Le syndicalisme dans les entreprises

Publié le 4 Juillet 2024

Le syndicalisme dans les entreprises
Dans un contexte de précarisation et d'atomisation du monde du travail, le syndicalisme doit se réinventer et se renouveller. Les bureaucrates peuvent s'enliser dans les réunions de représentation du personnel. En revanche, le syndicalisme de base peut s'appuyer sur les revendications des salariés pour développer des pratiques d'action directe collective. 

 

 

La culture ouvrière et syndicale se consolide dans les grandes usines au cours du XXe siècle. Une restructuration des entreprises passe par les plans de licenciements, l’externalisation d’activités, les formes d’emploi précaires et la diffusion de nouvelles méthodes managériales. La cohésion des collectifs de travail et les solidarités pratiques se sont effritées. Néanmoins, le syndicalisme perdure dans le secteur industriel, notamment dans les grandes unités de production qui appartiennent à des multinationales.

En France, les syndicalistes participent à des instances de représentation du personnel. La négociation collective ne cesse de se développer. En Argentine, les entreprises ne permettent pas l’existence de syndicats d’entreprise représentatifs et autonomes. La négociation par branche prédomine. Même si certains délégués valorisent le « syndicalisme de terrain » et le recours à l’action collective. Pierre Rouxel propose une recherche comparée sur des usines en France et en Argentine dans le livre Le syndicalisme en restructurations.

 

Les restructurations d’entreprise contribuent à affaiblir la combativité syndicale. Dans une usine de papier, la sociabilité ouvrière passe par la CGT. Durant les années 1970, les grèves sont fréquentes. Cependant, l’usine est rachetée par un groupe multinational qui peut délocaliser. Les grèves deviennent alors ponctuelles, parfois de quelques heures, et uniquement dans le contexte des négociations annuelles obligatoires (NAO). La nouvelle génération de syndicalistes est marquée par la précarité et les changements réguliers d’établissement. Ce qui la rend moins sensible au registre combatif historiquement valorisé au sein du syndicat.

Une entreprise de gaz en Argentine rattachée à une multinationale américaine réprime fortement le syndicalisme. Le recrutement en contrat court favorise l’éclatement du collectif de travail. Ces attitudes antisyndicales rencontrent peu d’oppositions. Dans l’usine de papier en France, la nouvelle direction affiche le « dialogue social ». Elle incite les cadres briseurs de grève à créer un syndicat CFDT. Mais le syndicat CGT est reconnu comme un interlocuteur légitime dans le cadre des relations professionnelles. Le délégué syndical devient un expert de dossiers techniques qui valorise le cadre de la négociation collective.

 

 

                   Couverture Le syndicalisme en restructurations

 

 

Nouveaux syndicalistes

 

Les luttes en Argentine de 2001 donnent une nouvelle dynamique au syndicalisme. Des jeunes issus des classes moyennes éduquées sont recrutés comme employés. Ils sont politisés et militent avec des organisations d’extrême-gauche. « Plus que leur ancienneté et leur statut professionnel, ce sont les capitaux culturels et militants des deux délégués qui fondent leur légitimité en tant que leader syndical et leur confèrent des ressources pour faire face aux réactions hostiles des directions d’entreprise », observe Pierre Rouxel. Ces syndicalistes se penchent sur les textes légaux et conventionnels. Un des syndicalistes est licencié. Mais il organise des rassemblements devant l’entreprise avec des organisations politiques et syndicales. « Sa capacité à agréger des soutiens extérieurs confortent alors la reconnaissance que lui portent ses collègues », précise Pierre Rouxel.

En France, le recrutement dans une grande entreprise reste perçu comme un moyen de sortir de la précarité et des petits boulots. Cependant, malgré cette stabilité, les salaires n’augmentent pas et aucune perspective d’évolution professionnelle ne s’esquisse. Ce qui alimente la frustration et le mécontentement à l’égard de la direction de l’entreprise. C’est dans ce contexte que les salariés se tournent vers la CGT lorsque ses militants sont présents et actifs. Le syndicat permet d’impulser des actions comme les assemblées générales et les arrêts de travail. Ce qui contribue à améliorer les conditions de travail. De plus, le syndicat tisse des affinités et des liens de solidarité.

 

D’autres porte-parole des syndicats n’ont pas le profil des jeunes militants révolutionnaires. Ils ont grandi dans un milieu ouvrier et travaillent souvent dans la même usine que leur père. Ils sont salariés de l’entreprise depuis plus d’une dizaine d’années et connaissent bien leur métier. Ils s’appuient également sur un ancrage local et participent à des associations. « Pour ces délégués au fort ancrage professionnel et territorial, la forme de carrière syndicale contribue par ailleurs à renforcer une petite notabilité locale », observe Pierre Rouxel. Les syndicalistes organisent des moments de sociabilité comme des repas ou des matchs de foot.

Le syndicalisme rencontre des difficultés dans son renouvellement générationnel. Néanmoins, les femmes participent davantage au syndicat alors que ces activités associées à la conflictualité sont souvent considérées comme viriles. Une militante participe même à l’Union locale CGT de sa ville. Ces syndicalistes portent des revendications nouvelles comme l’égalité salariale entre hommes et femmes. Elles tentent de prendre de la hauteur par rapport à la vie de l’entreprise pour adopter une réflexion plus globale. « Elles se montrent également critiques vis-à-vis de l’attitude de certains de leurs homologues masculins, dont les pratiques sont jugées trop ancrées dans les seules réalités quotidiennes du travail », indique Pierre Rouxel. Elles veulent sortir des arènes de représentations jugées trop codifiées et cloisonnées. Elles insistent pour participer à des mobilisations interprofessionnelles hors de l’usine.

 

 

  Manifestation d’agents de la SNCF et de fonctionnaires à Marseille, le 19 avril.

 

 

Syndicalisme de base

 

Le syndicalisme de « terrain » recueille et s’empare des motifs d’insatisfaction des salariés pour en faire des enjeux de mobilisation collective. « Dans plusieurs équipes étudiées, les délégués assoient leur légitimité de porte-parole en s’employant à faire participer et à mobiliser les salariés dans des cadres collectifs », observe Pierre Rouxel. Ce syndicalisme de « terrain » est d’autant plus valorisé que les équipes syndicales sont marginalisées dans les canaux institutionnels de la représentation salariale. Face aux pressions de la hiérarchie et à la précarisation du travail, cette mobilisation repose souvent sur une défense individuelle des salariés. L’assistance personnalisée se présente comme un vecteur de consolidation des relations de confiance avec les salariés comme préalable nécessaire du renforcement du pouvoir syndical de mobilisation.

En Argentine, les syndicalistes critiquent les bureaucrates de l’organisation de branche qui sont accusés d’avoir déserté les lieux de travail. Aucune réunion de consultation n’est organisée au moment des négociations salariales annuelles. Les visites de permanents à l’usine restent très rares. En France, les syndicalistes de la CGT refusent de devenir « des spécialistes ou des véritables professionnels du dialogue social ». En revanche, les réunions dans les instances monopolisent l’activité des syndicats comme la CFDT ou la CGC.

 

Les syndicalistes tentent d’éviter les travers de la délégation. Ils insistent sur l’importance de l’action collective plutôt que sur les capacités de négociation des délégués syndicaux. Ils organisent des assemblées et des débrayages pour mettre la pression sur la direction. « Ce n’est que lorsque les salariés se sont mis à participer massivement aux assemblées et aux débrayages que l’entreprise n’a plus eu d’autre choix que de céder à nos demandes », indique un tract. En avril 2011, une grève éclate dans une usine en Argentine contre le licenciement de 14 salariés. L’axe autoroutier est occupé et la lutte s’élargit à l’échelle locale. Néanmoins, les grèves restent rares et la plupart des syndicalistes intériorisent leur défaite et l’importance de l’encadrement hiérarchique. Ces militants indiquent que les appels à la grève sont peu suivis par les salariés.

L’aide individuelle et juridique demeure indispensable pour obtenir le soutien des salariés. Les syndicalistes accompagnent les salariés dans les commissions de discipline ou entament des démarches pour permettre à des collègues d’obtenir des primes d’ancienneté. Cet accompagnement juridique, jugé ennuyeux et peu gratifiant, se révèle indispensable. Selon un syndicaliste, « les salariés ne votent pas pour nous parce qu’on est gauchistes ou naturellement bons, mais parce qu’on les connaît et qu’on leur est utiles ».  Ce travail d’aide et d’assistance personnalisée semble donc indispensable pour renouer avec un syndicalisme combatif. Il permet de maintenir des liens de proximité avec les salariés pour mieux construire des mobilisations collectives.

 

 

    Le 28 septembre à Paris, lors d’une manifestation pour la défense du pouvoir d’achat des retraités.

 

 

Syndicalisme interprofessionnel

 

Le syndicalisme doit également permettre de se projeter hors de l’entreprise à travers des échanges interprofessionnels et des actions avec d’autres secteurs. Les jeunes syndicalistes argentins sont déjà politisés avant leur embauche à l’usine. Le syndicalisme s’inscrit ouvertement dans une stratégie de transformation sociale. « Produits de socialisations amorcées en amont de leur embauche à l’usine, le rapport à l’action syndicale que cultivent les deux délégués dépasse la défense de l’intérêt immédiat et matériel des ouvriers de leur usine, pour s’orienter vers la construction de liens de solidarité avec les groupes sociaux les plus précaires et la massification des mobilisations sociales et politiques », indique Pierre Rouxel. Les militants d’extrême-gauche s’attachent à relier les problèmes concrets rencontrés à l’usine à des enjeux politiques généraux, comme la politique du gouvernement, la critique des directions syndicales ou la restructuration de son secteur économique.

Toutefois, ils ne parviennent pas à recruter les ouvriers de l’usine dans leur groupuscule trotskiste. L’engagement partisan repose sur des compétences scolaires. Les organisations d’extrême-gauche se composent d’individus des classes moyennes du secteur public comme les enseignants, les universitaires, les cadres administratifs ou les étudiants. Les rencontres entre syndicalistes et militants d’extrême-gauche effraient la bourgeoisie et les médias en Argentine qui glosent sur la « radicalisation » de la classe ouvrière. Pourtant, ces rencontres s’enlisent dans des tractations interminables sur l’ordre du jour et reposent sur des querelles entre divers groupuscules insignifiants. Les ouvriers d’usine ne se sentent pas concernés par ces débats.

 

En revanche, les syndicalistes parviennent à mobiliser les ouvriers sur des problèmes concrets comme les violences policières ou les féminicides. Une politisation pratique de l’action syndicale se développe à l’échelle du quartier. Ensuite, contrairement aux discussions de l’extrême-gauche, ces mobilisations permettent de réactiver un savoir-faire syndical. Les rassemblements collectifs, les prises de parole et la conflictualité avec la hiérarchie de l’usine peuvent se réactiver au cours de ces mobilisations.

En France, la politisation du syndicalisme repose sur certains militants. Les réseaux de la CGT, à l’échelle d’une Union Locale, peuvent rester liés au Parti communiste. Même si les syndicalistes ne sont pas forcément adhérents de cette organisation déclinante. Des militants du NPA contribuent également à politiser le syndicalisme à travers des manifestations pour des causes extérieures à l’entreprise. Cependant, ces mobilisations peuvent être mal perçues par des salariés qui observent que les syndicalistes ne parviennent pas à obtenir des améliorations au sein même de l’entreprise.

 

 

    Syndicalistes de la CGT lors de la manifestation du 22 mai à Paris.

 

 

Pratiques de lutte

 

Le livre de Pierre Rouxel synthétise son travail de thèse. Court et accessible, il s’appuie sur une solide enquête sociologique. Pierre Rouxel s’est immergé dans divers collectifs syndicaux en France et en Argentine. Son approche comparatiste permet d’observer les différences entre les deux pays mais aussi la force du syndicalisme de base. Pierre Rouxel choisit de ne pas se pencher sur des « déserts syndicaux » ou sur la mobilisation de salariés précaires. Ces sujets de recherche restent très à la mode mais tendent à occulter l’ordinaire du syndicalisme. Le livre délaisse également le syndicalisme dans le secteur public. Mais il évoque le secteur industriel qui reste le principal milieu d’implantation syndicale dans le secteur marchand.

Pierre Rouxel se centre sur le syndicalisme de terrain qui s’appuie sur les revendications des salariés pour construire un rapport de force avec le patronat. Son livre évoque en creux les risques de délégation et de bureaucratisation. Les syndicats peuvent être aspirés par les instances de représentation du personnel. Ces réunions CSE ne débouchent vers aucune amélioration concrète des conditions de travail. Les syndicats peuvent faire remonter les problèmes rencontrés par les salariés. Mais le président du CSE, membre de la direction, se contente d’affirmer que son entreprise reste attachée au bien-être des salariés dans un exercice d’hypocrisie admirable. Pourtant, la vacuité de ces réunions monopolise l’activité syndicale de la CFDT, de la CGC et même de la CGT dans certaines entreprises.

 

Pierre Rouxel insiste sur le syndicalisme de terrain qui articule l’aide individuelle et l’action collective. Alors que les groupuscules gauchistes se contentent de programmes déconnectés des préoccupations concrètes des exploités, le syndicalisme peut recréer de la solidarité de classe. Les permanences permettent d’accueillir les salariés pour un problème individuel. Les syndicalistes peuvent montrer que d’autres salariés rencontrent ce même type de problème. Ils peuvent également inciter les personnes accueillies aux permanences à s’organiser et à lutter. Cette aide individuelle permet de partir des problèmes concrets pour tisser de la solidarité de classe dans un monde du travail éclaté et atomisé. Surtout, les salariés qui sont aidés par les syndicalistes les suivent plus facilement dans les débrayages et les grèves.

La révolte des Gilets jaunes et même les mouvements interprofessionnels ne débouchent pas vers une multiplication des grèves dans les entreprises. Le syndicalisme peut permettre de diffuser des pratiques de lutte dans le monde du travail. La multiplication des conflits dans les entreprises demeure décisive pour ouvrir une perspective de rupture avec le capitalisme. Ce sont les grèves qui bloquent l’économie et permettent de libérer du temps pour d’autres actions. Il semble décisif de développer des pratiques de lutte dans les entreprises qui peuvent se banaliser et se multiplier dans des contextes de soulèvements sociaux.

 

Source : Pierre Rouxel, Le syndicalisme en restructurations. Engagements et pratiques de délégués d’entreprises multinationales en Argentine et en France, L’Harmattan, 2023

 

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RT18, Portrait de jeune chercheur : Pierre Rouxel, « Spatialités syndicales dans le capitalisme global. Une ethnographie comparée de quatre collectifs syndicaux en France et en Argentine », publié dans la revue Relations professionnelles le 2 juillet 2021

Pierre Rouxel, La comparaison au défi et au service de la variété des syndicalismes. Retour réflexif sur une enquête en Argentine et en France, publié sur OpenEdition Books le 12 mars 2024

Judith Chetrit, La CGT peut-elle encore compter sur ses bastions ouvriers ?, publié dans Info RH le 1er octobre 2021

Note de lecture publiée dans le journal Le Monde diplomatique en mai 2023

Articles de Pierre Rouxel publiés dans le portail Cairn

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