompant la production, la consommation des matériaux et le travail des hommes, met - localement si elle est locale - un terme à la mobilisation » souligne l’Institut de démobilisation. Si les syndicats invoquent la « mobilisation » des travailleurs pour les inciter à faire grève, les débrayages renvoient davantage à la démobilisation. La grève permet surtout d’interrompre le fonctionnement de la société et la routine du quotidien.

 

L’Institut de démobilisation ironise sur la « radicale extériorité » de certains militants autonomes qui se situent en dehors des luttes pour mieux les critiquer. Ses militants adoptent un point de vue aussi moral qu’inoffensif. Ils privilégient les manifestations qui se veulent violentes, mais qui ne sont que le spectacle de leur impuissance. Au contraire, la grève et la transformation sociale ne peuvent provenir que de l’intérieur du système. Ce sont ceux qui font fonctionner le capital qui peuvent le mieux briser son fonctionnement.

Avec la grève, la pratique précède la théorie. « Celui qui sait n’agit pas. Au commencement, il faut donc qu’il y ait l’action. Et que le savoir la suive … » estime l’Institut de démobilisation. Les idées de la grève s’élaborent progressivement en la faisant.

La grève ne doit pas chercher à envoyer un message au pouvoir. Lorsque la grève devient un signe, elle est dépossédée et ne s’ancre plus dans le réel. La mise en spectacle, pour plaire aux journalistes, dépossède la grève de sa réalité. « L’ennui mortel, la disparition de la joie, sont les symptômes à quoi se reconnaît qu’une grève a perdu sa réalité » précise l’Institut de démobilisation. La grève doit refuser de devenir un signe pour exister ici et maintenant.

 

L’Institut de démobilisation ne propose rien à la place du système actuel. Cette démarche permet d’éviter de trouver une justification légitime et de participer au légalisme citoyen. De plus, seuls les grévistes peuvent ainsi décider de l’avenir de leur grève. Certes l’Institut de démobilisation refuse de réfléchir à un autre projet de société, en rupture avec l’État et le capitalisme. Mais leur texte permet d’insister sur la grève qui perturbe le ronronnement du quotidien. Les Thèses s'opposent à la pensée du calcul rationnel, du planificateur, de l’ingénieur. « Nous sommes, chacun de nous, les petits ingénieurs de nos vies, de nos corps, de nos amours - de nous mêmes » souligne l’Institut de démobilisation. La grève permet de briser la mécanique froide du quotidien et de sortir du carcan de la routine.

 

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La grève contre l’ordre social

 

L’Institut de démobilisation se réfère, en partie, aux idées de Jacques Rancière. Ce philosophe français contemporain estime que la politique se distingue de la police. Cet ordre social se caractérise par la soumission des individus au rôle et à la place qui leur est assigné. La grève permet de brouiller ce partage du savoir et du pouvoir. Il n’y a plus d’ouvriers, d’étudiants, de travailleurs précaires, mais la construction d’une nouvelle forme de communauté humaine.

La politique n’est pas une forme juridico-administrative mais un processus de séparation. La grève s’oppose à la politique traditionnelle et remplace la gestion par l’action. « En faisant cesser le travail, la grève ne libère pas seulement du temps pour l’action: le renversement des valeurs, du travail à l’action, a lieu aussi dans la pensée » souligne l’Institut de démobilisation. La grève interrompt le cours normal des choses, l’action remplace la routine du travail.

La grève brise la spécialisation politique. Les ignorants se réapproprient la politique qui n’est plus l’apanage d’une poignée d’experts.

 

La distinction entre l’État et la société civile permet une séparation entre la politique et la vie. La grève permet d’apporter la politique sur le lieu de travail et dans la vie quotidienne. L’individu n’est plus un citoyen abstrait mais un sujet qui agit.

Le pouvoir rejette le travail hors de la politique et le cantonne à la sphère du social. Dès lors, les nécessités de l’économie peuvent dicter l’organisation du travail. La grève est alors appelée « mouvement social ». La séparation entre le public et le privé, entre la politique et la vie quotidienne doit être brisée. Au contraire, la grève permet de politiser tous les aspects de la vie.

La grève arrête le temps. « Le blocage est seul capable, dans une grève, de faire sortir de ses gonds le temps quotidien » souligne l’Institut de démobilisation.

 

La grève brise la séparation entre les individus, avec son cloisonnement et sa discipline. La grève brise également l’indifférence de la masse pour restaurer la foule. « Il faut faire grève pour que la grève existe - et contre ceux qui voudraient qu’elle n’existe pas » estime l’Institut de démobilisation. Dans cette perspective, la grève devient un objectif en soi et ne s’inscrit plus dans une perspective de transformation radicale de la société.

Pour les diverses raisons exposées dans ce livre, la grève est toujours un scandale. Les dirigeants et les patrons dénient toute légitimité de la grève, et ne cessent d’interroger sa justification. « La grève ne peut s’abaisser à se justifier, pour la bonne raison qu’elle n’est pas un moyen, mais une fin ; et que cette fin est d’abord injustifiable, puisque d’abord irréalisable et impossible » tranche l’Institut de démobilisation. La haine, toujours présente, de Mai 68 illustre la volonté du pouvoir de détruire la grève et son histoire.

La grève ne se contente pas de détruire, mais fonde une société nouvelle. Ainsi la grève doit s’attacher à son commencement, contre toutes récupérations syndicales et politiques.

 

 

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La grève comme fête

 

La grève générale s’apparente également à une fête. « La grève est bien, comme la fête, le temps du travail suspendu. Elle est le retour à l’âge d’or, au Grand Temps: celui où l’on ne travaille pas » souligne le texte. La fête repose sur l’inversion des valeurs sur lesquelles se fondent la société, comme le travail à notre époque. La grève, comme la fête, s’accompagne d’une diminution du pouvoir central. La grève générale apparaît comme une fête spontanée, intempestive, imprévisible car sans calendrier puisqu’elle n’est plus instituée. La grève, comme la fête, crée un sentiment collectif. De plus, l’ivresse et la joie brisent la monotonie du quotidien. « La grève, pensée comme fête, est un point culminant de la vie » souligne l’Institut de démobilisation. Mais la grève peut aussi dégénérer en fiesta, en carnaval, en petite fête gérée. La grève ponctuelle, malgré son petit chahut, débouche directement sur des négociations.

La joie caractérise également la grève. « Si la grève était un moyen, la joie ne serait que la conséquence des résultats obtenus ; elle se mesurerait à l’aune seule des succès » souligne le texte. Les organisations dénoncent les grévistes qui se font plaisir avec leurs actions imprévues. Ses organisations sacrifient le présent au profit d’un avenir et de l’attente d’une « victoire ». « Une grève qui reproduit le sérieux, la soumission, l’ennui, la répétition (gestes autant que paroles) du travail qu’elle suspend serait un contresens » soulignent les Thèses.

 

La grève permet la réappropriation de l’espace. La rue et les lieux de lutte sont occupés. « La grève, en tenant un espace, en le dé fonctionnalisant, libère un lieu pour une production indéterminée de désirs » souligne l’Institut de démobilisation. La réappropriation de l’espace doit permettre l’expression et la libération des flux du désir. Loin d’être neutre l’urbanisme produit des comportements, des conduites, des désirs. L’occupation de l’espace n’est pas un moyen de pression mais une fin avec la libération des désirs.

L’importance de l’émotion, dans la grève, doit permettre la création d’idées et de formes nouvelles. La sensibilité et l’intelligence ne s’opposent pas. La sensibilité permet de dépasser l’intelligence banale qui se contente de calculer, de prévoir, de gérer. « L’émotion vient enflammer l’intelligence - la fait sortir de son activité de calcul ; et l’exalte » souligne l’Institut de démobilisation. Dans la grève, la joie et l’invention d’autres possibles priment d’emblée, indépendamment des résultats et des revendications. La joie nourrie la pensée et la réflexion. « Alors, c’est comme un emballement: car la joie nourrit la pensée, qui nourrit la joie, etc » soulignent les Thèses.

L’Institut de démobilisation estime que la grève, avec son coût important pour les salariés, apparaît surtout comme une dépense improductive et rejoint la logique du don. Mais il ne s’agit pas d’une logique d’austérité et de rigueur protestante. Dans la grève comme dans le don, le plaisir prime sur l’utilité.

 

 

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Poétique de la grève

 

La grève est décrite comme un mythe, au sens de Sorel, et non comme une utopie. La grève ne débouche pas vers la réflexion sur un autre projet de société mais apparaît comme une fin en soi estime l’Institut de démobilisation. « Le mythe, au contraire de l’utopie qui endort le présent en regardant l’avenir, se tourne directement vers l’action » souligne le texte.

 

Certes ses Thèses se révèlent limitées. La grève est perçue comme une finalité et le texte de l'Institut s'inscrit dans un présentisme très à la mode. L'histoire du mouvement ouvrier et les perspectives de rupture avec le capital ne sont pas évoquées. La grève reste aussi un moyen. La grève doit aussi s’inscrire dans la construction d’un rapport de force pour renverser l’ordre établi, pour exproprier les moyens de production. La grève doit aussi s’articuler avec une réflexion autour d’un autre projet de société, communiste et libertaire.

Mais ce texte propose aussi une lecture originale de la grève qui rompt avec l'ascétisme militant. Le présent n'est pas sacrifié sur l'autel d'un avenir toujours promi à plus tard. La grève se vit surtout dans la joie et réalise un communisme immédiat. La grève perturbe le ronronnement du quotidien. La grève est aussi une arme poétique, contre la froide rationalité marchande. La grève permet une ouverture des possibles, libère l’imagination et les désirs. La grève permet de vivre de manière plus intense, de passionner le quotidien. La grève reste avant tout un plaisir, une joie et une jouissance.

 

 

Source: Institut de démobilisation, Thèses sur le concept de grève, Nouvelles éditions Lignes, 2012
 
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Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Pensée critique

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